Dans un éclat crépusculaire

Levé à six heures, jeté mes notes. Chargement d’images sur mon site web, mise à jour des Plugins. Lecture des premières pages de Camille vient à Paris et elle repart, mais aussi de l’ouverture de Voilà. Chaque jour qui passe, la vie future. Du devenir, c’est arrivé. Du même auteur, merci beaucoup. Envie de tuer, après les circonstances que je viens de rappeler. Épuisé par le manque de sommeil, un danger grave et imminent. Quelque chose de pourri, qui s’accroche aux viscères. Debout dans une pièce vide, solitude agitée. Les murs couverts de graisse, de lubrifiant, d’huile de moteur. Viscosité, ça dégouline. Absence de hiérarchie spatiale, Robert Ryman sur mon écran. Robert Ryman ça ne sent pas. I just played around, confie-t-il à Yve-Alain Bois en 1990. Ce que la parole profère, défilement des sous-titres. Sons et images, depuis toujours. DJ Hell chez TweakFM à Copenhague, There is no Planet Earth. Flaques d’eau sur le bitume, une épopée tragique. Chaise électrique, une grisaille printanière. Douleurs dans les cervicales, l’expérience littéraire. Des messages parasites, de sorte que les hommes. Voiles endeuillés, les derniers mots du condamné. Jane, Grace et tout le monde ici présent, je sais que vous pensez que je suis coupable, mais laissez moi vous dire une chose : il y a eu deux tests ADN et aucun ne m’a convaincu – William Chappell, exécuté le 20 novembre 2002. Mouvements qui conduisent à se foutre dans la merde, manger de la queue de bœuf aux truffes, se branler devant J’encule ma salope préférée sur YouPorn. Rapports contradictoires, étude des statistiques. « Le corps humain est inviolable » (article 16-1 du Code civil), La Croissance du fœtus. Échographie, l’organe à explorer. Gel froid appliqué sur la peau, améliorer le contact avec la sonde. Les quatorze sculptures en bronze que Damien Hirst installe au Quatar représentent les étapes de la gestation, ça date de 2013. Œuvre monumentale intitulée « Le voyage miraculeux », crainte et émerveillement (je cite l’artiste). Les fils de putes sont tous des enculés, je ne vois pas où est le miracle. Le voyage, en revanche, ça me dit quelque chose. Liberté immuable, justice sans limites, terreur et effroi, bordure protectrice, tempête du désert, détermination absolue, aube d’une Odyssée, frappe du dragon. Exhumations sinistres, les photos exclusives. Villes bombardées à l’agonie, des cris plaintifs. L’âme du coyote, des sas de confinement. Bandes frontalières, barrières de séparation. Clôtures intelligentes et détecteurs électroniques, superpuissances et superpouvoirs. Systèmes de protection multicouches et tracés parallèles. Panneaux en béton de neuf mètres de haut, ce qui s’engage dans le récit. Zones militaires, points de contrôle. Odeur de poudre, machine de guerre mondiale. Un éternel agenouillement, pour s’achever en solitude. Pourquoi t’essayes pas d’écrire du porno ? dit Hank à l’exterminateur. Chute dérisoire, une onde de choc s’épuise dans sa répétition. Conditions misérables, la spirale de la dette. Un mot suivi d’un autre, pour désigner ce qu’est écrire. Des perspectives cosmiques, mourir en triomphant. Ben mon pote, ça c’est du positif ! Élaboration des chapitres, nés dans la langue française. Je me suis mis à scander mes phrases en donnant des coups de poing sur le Mac, au mois de décembre 2018. Rythme sain, saisissant, expressif. Humour décapant, ce fut un vrai triomphe. Rupture d’un tendon fléchisseur et deux jours à l’hosto. Opéré dans la nuit. Couloirs déserts, bien avant le petit-déjeuner. Ma main valide tient le pied de la perfusion, je cherche une machine à café. Le vieillard avec qui je partage la chambre vient de se pisser dessus, je me sens euphorique. Comment savoir si vous n’êtes pas dingue ? me demande une infirmière. Vertige de l’anéantissement, béatitude des épileptiques. Champ de vision saturé, parce qu’elle s’approche de moi. Ses yeux plantés dans les orbites, ses joues rondes, ça déborde de chair. C’est vrai, lui dis-je, comment le savoir ? Tu n’as pas la voix de quelqu’un qui va bien, affirme-t-elle avec sa bouche. « Image-ventouse », abus de gros plans dans le cinéma contemporain. La bonne distance, j’ai besoin d’air. Panoramique à la grue, c’est beau à couper le souffle. Ici, là-bas, la charge victorieuse. Béance sur laquelle enchaîner les signes, la liste est longue. Sommeil, sexualité, le sang précieux, les anges déchus, les niches intimes, les cavaliers lancés dans la plaine au galop, ça y est ils arrivent. Ça se termine avec un cancer du rectum, ou quelque chose comme ça. Je fais référence à Antonin Artaud, recroquevillé au pied de son lit. Mort. Les tombeaux en beauté, tous les êtres possibles. La terre battue, le balcon d’un hôtel. Vérification incessante de ce qui me relie au songe, un attroupement. Ceux-ci lui disent : Femme, pourquoi pleures-tu ? Elle leur dit : Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis. Ah merde ! Le tableau retourné, l’étreinte se relâche un instant.

L’impuissance à penser

3°C à Paris-Montsouris à 8h47. Levé douché. Canettes de Coca vides près de l’ordinateur, c’est le bordel sur ma table. Liste de produits de première nécessité, la tête dans un sac plastique. Spéculation sur les denrées alimentaires, les allées du G20. Faire l’expérience d’un manque, les caissières sous acide. Lecture de mon horoscope au café de la Mairie, douleurs lombaires en fin de journée. Votre conjoint ou partenaire se montrera tendre et attentif, votre équilibre budgétaire devrait rester stable. Décor urbain propice à l’observation, champ de vision périphérique. Précision des détails liés au lieu, de retour dans la chambre. Je lis quelques passages des « Paradoxes de l’art politique », l’un des chapitres du livre de Jacques Rancière Le Spectateur émancipé. Set de Jeff Mills à l’Omen club de Francfort en 1995, je l’écoute en boucle depuis hier. Le ciel se couvre, je fais des bonds sur le lit. Évolution du cours de l’or, le lingot d’un kilo est coté 37 390 euros. Alertes personnalisées, produits d’investissement. Transactions fantômes, réguler le shadow banking. Névroses consuméristes, syndrome des os de verre. Les pertes du département spéculation financière sont soldées par le département crédit dépôt, mesure du risque et calcul de l’exposition. Modèles sophistiqués, exigence de fonds propres. Nous sommes à la veille de l’acte 21 du mouvement des Gilets jaunes, les voix s’affolent. Et s’affrontent. Irruption disruptive du réel, « je sais dire NON et c’est bien suffisant » (Marguerite Duras, Ah! Ernesto). Dissensus politique, des évidences sensibles. Pluralité des positions et des discours, complexité sociale. « Le totalitarisme ne tend pas vers un règne despotique sur les hommes – je cite Hannah Arendt –, mais vers un système dans lequel les hommes sont superflus ». Logique financière du capitalisme, le champ de la domination. Mais aussi du possible. Intuitions et interprétations, qu’est-ce qu’on fait ici ? Le Conseil constitutionnel censure l’article 3 de la proposition de loi dite « anticasseurs », qui prévoyait de permettre aux préfets d’interdire, de manière préventive, à des individus de manifester. Le délit de dissimulation du visage est validé, ce que contient le texte. Portrait d’un homme vu de face, filmé par un membre des forces de l’ordre. Caméras de vidéosurveillance, la figure est identifiée. L’œil du pouvoir, se dérober à la captation. Présence et retrait, je disparais en m’exhibant. Par ce journal, en pleine lumière. Représentation de l’intime, que l’institution tente de dissoudre. Gestes radicaux, bousculer le contrat qui nous lie (à la société, à la culture, à la famille, etc.). Voire le rompre. Michael Heizer creuse l’avenue des Champs-Élysées de l’Arc de Triomphe à la Concorde, et réalise une « Negative Sculpture ». Ballet des pelles mécaniques, les camions benne déchargent les déblais dans la grande nef du Grand Palais, sous la coupole. Entaille longue de deux kilomètres, une phrase affirmative. Calcul et détermination, la grille se déploie à l’infini. Rosalind Krauss écrit qu’elle « promeut le silence, le pousse jusqu’au refus de parole ». L’historienne souligne son « caractère auto-référentiel mais, plus encore, son hostilité à la narration ». Postures de résistance, s’élevait en moi. Paroi inanimée du monde, une chaîne d’images. Ce voyage est un soupir vers toi, me dit Camille, une stimulante invraisemblance. Ses veines jaillissent de son corps délié, et elle m’embrasse. Elle me montre sa technique deep throat pour avaler une banane, je glisse mes pieds dans ses escarpins Dries Van Noten en cuir cognac. Elle bave sur son tee-shirt Bloody Period, je marche le long d’une ligne imaginaire. Éclairs des flashes, podium. Anna Wintour me regarde me déhancher, je crains d’avoir une érection.

Rater plus mal encore

Figures antithétiques et répétitives, monologue pluriforme. J’emprunte le titre de cet article à Samuel Beckett, je l’ai prélevé dans Cap au pire. Apparition soudaine, Red is a color : quatre morceaux de papier rouge à fort grammage – aux côtés inégaux parce qu’ils sont déchirés – collés dans les angles d’une feuille blanche de trente centimètres de côté (voir ici). Ils proviennent de la Red form for Cahiers d’art qu’Elssworth Kelly réalisa en 2012, reproduite à la page 72. Série de pièces ayant pour seule source ce numéro de la revue, le fragment détaché. Mode d’unification du composé, succession réelle d’événements. Impression, chez Picto Bastille, d’une forme ovoïde fuchsia inspirée par Kelly, en bas de laquelle je dispose des mèches de mes cheveux bruns. Série « By the Way », The Abstraction And The Hairdresser (2018-2019). Suspension du mouvement, ce qui se passe à l’extérieur de soi. Vide intérieur, ce que j’ai rassemblé. L’inscription Slow Descent Into Hell, de couleur rose fluo, est taguée sur un canapé beige Samspel signé Carl Malmsten. Le vinyle Closer de Joy Division, rayé, tourne sur une platine. On peut voir des smartphones brisés, quatre boîtes de bière de 50 cl de marque Bavaria 8.6 ORIGINAL en métal bleu nuit et or et un Polaroid à moitié brûlé, encadré, détail de la peinture de John M Armleder intitulée Matsuo Basho, 2014. Enfin, une Dirty Painting à dominante rouge orangé, de 270 x 170 cm, domine l’ensemble. Œuvre hautement indéterminée. Ne vient combler aucune attente, pas plus qu’elle n’est une « forme supérieure d’espoir », je cite Gerhard Richter. Sa seule présence, inesthétique. On doit la prendre pour ce qu’elle est : un objet peint. Quelque chose en plus. Encore et encore, jusqu’au délire. Jusqu’à se perdre. Exigences perfectionnistes contre l’éparpillement et la dissémination. Réponses nées du hasard, ne pas cesser de faire des choix. Dessins de facture académique représentant des personnages, des scènes de mon journal, acceptation et discipline. Le déploiement de la technique, la main est sûre. Quelques exemples : équipé d’une ceinture d’explosifs, John Galliano marche dans une rue du Marais (31/10/2018). John Galliano se glisse dans le sac de couchage acheté à un migrant et customisé par les ateliers Maison Margiela – visages de réfugiés de toutes nationalités imprimés, mots d’amour brodés à la main. John Galliano est fisté par un métis bodybuildé. La collection de John Galliano inspirée par le mouvement de révolte des Gilets jaunes (2/3/2019). Possibilité pour une société d’être en accord avec elle-même, le curseur de la domination s’affole. Le chien autophage dévore une de ses pattes avant, lèche le moignon. Le chien autophage se traîne le long d’un caniveau, se ronge une patte arrière. La tête du chien autophage est couverte de boue et de sang mêlés, son cou est frangé de lambeaux de chair après qu’il a mangé son corps (2/4/2019). Mécanismes de dégradation, toujours inachevés. La femme à tête fendue pisse entre deux bagnoles. La femme à tête fendue se fait un trait sur le marbre de la salle de bain d’une suite de l’hôtel Fouquet’s, et se regarde dans le miroir. La femme à tête fendue est sur le toit d’une maison de ville, en Parka total look Army, la capuche relevée sur son crâne ouvert (2/4/2019). Utiliser les circonstances, faire apparaître une harmonie. Friedrich Nietzsche fait griller des saucisses sur un chantier (7/11/2018). Friedrich Nietzsche est sous une pluie de paillettes argent qui tombent du ciel (19/12/2018). Friedrich Nietzsche regarde le match de Premier league de football Newcastle Manchester City dans son studio de l’avenue Philippe-Auguste (29/1/2019). Friedrich Nietzsche, vêtu de son manteau à doublure mouton, pousse un diable de manutention chargé d’un bloc de granit. Possibilité d’accéder à tout moment à la mémoire, au bénéfice du théâtral. Livide, l’auteur de Paris-Plage, est allongé sur un lit étroit, entre deux brebis naturalisées. Livide marche chez lui de long en large, les pieds en sang (21/11/2018). Livide attend son dealer chez Jeannette (2/2/2019). Livide regarde le bocal contenant une oreille humaine, dans la pièce des trophées (18/3/2019). Visage chiffré, mon double à l’infini. Comment se dire soi-même, une tâche insurmontable. Haleine suffocante, pour terminer dans le néant. Les scorpions se nourrissent de proies vivantes qu’ils paralysent à l’aide de leur venin, un homme et une femme nus. Debout l’un derrière l’autre et immobiles. Ils font un pas en avant, se déplacent d’un mètre. Attendent quelques minutes et recommencent. Ils vont mettre une heure à faire le tour de l’espace dans lequel ils évoluent. On entend la phrase Minimalism Is A Word dite par une voix de synthèse, à intervalles irréguliers. Chorégraphie de l’équilibre, je danse dans la lumière noire. Et de sa perte. Rebond sur le nuage, mais dans une autre vie. Vœux que je forme, veuillez croire que. Non-expressivité complète, je te dirai demain.

Un style impeccable

J’ouvre le Cours de Philosophie en six heures un quart de Witold Gombrowicz parce que je suis chez Camille et que le livre est là. Usage que fait l’écrivain de la pensée, il cite Schopenhauer : « Je sais que la chose en moi la plus élémentaire, la plus fondamentale est la volonté de vivre. » Tu veux vivre ? je demande à Camille. Elle porte un jean boyfriend, sa braguette est ouverte. Seins nus, tétons percés. Elle dit moi seule à travers les siècles et elle sourit. Elle dit qu’elle n’a besoin de rien, elle dit tu vois je suis ici. Elle dit ça va aller. Elle me caresse le visage, elle enfile un T-shirt. Camille a les yeux gris, les doigts dans les poches de son jean. Vue de l’appartement, son corps dans la lumière. Et maintenant ? me dit-elle. Maintenant est une question. Sur l’écran du plasma, un acteur de film trash, qui ressemble à Tim Burton, arrache le visage d’une femme avec les dents. J’ai ouvert une bouteille de vin, on est allés sur le balcon. On a regardé des photos que j’avais d’elle, plein soleil sur Paris. La rumeur de la foule, comment faire pour changer les choses ? J’aimais son rire, j’aimais ses lèvres mouillées par le vin. Changement d’axe, j’aime l’odeur de son cou. Plan moyen, tête penchée vers la gauche, elle regarde la rue. Autre image de Camille qui se tourne vers moi. Elle passe la main dans ses cheveux, je me dis qu’elle ferait une jolie morte. Disparaître ici, une allégresse macabre. La femme sans joues a le temps de traiter Tim Burton d’ordure psychopathe de série Z avant qu’il lui détruise la langue, je vais te crever salope. Nos voix désincarnées, je rentre écrire cet article. La chambre au fond du jardin, la fenêtre entrouverte. Les fleurs du cerisier de la maison voisine, blanches. Nappe de soleil sur le toit en zinc, la musique d’Arvo Pärt (Spiegel Im Spiegel). Gouffres essentiels, intuitions décisives. Mes mains qui tremblent, je tourne d’un pas lent. Décor d’un minimalisme absolu, je m’assois devant l’ordinateur. Lambeaux mémoriels, analyse de séquence – ma visite chez Camille, le lien rompu. Réseau d’affectivités, expériences esthétiques, plaisir formel, clarté glaciale, les danses qu’on exécute. La place qui est la mienne, qui es-tu à présent ? Destinée manifeste, et le moment arrive. Travaux en cours, de possibles passages. Flux plastique du devenir, rapport au chaos et à la destruction. Exhumations archéologiques, critères d’identification de l’objet retenu, du fragment rapporté. Abîme chronologique, jeu incessant avec le temps. Explorer la violence, créer de fausses archives. S’étendre quelque part et fermer les yeux. Passer à travers un rideau de perles et sortir de ses rêves. Qu’avez-vous découvert ? D’obscures révoltes, un flot immense et noir. Prendre l’offensive, ici a lieu. Un acte assumé gestuellement dans sa totalité. Minceur de la ligne, obstination simple. Les mots sont là, masse sans alinéa. Effacer les repères, nouveaux états de conscience. Plus tôt, alors que j’habitais ailleurs. Description d’un combat, titre du premier texte connu de Franz Kafka. Vivre l’exil, au commencement était le désaccord. Élevé selon les principes de l’Église catholique, apostolique et romaine, je vois mon nom écrit en lettres capitales rouges sur le fronton de l’usine familiale (n’existe plus telle que je l’ai connue). Vêtu d’un manteau et coiffé d’un bonnet, alors âgé de quatre ou cinq ans, je fixe, le regard inquiet, l’objectif d’un appareil photo. Les yeux écartés comme ceux d’Alex dans Orange Mécanique, les prémices d’un désastre. J’entre à peine dans la vie. Scènes primitives, je me déchire la peau avec les ongles. Adolescent seul et paumé, sombre et camé. Libre de tout sujet, faute d’élucidation crédible. Solitude biologique, en finir avec l’ascendance. Franchir la limite et briser les contextes. Être ailleurs nécessite le départ, et la rupture fut radicale. Il y avait cet homme qui ne gardait, disait-il, la nostalgie d’aucun lieu, d’aucune maison ou atmosphère. Il y avait cet homme, il y avait son récit. Pas de rétrospective, un minimum d’introspection. Mythologies complexes, le soir venu. Tout son être tendu, « il tombe et il s’endort » (Dante, « L’Enfer », argument du Chant trois). Et c’était moi, depuis le début.

La parole en excès

Aube blanche. Brise de nord, ne peut se réduire à un point. Lecture d’Erotik Résistance, une heure plus tard. Thé vert Sencha, qu’avons-nous au programme ? L’essence des luttes, le grand débat. Les manifestations (augmentation du pouvoir d’achat, rétablissement de l’impôt sur la fortune, instauration du Référendum d’Initiative Citoyenne), des défilés sous surveillance. Rapports du sujet à l’histoire, des drones dans le ciel parisien. Zones interdites, l’utopie du verbe. Aucune échappatoire, je vous remercie. D’être venus, sur ce plateau. Votre parti, sémantique et discours. Constructions syntaxiques, une même boucle d’images. Le maintien de l’ordre et le vocabulaire. La casse et la lettre. Dégradation de biens matériels, destructions d’établissements commerciaux, révolte et insurrection. Consensus idéologiques et formels, les tenir à distance. Des heurts éclatent et la violence s’invite. Autour des tables. Éléments de langage, couper le son. Le rien vu plein écran vide alors. Fasciné, je le suis un instant. Théâtre des opérations, j’écoute Secret Cinema (AFTRSUN festival, 2017). Un rayon de soleil, l’éclat fait miroiter les armes. Stratégies policières, mesures de fermeté. Mobilité, contact, muscler le mode opératoire. L’alignement des boucliers, la puissance des engins lanceurs d’eau. Marqueurs chimiques, techniques de répression. Note de bas de page : les sentinelles. Champ d’une sombre énergie et « sortir de la crise ». Mouvements de foules et « la rue est à nous ». Liste des renoncements, le château se dérobe. Affirmations péremptoires, le K. de Franz Kafka. Roman inachevé, une quête haletante. Tout le tragique de l’expérience, l’échec est consommé. Autonomie de l’œuvre, intervention dans le réel. « Le chant des cieux, la marche des peuples ! Esclaves, ne maudissons pas la vie. » Manifeste poétique, je cite Arthur Rimbaud. Travail de transformation de la langue, comparution immédiate. Croyez-bien que ma conduite est irréprochable, affirme-t-il d’une voix épaisse. Silhouette athlétique, cheveux châtain-clair, yeux bleu pâle, fort accent des Ardennes. Procédure dite de traitement en temps réel, preuves réunies lors de l’enquête. Debout à la barre, Une Saison en enfer. Le livre agit, plaider coupable. Hé, salut Arthur, dis-je d’un air faussement détaché, afin de masquer ma nervosité. Bonjour, me dit-il sur un ton amical, à la sortie du tribunal. L’’éternité avec sursis, je serre sa vaste main. Sensations neuves, visions grandioses. Tentatives désespérées de parvenir à, je te laisse le soin de compléter. L’air respiré jadis, les défunts que nous sommes. Ensemble des humains vivant en société et sur un territoire déterminé, liés par des coutumes et des institutions. Communauté d’origine, homogénéité relative de civilisation. Quand t’es-tu le plus éclaté ? Années 1870 ou 1880 ? je demande à Rimbaud. Remémoration, le passé en attente (d’une mémoire, d’un récit). Le temps de faire un selfie, il monte dans un taxi. Fulgurances incroyables et blessures mutilantes. Nasser les cortèges, poursuivre les individus. L’État de droit, les classes dites populaires. Et silencieuses. J’arrive au café de la Mairie, j’envoie des SMS. Une femme est assise près de moi, pleine de tristesse. Matérialité du geste, j’écris au crayon noir. Mots sur la feuille, jetés en vrac : femme triste au verre de vin, arêtes vives du tableau. Houellebecq et sa parka parce qu’un homme lui ressemble au comptoir. Entasser les cadavres, les autopsies corps découpés ouverts. La pisse et la merde et je m’essuie la sueur. Une éjaculation sur des lèvres gercées, le récit de l’Exode, les perceptions premières, l’heure qu’il est, le temps qu’il fait, l’énonciation, le littéraire et le social, le moindre souffle, des carrières de marbre, des mains qui caressent des pages, des menottes aux poignets, un bouquet d’orchidées en plastique, des créatures étranges, des marchands d’organes, la rédemption, l’église voisine, des actions potentielles, des attaques de panique, l’ouverture d’une enquête. Des choses soudaines, des énoncés qui les font advenir.

Éclats de bitume

Le premier jour, en mon commencement. Vous savez, dit Marcel Proust à Céleste Albaret, il est arrivé une grande chose cette nuit, j’ai mis le mot fin, maintenant je peux mourir. Densité de la composition, signes juxtaposés. Toilette funèbre, marcher pieds nus dans des moquettes épaisses. Présence énigmatique du nom propre, objets matériels et sensibles. Lost in the city (titre d’une série de photographies), phobies et haute tension. Zones urbaines et périurbaines, pratiques vernaculaires. Murs décrépis et usage du néon. Tonalité des couleurs et précision formelle. Atmosphère industrielle et bruitiste, assis en pleine lumière. Silhouette figée par le cadre, les nerfs tendus le long de mes jambes. Commentaires sur la vie en général, je trempe du panettone dans un verre de Gin. Des cafards cyborg courent sur les murs, scannent la pièce, les images sont envoyées vers une surcouche logicielle du réseau. Liste de ce que j’ai écrit, créé et publié depuis l’année 1997, travaux en cours et à venir. Qui êtes-vous ? me demandent les inspecteurs de la police de l’identité, parce que je suis en garde à vue. Ni eux ni moi ne voyons rien. Je suis Renee Madison, la brune glaciale de Lost Highway. Je suis Alice Wakefield, la blonde explosive, l’incarnation des mythes réels. L’actrice porno, je suis furtive. Frémissement de mes lèvres rouges, ondulement de mes hanches. Je suis défoncée, je vais t’arracher la bite. Aucun besoin de tromper l’angoisse, ce matin j’ai sucé mon frère. Sperme épais sur ma langue, que j’ai creusée. Cette ville est une pourriture, je vais te cramer à l’essence. Boule à neige musicale scintillante Tour Eiffel que j’agite lentement, thème de La vie en rose. Constituer un espace infini, peuple grouillant de données. Esquive rotative, contrôler l’adversaire. Je porte une vague attention aux formes contemporaines de rébellion sociale, Vénus est plus chaude que Mercure. Je pense que ça peut devenir torride si tu me demandes d’enfoncer ma culotte dans ma chatte, j’écrase un cafard cyborg. Quel est ton nom ? me dit la psy, je me jette à ses pieds. QUEL EST TON NOM ? je lèche ses bottes. Formation hasardeuse d’une demeure, les inspirés ont un domaine. T’es vraiment un petit enculé et elle me donne des coups de talon. Silence artificiel, je me réveille couvert de sangsues. Visage d’où sort une voix, elle va où Moby Dick ? Je suis l’individualisation galopante, je suis l’escalade paroxystique du toujours plus, je me sens submergé mais par quoi ? Des périls imminents, je veux que tu me lacères la peau avec tes ongles. Le pire était à venir mais qui le savait ? déclare Leni Riefenstahl, la réalisatrice de Triumph Des Willens (le triomphe de la volonté), film de propagande nazie réalisé en 1935 et qui obtient la coupe Mussolini à la Mostra de Venise en 1938. Esthétisation de la politique, exaltation païenne des corps. À l’époque on croyait à quelque chose de beau, souligne Riefenstahl. Une histoire de la perception, de la manière dont elle opère (Benjamin). Si tu veux causer tu paies cash, dit Otomo à Iguchi, dialogue entre yakuzas. Film Jugatsu de Takeshi Kitano (1990), Caravage signe sa décollation de Saint Jean-Baptiste avec le sang du martyr (1608). Des territoires mêlés, la contingence des mythes. Le destin est une divinité aveugle, inexorable, écrit Kafka, issue de la nuit et du chaos. Le mot Allemand « sein » (être), signifie à la fois existence (Dasein) et le fait de lui appartenir. Démarche au bord du vide, à la limite de la rupture. Lutte intime contre la lâcheté, absorption du je dans un nous [les cavaliers]. Professeur Kodyba, votre dernier recours. Protection contre les mauvais sorts, retrouvez votre amour perdu. Efficace dans un bref délai, reçoit sur rendez-vous. Pisse-moi dans la bouche, résultat 100 % garanti. La porte du ciel va s’ouvrir à moi, un énorme vortex. Il faut exterminer toute pensée rationnelle, dit l’exterminateur et Dieu chasse l’homme. Descente de coke, il poste les chérubins à l’Orient du jardin avec la flamme de l’épée foudroyante pour garder le chemin de l’arbre de la vie, je tourne autour. Tes mains mon Dieu, dans le secret de ta providence, ne quittent pas mon âme, je cite Saint Augustin. Des mecs qui vivent dans leur bagnole, je dégage une odeur de charogne. Seul sur scène, plateau immense et vide. Où s’enfuir si la Terre est une sphère ? écrit Arno Schmidt dans Léviathan, et c’est une bonne question. Écho lointain d’une vague d’émeutes, la lente monté d’un uniforme. Plongée dans le brasier solaire, les esprits se dessèchent. La résurgence de l’appétit pour le risque constatée dans la précédente analyse est balayée par une série de profit warning sur les secteurs traditionnels. Événement par lequel le récit s’achève, conceptuel et référentiel. Je me suis garé sur le parking du Leclerc de Vitry-sur-Seine, j’ai vu la nuit tomber.

Mers glaciales, guerres cruelles

Ciel variable, cumulus à l’aspect menaçant. Petites taches de couleur, dans l’herbe du jardin. Clairsemées. Anémones blanches, roses et violettes. Étamines jaunes, là se noue un motif. Sur ma table, des phrases à peine lisibles. Écrites au crayon et au cœur de la nuit. Trois feuilles A4, je les déchire. Reprenons. La ville encombrée, la technique de l’empreinte. Des savoirs militants, des actions collectives. Des spasmes et des mots, des émeutes et des marches, des flammes et du gaz. Interfaces digitales et immersion dans les matières fécales. Nietzsche est chez lui, avenue Philippe-Auguste. Il regarde le magazine Premiere League World sur RMC Sport et mange du radis noir. Livide ne veut plus entendre parler de Paris-Plage et me dit qu’il va disparaître. Je lui dis que son manuscrit devrait être publié en l’état, qu’il mériterait d’être exposé. Qu’il est inutile de mettre de l’ordre dans ce merdier, de s’obstiner à en faire un truc cohérent, propre, que visuellement c’est parfait, qu’il ne faut rien toucher. Il me dit que c’est pas son problème, qu’il ne veut rien savoir, qu’il passe ses journées dans la pièce des trophées, ses nuits entre ses deux brebis, allongé sur son lit, qu’il ne dort pas, qu’il garde les yeux ouverts, rivés sur le plafond, que seuls comptent ses objets, ses chers objets dit-il, qu’il ne sort plus de son appartement, qu’il envisage de quitter la France. Qu’il aimerait vivre dans un conteneur posé sur le toit d’un immeuble à La Paz et il se tait. Je ne lui demande pas pourquoi La Paz. Je ne lui demande rien. Un long silence et il raccroche. Je relis les six premiers chapitres de Voilà, procède à des ajustements. J’envisage d’écrire un texte intitulé Camille (voir le journal daté du 10 mars), elle enfile un T-shirt. Elle dit déchire-moi en morceaux, elle dit tu sais comment me faire pleurer, elle dit qu’elle s’est mordu la langue, elle dit que ses pieds sont glacés, elle dit je veux être calme et rassemblée, elle dit c’est ma mère parce que son téléphone sonne et elle répond. Transformation effective de ce qui m’entoure, douleurs dans la poitrine, je reçois mon permis de conduire sécurisé. Hologramme, images fantômes, encres réactives au rayonnement ultraviolet. Je poste, sur Instagram, une image de Charlotte loves only hot rooms and hates when the air conditioning is on. Livre d’artiste réalisé en 2017, cent pages, quatre-vingt-onze photos, 20 x 30 cm, impression numérique sur papier. Vêtu d’un short long, portant un bonnet mou, des sandalettes et de grosses chaussettes, John Galliano fume une Marlboro rouge chez Maison Margiela. Gipsy et Coco dorment en boule sur la robe matelassée d’une poupée en porcelaine, le couturier fait tomber ses dessins. Appelle un assistant. La femme à tête fendue fait un selfie sur le toit du Grand Palais, le Journal compte de nouveaux abonnés. Événements qui s’enchaînent, une zone de détermination. Croisements, variations, reprises, rebonds, indices et liaisons. Une caisse en métal est posée sur le sol d’une galerie parisienne, je suis un technicien de surface. Elle contient une pelletée de terre du Yucatan, là où Robert Smithson réalisa ses Mirror Displacements (1969). L’exposition s’accompagne d’une publication monographique retraçant mon voyage au Mexique, je regarde le clip Bury A Friend. Des mains aux gants noirs saisissent Billie Eilish et lui perforent le dos avec une douzaine de seringues, les yeux de la mort. L’Arche de l’hystérie, illustration de Jean-Martin Charcot. Contrôle mental, qu’un sang impur (celui des commissaires de Bruxelles ? d’Emmanuel Macron ? de Jeff Bezos et autres de figures du capitalisme ultralibéral et financier ? de l’étranger ? du mécréant ? de l’autre ? appelle-moi, j’ai une liste de noms). Le feu et la folie, abreuve ce que tu voudras. Stratégies de domination, images dansantes au fond d’une grotte. Le chien autophage n’aboie plus depuis le 23 octobre 2018, le jour où il a sectionné sa langue. Il n’émet que des sons gutturaux, des râles sourds à peine audibles. Une sorte de bouillie rose sort de ses mâchoires entrouvertes, parce qu’il vient de mordre un rat. De le déchiqueter, pour être exact. Le chien autophage ouvre ses paupières lourdes, un voile gris recouvrait ses yeux jaunes. Ce qui reste de son corps – une tête et un cou frangé de lambeaux de chair piqués d’un pelage gris maculé de crasse et de sang séché – est une chose muette incapable de s’ingérer, qui s’éteint peu à peu. Dans d’éternels regrets. Une autre scène, une même histoire. Lignes puissantes, un vertige me traverse. Regarde ! Mais regarde ! me dit-elle. Regarde ce tableau ! Tu le vois ? Dis, tu le vois ? Il y a un espace vide et ce tableau ! Regarde-le ! Vas-y regarde-le ! Se rapprocher de l’œuvre et la perdre de vue.