Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Mouvement de l’auteur qui tend le bras vers une bouteille de Perrier, avant de se raviser. Changement d’axe, et je mets un blouson. Panoramique ultra-rapide, je sors boire un café. Intime élaboré, dicible et dérisoire. Puissances égotistes et le cuir de mes boots. Déchiré. Insignifiance anecdotique, la lumière a changé. Dialectique de resserrements et d’élargissements du cadre, statut social et loi des apparences. Sentiment perpétuel d’instabilité et de précarité, un verre se brise en silence et au ralenti. Captation d’un présent ineffable, tentatives de. Tensions induites, le réel travaillé. Hauteurs possibles, ambiance morose au Fontenoy. Quotidien d’être, quoiqu’il arrive. Des rapports d’expertise, des systèmes de défense. Parfois même, des empreintes résiduelles. Clarté confuse, j’aurais pu évoquer. Rupture avec la norme, la détermination des enquêteurs. Une critique stimulante, la thématique de l’œuvre. À la lumière d’une perspective, parvenir à ce point. Don DeLillo : « Le travail que je fais sur les phrases revêt certains aspects qui, de mon point de vue, sont intraduisibles. » Réinvention polémique, là réside le défi. Contexte et enjeux, une dimension chorégraphique. Les raisons pour lesquelles, plus tard dans l’après-midi. Dépôt de peinture sur une toile blanche, voué à l’échec dès le départ. Nature du geste, je cherche encore. Double regard, plastique et textuel. Double passion et double opération : une œuvre picturale – articulée comme une syntaxe –, l’écriture du Journal. Il s’agira de voir, cycle de création intense. Évaluations esthétiques, hiérarchies culturelles. Jouer les écarts et les aspérités. Événements synchrones, formes spatiales. Facteurs d’accélération, les plans de la perception. Le fait préféré à l’action, le montage à l’intrigue. Efficacité de l’analogie, principes d’économie et de concision. Je ne pense pas roman, je ne pense pas esprit, je ne pense pas sommeil, je ne pense pas construction des unités, je ne pense pas Camille. Je ne pense pas harmonie, je ne pense pas je suis né, je ne pense pas je suis bien, je ne pense pas place du mort, je ne pense pas argument, je ne pense pas royaume des âmes, je ne pense pas conférence de presse. Je ne pense pas gratter la terre avec mes doigts. Je ne pense pas masse mouvante et complexe, je ne pense pas dans la chambre, je ne pense pas derrière moi, je ne pense pas aujourd’hui. Je ne pense pas sexualité. Je ne pense pas huile bouillante et le début de la pensée moderne et l’idée du Cosmos et le doute absolu. Le souffle d’une icône, j’ai vidé l’eau du bain. Tuyaux d’évacuation, quand j’étais Grace Kelly. Buse de trop-plein, par anticipation. Les mots visibles, seuls ne sont rien. Tous les démons le savent, et de la tête aux pieds. Visage crispé du lecteur, porter Dieu sur son dos. Les états supposés, les décors incendiés. Un déjà-dit, si ma mémoire est bonne. Visite guidée des ruines, percée du mal et dissimulations. Cadavres dissous dans l’acide, coulés dans le béton. Expérimentations menées sur des carcasses de porcs, et les lettres françaises. Un homme avec un couteau planté dans la gorge, ils l’ont battu pendant trois jours. Un bébé extrait du ventre d’une femme qu’on vient d’assassiner, le film est traversé. Persécutions nouvelles, des hommes contraints à d’incessants départs. Performances physiques, être hors soi dans les phrases. Et le sang. Espace privilégié, furieux désir. Montage secoué, visées de réenchantement. Richie Hawtin au Barranco Arena de Lima en 2017, et je l’écoute en boucle. Une pie se pose sur la branche d’un arbre récemment élagué, je lis Camille vient à Paris et elle repart. Un court récit, je prévois deux-cent-mille signes. La ligne et la voix, les éléments d’un scénario. Blocs de séquences, quelques averses en fin de journée. Parce que je regarde la météo. Voilà. Je suis allé au G20, j’ai acheté une bouteille de Gin, j’ai cherché le chien autophage, je me suis arrêté dans une librairie, j’ai feuilleté le White de Bret Easton Ellis, je suis tombé sur ce qu’il dit de Tom Cruise, qu’ils habitaient le même immeuble dans l’East Village, qu’il l’a croisé deux fois dans l’ascenseur, je suis rentré. Je me suis assis devant mon ordinateur, j’ai écrit cet article.

Incitations impératives

Une abeille prise au piège des lamelles de mes stores, derrière la vitre. Les rebonds d’un ballon de basket dans le jardin de la maison voisine. L’hommage national aux deux officiers mariniers, membres du commando Hubert, tués lors d’une intervention au Burkina Faso. La visite de l’exposition Kenneth Noland chez Almine Rech. Champs verticaux, hexagones déséquilibrés, jeu des couleurs. Il fait un temps radieux, je bois un verre à la Perle. Le chien autophage a disparu, la femme à tête fendue est au sommet de la tour Eiffel. Courbes des arêtes du monument, et elle ferme les yeux. J’ai fini par me sentir en paix avec mon étrangeté, pense-t-elle parce qu’elle sait que je l’écoute, et le vent souffle fort. Lunettes Oliver Peoples, blazer Rejina Pyo, chemise Nouvelle Affaire, jean JW Anderson pour Uniqlo, escarpins Tibi, sac Loewe, silhouette fragile et cependant. John Galliano est au chevet de Spinee, retriever femelle à robe jaune opérée dimanche à Londres. Friedrich Nietzsche regarde une rediffusion du match de Liga Atlético Madrid contre FC Séville sur TV-Sports, trempe des saucisses dans la moutarde. Camille passe la semaine à Zurich et elle m’envoie des SMS. Elle dit comme moi et beaucoup d’autres. Elle dit ce qui rend la chose impossible. Elle dit j’éprouve un sentiment de déjà-vu. Elle dit des êtres d’une pâleur mortelle. Elle ne dit rien. Je pose mon téléphone sur le comptoir et j’ouvre un magazine. Le 8 mai dernier, le drapeau breton flottait à l’entrée de la Fondation Giorgio Cini, sur l’île San Giorgio Maggiore à Venise. Les mille-trois-cents invités de Maryvonne et François Pinault dînèrent dans l’ancien monastère Bénédictin, fête donnée à l’occasion de la 58e biennale d’art contemprain. Vingt cuisiniers, centre-quatre-vingt-seize maîtres d’hôtel, la nuit tombée. La cité endormie, des écaillers de Carnac ouvrirent des huîtres. Vêtus de marinières, et les arches du cloître. Le lendemain, les jumelles hermaphrodites Eva & Adèle – blousons et jupes d’un rose éclatant signés Schiaparelli, parapluie blanc à la main – posèrent devant l’installation de Christoph Buchel Barca Nostra, épave exposée sur un quai de l’Arsenal, bateau de pêche de cinquante tonnes qui fit naufrage en 2015 alors qu’il naviguait en mer Méditerranée avec à son bord près de mille réfugiés originaires d’Erythrée. Trou béant dans la coque, huit-cents personnes périrent noyées. La distance nécessaire, ici ruinée. Du regard. L’objet est aussi vain qu’une main dans la gueule d’un cadavre. Proximité abrutissante, abolition de la forêt des signes. Le Lion d’or pour la meilleure participation nationale fut attribué aux artistes Lina Lapelyte, Vaiva Grainyte et Rugile Barzdziukaite pour leur vidéo Sun & Sea (Marina). Opéra-performance balte et balnéaire qui entend dénoncer le dérèglement climatique. Trente-cinq tonnes de sable déversées sur le sol d’un ancien bâtiment militaire, une plage artificielle reconstituée. Vacanciers vêtus de maillots colorés, roulement de vagues, cris d’enfants, chœur de chansons – sur les thèmes risques de coup de soleil, projets de déplacements touristiques, catastrophes environnementales –, craquements d’une Terre épuisée. Le public assiste à la performance depuis une plateforme qui domine le dispositif. Plongée sur, des individus lascivement couchés. Évocation sonore du bruit que font les sacs plastiques, et j’ai oublié les serviettes. De bain. « Montrer au spectateur ce qu’il serait incapable de voir par lui-même » et je cite Jacques Rancière qui, à la fin de l’entretien qu’il donne à Regards en 2009 – intitulé L’art politique est-il réactionnaire ? – fait référence à Sylvie Blocher, membre du collectif Campement urbain. L’artiste filme une femme voilée, épouse d’un homme qu’elle dit ne pas avoir choisi et qui arbore, sur son vêtement sombre, l’inscription : « Je veux un mot vide que je puisse remplir. » Jaillit le dissensus, surgit la poésie. Contres les injonctions. À se soumettre, à s’enfermer, à s’émouvoir, à s’indigner. Conditions historiques, mais autant d’évidences. Ne plus voir que le ciel, éprouver un vertige. Défaire le présent, pluriel du subjonctif. Puissiez-vous.

Une étrange acuité

À l’isolement, les néons allumés 24 heures sur 24. La température extérieure est de 15° C, le taux d’humidité de 59 %. Son mat du Ping-Pong de Plastikman, sois ami du présent qui passe. Camille apaise ses tensions intérieures, fait du shopping chez H&M. Ça ne s’arrête jamais ? Non. Tout fait décor et référence ? Oui. Contraction, dilatation de mes pupilles, régulation de l’intensité lumineuse. Dégradation du support, chaque phrase est une destination. Pourvue d’incises et d’expansions. Asymétrie particulière, génératrice de déséquilibre. Une voix off, qui ressemble à celle de Jean-Luc Godard, dit soudain : Prends du caviar mon pote. Mais non, pas comme ça, avec la grande cuillère. Camille traîne en culotte, plus tôt dans la journée. Briser le plan de l’image, renverser les systèmes. Brume livide, notes dégradées, troubles vagues et diffus. Sans le moindre ennui, sur ma propre lancée. Empilement des cahiers, parades totalitaires. Avez-vous des commentaires sur la vie en général ? demande George Gruskin à Andy Warhol. Catégorisé, hiérarchisé, classé. Conservé, rapporté, transmis. Fatal, absurde, irréversible. Ces possibilités, ce que je voulais dire. L’unique engagement que j’ai pris au sérieux était celui de m’éloigner le plus possible de la pauvreté, je cite Maurizio Cattelan (Autobiographie non autorisée). Combien de fois, dans certains lieux. Camille m’enlace, je l’étrangle, on est cool. Elle prend une douche, elle ouvre une bouteille de champagne. Viens plus près, mais encore. Programme détox, volonté de puissance. Elle porte un verre à ses lèvres, Nietzsche se réjouit de cette impétuosité. Le teint diaphane, la bouche à peine rosie, elle serre un coussin sur son ventre. Hantée par une menace, Camille est la figure vivante d’une possibilité romanesque. Elle offre un sourire furtif, je l’imagine peinte par Lucian Freud. Nue, vulnérable, déformée. Tête minuscule, cou énorme, avant bras gauche détaché du corps, le regard éteint. Gros traits de peinture épaisse, la connaissance de certains faits. « Ce qu’il y a de singulier, d’indéchiffrable dans le fait de ne pas sombrer, dans le fait de la direction silencieuse », écrit Kafka dans son Journal. Irruption soudaine d’éléments biographiques, mécanique d’une machine : les peintures monochromes de Wade Guyton réalisées à l’aide d’imprimantes numériques dans lesquelles il fait passer et repasser la toile, jusqu’à épuiser l’encre. Critères d’identification et de codification, configuration du perceptible et du pensable, régimes esthétiques dominants, marquer des points de non-retour. Mise en place de procédures d’alerte réciproques des services critiques spécialisés, des putains de connexions. Communion ? Ferveur ? Apothéose ? Oublie. Si tu tiens absolument à célébrer le collectif, tu peux toujours éclairer les murs des Galeries Lafayette un soir de « Nuit Blanche ». Conte horrifique, le mal qui rôde. Maintien de l’ordre, arsenal répressif. Les réformes à l’épreuve de la crise, la crainte et la haine se renforcent. Audience, opinion, élection. Apparaissent le mot d’ordre et le seul objectif : livrer cinq-cent-mille signes chez Gallimard, la suite sera bientôt dite. Rythmique hypnotique et complexe, l’art du mix. Filet magnétique des satellites, de retour dans la chambre. Je sais quoi faire, et comment vivre. Fantômes qui se mettent à danser, le réalisateur est un puriste. Les secrets du tournage, les scènes additionnelles. Choc de confiance, on voit se soulever la poussière du désert. Notre robot vous a choisi de manière aléatoire comme possible gagnant exclusif, avec le vide les pleins pouvoirs. Régime minceur, un démon sans visage. Contre-interrogatoire et contre toute logique. Six-cents calories par orgasme, discréditer un témoin à charge. – Il s’agit d’une erreur ! – Nous ne faisons pas d’erreur. Piétinement des armées en marche, appartements laissés à l’abandon. Analysez les procédés qui permettent à l’auteur de saisir simultanément différents niveaux de conscience (ponctuation, temps, modes, juxtapositions et accumulations), recensez les moyens stylistiques et syntaxiques dont il dispose pour exprimer ses tropismes. Enfermement dans une ritualisation, je commence à respirer. Dépendance aux clichés, aux stéréotypes, à la pornographie, aux défilés, aux uniformes, règne hédoniste et abonnements Premium. L’ail cuit, une daurade grillée, être crucifié comme Jésus-Christ, une camisole, des pinces chirurgicales pour extraire un œil, le vague, l’aléatoire et le déterminé, le décidable et les contraires, la lettre aux camés de Jean Seberg, mon horoscope dans le Parisien, la déception, le vide, une fièvre constante, un procès-verbal d’assemblée générale, des basculements de perspective et le regard d’un juge, un verre de vitamines, un vernissage chez Chantal Crousel, un rouge pomme très brillant, un sursaut galactique, la chute d’un astéroïde, une invasion extraterrestre, l’éruption d’un volcan, l’expérience de la route, les crèmes les lotions les toniques, la porte blindée d’une armurerie, des reconduites à la frontière. Et sans doute notre temps, ce qui fonde la chronologie. En somme, vous êtes heureux ? Je suis vivant.

En position fœtale

Passage d’un front pluvieux, fonctions grammaticales. Évolution des précipitations, j’écoute Gustav Mahler. La symphonie numéro 7, intitulée Chant de la nuit (1904-1905). Structure orchestrale, interaction de voix dans l’espace. Cadre conflictuel où le sens est un enjeu majeur, dans le temps même de l’événement. Désordre pathologique, en ce mois de mai où s’accélèrent. Insuffisances et discontinuités, contradictions et désaccords. Références et présupposés, personnages en rupture. Altération de la perception, flottement des hypothèses. Ensemble de conventions, l’anamnèse est le récit des antécédents. Nation, famille, héritage. Commémoration de l’armistice de la Seconde guerre mondiale, sonnerie aux morts. Une minute de silence, raviver la flamme. Un complément circonstanciel, du Soldat inconnu. Murmure sans limite, répétition impérieuse. Les victimes rassemblées dans une fosse, des bulles s’échappent des plaies béantes. Bords déchiquetés du monde, griffes des coqs de combat. Ergots d’acier dressés, juxtaposition de pouvoirs concurrents. Périphérique interdit à la circulation, réservé aux déplacements de transports de troupes et de véhicules blindés, au stationnement des appareils du 5e régiment d’hélicoptères de combat de Pau mais aussi aux convois officiels, aux équipes médicales et aux civils titulaires d’un laissez-passer. Tentatives inabouties de réconciliation, ardents négociateurs et l’usage du futur : ferai, sera. Procédés syntaxiques, écriture du Journal. La création d’un avatar, je veux tester mon apparence. Propriétés qui composent une image, apparition d’un générique : celui de Grand Hotel, le film d’Edmund Goulding (1932). Plan plongé sur le standard téléphonique du palace berlinois, dos des opératrices qui établissent les communications, scène d’ouverture. People come and go, nothing ever happens, soupire le Dr. Otternschlag. I Want to be alone, supplie la ballerine russe Grusinskaya, interprétée par Greta Garbo. Danseuse vieillissante, péril latent. Des jambes qui tremblent, des avis d’expulsion. Urgence et folie, le chemin parcouru. Le prix à payer, signatures véritables. Empreintes et mesures, seuils franchissables. Climat, biodiversité, affectation des terres, acidification des océans, consommation d’eau douce, pollution chimique, ozone stratosphérique, cycle de l’azote et du phosphore, charge en aérosols de l’atmosphère. Portiques de sécurité conformes aux normes en matière d’exposition humaine aux champs électromagnétiques, pouvoir de révélation et d’enchantement. Palpation, fouille du bagage à main, mariage de la raison et du cauchemar. Penser la singularité d’une période, aucun retour possible. À ce qui serait la norme. Soixante mille migrants et prisonniers de droit commun parqués dans les tribunes du Stade de France dont on a démonté les sièges, que l’on a reconfiguré en gigantesques cages. Indistinction des corps, liquides communs. L’horizon annulé par l’enceinte, le motif du départ. La sanction de l’arrêt. De la musique avant toute chose (Verlaine), les rythmes de Frantisek Kupka. Je n’arrive pas à le croire, dit Camille. Tu dois me croire, dis-je en cherchant un disque et elle reçoit un SMS. Ses ongles gris nacré s’agitent sur les touches de son téléphone, et elle efface trois mots. En saisit deux, recommence, hésite. Vertige d’une correction qui serait infinie, elle passe la main dans ses cheveux. Effluves de son parfum, parenthèse fulgurante. Accélération des combinaisons, fluidité des systèmes. C’est l’après-midi, on est au printemps, ce n’est pas simulé. Je pourrais à l’instant mâcher tes couilles rêveusement, dit-elle en enlevant son sweatshirt. Elle passe de la crème hydratante sur son nouveau tatouage. Elle dit je suis une performance. Elle dit ce matin je me suis éveillée pleine de joie. Elle dit adolescente je voulais diriger une société de pompes funèbres. Elle s’invente un passé, me raconte une histoire. Immersion dans les rouages d’un voyage initiatique, on a pris un taxi. Pick-Clops rue Veille-du-Temple, on mange des salades. Elle dit tu as l’air bien, et elle essuie ses lèvres. Élégance du geste, et un serveur s’approche.

Et va, les yeux fermés

La seule loi qui vaille, fier dans la grâce de l’aube. Au milieu du silence, l’éternité. Soleil mouillé, chaque jour qui passe. L’ordre du monde, désert nouveau. Accepter les incertitudes, ligne mélodique ouvrant des espaces. Série de conférences, il nous faut par exemple. Des circonstances extrêmes et des portes qui claquent. Bande son Jeff Mills, Waveform Transmission. Rigueur des commandements, les termes du contrat. Perspectives nouvelles et innovantes, solutions durables et personnalisées. Étude de la doctrine envisagée sous le triple point de vue dogmatique, ascétique et mystique, qu’aucune question n’épuise. Pièces à conviction, cortèges de manifestants. Charges d’affect et d’émotion, ils portent une attention particulière aux nouvelles formes de rébellion sociale. Zones d’exclusion, zones d’accès contrôlées, zones de soutien. Avant-garde radicale, exploration des murs dressés. Soudain, rapide, inattendu : un plan séquence, une vanité. De la pizza dans des cartons ouverts, froide. Un lit défait, un fond obscur. À quoi assistons-nous ? Camille m’envoie un SMS : Tu ne vois rien, tu ne sais rien, tu me fais du bien. Banalité universelle, de sorte qu’enfin. Ce sont peut-être, à la lecture de cet extrait. Le titre, la mise en page, la signature. L’auteur retrace son parcours et se confie sans tabous, se défonce au champagne en regardant son portable. « Sautez dans l’urinoir pour y chercher de l’or, je suis vivant et vous êtes morts » (Philip K Dick, Ubik, 1969). – Pierre ? – Oui Camille, fais-je avec une patience exagérée. Courses effrénées, systèmes défensifs, l’individu dans sa liberté. Choisit de s’enfermer. Les virus sont des agents infectieux nécessitant un hôte dont ils utilisent le métabolisme et ses constituants pour se répliquer. Chaîne associative de mots, si ce bruit pouvait cesser. Look! It’s moving, it’s alive! (Henry Frankenstein). Adam et Ève chassés de l’Éden (La Genèse), son voyage dure vingt ans (Ulysse), passions coupables (Phèdre), statue rendue vivante par Aphrodite (Pygmalion et Galatée), le chien gardien des enfers (Orphée). Tandis qu’un aigle lui dévorait le foie – une mécanique de précision – qui repoussait toujours (Prométhée). Défier les Dieux (Sisyphe), naufragé sur une île (Robinson Crusoé), le labyrinthe construit par Dédale (Minotaure), le fleuve charrie des paillettes d’or (Midas), il se creva les yeux (Œdipe), elle dompte la colère d’Achille (Athéna), I would prefer not to (Bartleby). Expériences métaphysiques, existentielles et artistiques. Exposition ayant pour objet l’exclusion, voire l’élimination des regardeurs. Plusieurs centaines de témoignages, parmi les victimes du tireur. Voix en écho des corps, gisent sur le sol de la galerie. Taxinomie des situations, quelle vérité cet art ? Apparence et identité, le théâtre peut advenir. Figures humaines, complexité de l’interprétation. Perplexité croissante, répétition de la gestuelle. Mouvements d’entropie, fureurs et obsessions. Hate speech (discours de haine), graphic violence (violence explicite), sexual sollicitation (photos de parties génitales, racolage, contenus pornographiques). La pédopornographie forme une catégorie à part. Modes de compréhension qu’autorise la littérature, le parcours est jalonné de petites épiphanies. Flux infini tendu marchand. Le capital, l’empreinte carbone. Les premières trois minutes de Huit et demi, un gigantesque embouteillage. Circulation paralysée, l’habitacle d’une voiture envahi de fumée. Guido Anselmi suffoque, et il s’envole. L’illusion qu’il peut être un autre homme, musique Nino Rota. La priorité est donnée à l’extraction des victimes de l’atmosphère contaminée par des personnels en tenue de protection cutanée et respiratoire adaptée. Tu crois à la vie après la mort ? demande Glenn O’Brien à Andy Warhol, après que l’artiste a bordé sa mère. Le mur de Planck peut être décrit comme l’instant à partir duquel nos modèles standards ne permettent pas de connaître ce qui précède l’instant zéro (Big Bang), voyons comment déboucher cet évier. Effacement progressif du réel, les héros de L’Iliade s’affrontent. Portrait imaginaire d’Homère représenté comme un vieillard pauvre et aveugle, très vite il a été seize heures. De toute évidence et, hum, je ne suis pas en train de signifier quelque chose. Le soir je bois un verre à la Perle, il y a une fille dans une robe rose fluo et je me dis que c’est une prédatrice. Plus tard je la baise et elle me donne des coups de couteau. Je monte au ciel et Dieu me dit : Tu écris ? Tu avances ? Là je me retourne, je regarde la Terre et j’ai Dieu dans le dos.

Happening brutal et saisissant

Temps autrefois vécu. Le dealer retrouvé raide avec des clous enfoncés dans la tête, quelques selfies au bord du vide. « J’avais l’air d’une de ces créatures des ténèbres », écrit Jean-Jacques Schuhl dans Entrée des fantômes. Débordements localisés, une mise à nu de toutes les illusions. Quantité de force accumulée, ligne de liaison dynamique. Debout dans la lumière grise, je suis allé courir. Combien de temps encore ? Chaque heure. Plus tard. Muré vivant. Du Monsieur Propre de l’eau de Javel du dentifrice des brosses à dents des éponges et du Parmesan. Du piment vert des Pipe Rigate du poivre noir et de l’eau minérale. La guerre est simple, je me laisse envahir. Par l’angoisse, depuis hier. Depuis toujours, il me faut travailler. Quelle est votre ambition dans la vie ? Qu’aimeriez-vous faire que vous n’avez jamais fait ? Quelles paroles ultimes aimeriez-vous prononcer au jour de votre mort ? Plus vite et mieux. Le chœur des astres, vidé de ma substance. « Que l’infini où je trébuche », je cite Antonin Artaud. Épaisse couche nuageuse, réalité de l’épreuve vécue. Lâche-moi, dit Camille. L’odeur de ses cheveux, y plonger mon visage. Clé de bras autour de son cou, l’éternité du devenir. Concerto pour piano n° 3 de Sergueï Rachmaninov, interprété par Vladimir Horowitz. Lâche-moi, dit-elle encore. Circonstances biographiques, je desserre mon étreinte. Elle dit je sais ce que je veux. Elle dit j’ai un programme. Elle dit j’ai un agenda. Elle dit j’ai des rendez-vous. Elle dit qu’elle veut s’imposer de nouvelles disciplines. Elle dit t’as du sang sur les lèvres, et je m’essuie avec le dos de la main. Elle dit mais oui, tu vois, je crois que j’aime bien tuer des gens. Changement de statut entre l’avant et l’après, elle cite Gustave Flaubert : « Il n’y a pas de vérité, seulement une perception. » Fragments de paroles perdues, elle dit t’as oublié. Elle dit t’oublies toujours. L’objet de l’attente, par voie de conséquence. Assez, encore, un autre état. Petite fille, dit-elle, j’étais très seule. Je me roulais dans l’herbe vêtue d’une robe blanche et virginale, et disant cela elle met du vernis sur ses ongles de pieds. Rouge. Maison de famille achetée par ses parents en 1982 à la Ferté-Saint-Cyr, un an avant sa naissance. Commune du centre de la France dans laquelle Michel Delpech, l’auteur du tube Le Loire et Cher, a passé son enfance, et où le taux de chômage des 15-64 ans est de 10 %. La candidate du Front National a remporté 42,23 % des suffrages au second tour de l’élection présidentielle de 2017, au cœur de la Sologne. Longère située à l’écart du village, bâtie sur un terrain de deux-mille-cinq-cents mètres carrés, peupler sa solitude. La dernière fois que j’y suis allée, dit Camille, mon père a fait une daube. Morceaux de joue de bœuf, carottes luisantes, lardons noyés dans un liquide visqueux et sombre, oignon fondu. Et le putain de carré de chocolat. Substances gélatineuses, le domaine de l’informe. C’était une journée magnifique, je suis sortie sur la terrasse. J’ai cherché un Xanax dans la poche de mon jean, j’en ai avalé deux. Volupté de l’anéantissement, Camille se lève. Ses yeux se posent sur moi, une vague d’incertitude. Pâle figure gravement immobile, un extrait de Voilà : vous ne vouliez pas vendre la maison ? dit-elle en piquant une carotte. Son père, qui avait la bouche pleine, ne répondit pas. Camille connaissait le bruit que fait cette bouche, le rythme nerveux des mâchoires, la langue qui décolle du palais – il lui était arrivé de ne plus pouvoir le supporter, pas plus qu’elle ne supportait de voir sa mère tremper ses tartines beurrées dans son café le matin, l’œil éteint, le dos voûté –, et Philippe déglutit. Ce n’est pas le moment, dit-il et il enchaîna sur l’état déplorable du marché immobilier. Puis, regardant l’assiette de sa fille : tu n’as pas faim ? Si, si, dit-elle en fouillant la sauce. Elle pensa au chocolat liquide utilisé par Hitchcock dans Psychose, pour la scène de la douche, produit choisi pour sa viscosité, donner l’illusion du sang. Elle porta un morceau de viande à ses lèvres, Marie mangeait en silence. Elle s’inquiétait pour l’avenir de sa fille, qui semblait exercer son métier sans passion, presque mécaniquement, affichait une certaine mélancolie. Et puis, quand se déciderait-elle à faire un enfant ? Chapitre intitulé « Ethnologie romanesque, un essai sur le genre ». Inquiétante étrangeté, variations sur le personnage. De Voilà au Journal, du Journal à Camille vient à Paris et elle repart. Impression des premières pages, une fois effectués les changements nécessaires. Huit clos de quatre jours entre un homme et une femme, sur fond de récit national. Durée pendant laquelle il ne se passe rien, ou à peu près. Turbulences de clarté, une analyse de la dégradation. « Les Black Blocs demain, certainement peut-être. » Je cite la journaliste Arlette Chabot qui s’exprimait sur LCI, la veille du 1er mai. On reconnaît l’époque à ses conflits, à ses luttes, à ses crimes, à ses virus, à ses bonds technologiques mais aussi à son vocabulaire et à sa poésie. Pratique même de l’excès, produire dans le soudain. Adossé à un pilier de béton, Friedrich Nietzsche vapote. Traces de chenilles, de roues d’engins de chantier dans la boue du chantier, il porte une parka Kaki, capuche relevée sur la tête. Insuffisances de la raison, par avance absorbée. La volonté libératrice, ouvrir un intervalle. Choisis par Anthony Vaccarello pour leurs visions iconoclastes et contemporaines, les différents artistes, photographes et cinéastes du projet Self sont invités à réinterpréter les collections et l’esprit Saint Laurent. Troisième participant, Bret Easton Ellis filme l’amour, la jalousie et l’obsession dans une vidéo – et une villa californienne – intitulée The Arrangement. Bande son The Windmills of Your Mind, chanson composée par Michel Legrand pour The Thomas Crown Affair en 1968. Atmosphère spectrale, multiplication des simulacres, c’est le moment que choisit Camille pour appeler un taxi.

Après la pluie

Il y a aussi, dans les matins calmes, loin des aéroports, tous les oiseaux de l’aube et la fraîcheur de l’air. Instants essentiels et rayonnants, feuilles frémissantes. Bidonvilles aux murs lépreux, rues tortueuses, hautes façades immaculées d’immeubles de bureaux alignés le long de boulevards rectilignes. Lieux d’émergence de l’art, l’ordinaire et le sublime. Concrétisation immédiate de toutes les perspectives de salut, faisceaux des projecteurs. Des procédures accélérées, tout de suite c’est la météo. Turbulences de sillage, je suis sur la flèche d’une grue. Vent fort chargé de lames, oscillations de la structure métallique, incessant défilé de nuages. Corps tremblant, vertige, à se jeter. L’Homme qui tombe, projectile, parenthèse fulgurante. Souffle coupé, je n’ai aucun doute. La seule certitude de la chute, de la manière dont elle opère. La femme à tête fendue – vêtue d’un Bomber, d’un pantalon de survêtement et d’une paire de baskets –, avance le long du chemin de roulement. Démarche impeccable, j’ai l’impression qu’elle glisse. Elle s’arrête et demeure immobile. Elle me regarde, un sourire sur ses lèvres. Que fait-elle là ? Pourquoi m’apparaît-elle ? Existe-t-elle substantiellement ? N’est-elle qu’une qualité ? Fondu au blanc, elle disparaît dans sa présence. Le poids de l’imaginaire, en dernière analyse. Si nous étions des dieux, le visible, l’invisible, tout serait immédiat. Nous voyons comme dans un miroir, écrit Saint Paul de Tarse dans la première épître aux Corinthiens, d’une manière obscure et je commence à dériver, les yeux clos, comme retournés à l’intérieur de moi-même. Aspiration à une langue pure, ça ne dure que quelques secondes. Dépasser les limites du médium, il n’y a pas. Instance de désublimation, l’œuvre exige. Conscience sans sujet, désir sans objet, événements sans passé ni avenir. Ballets d’hélicoptères, prolifération luxuriante des symptômes. Ambitions et débats, le sujet hypermoderne dans son apothéose. La prudence du serpent, le mythe individuel du névrosé. Meurtres obsessionnels, une régression à l’infini. Des statues de vendeurs de Kebab, les grandes toiles à paillettes de Robert Malaval. Les champignons de Karsten Höller, hallucinogènes, mon exemplaire de Rose Poussière. Au dernier sous-sol d’un parking Indigo, des êtres nus, obèses, le corps couvert de cendres, le visage dissimulé derrière des masques à l’effigie de Marlon Brando, dansent autour d’un cadavre. Rythmes tribaux, sons distordus, abrasifs, jungle urbaine. Échappées électroniques dégagées de toute contingence mélodique, mouvements de sumos, leurs pieds lourds battent le sol. C’est qui ces mecs ? Jaillissement soudain de l’absurde, traits excessifs, le voile levé sur le mystère. Ne voyez-vous pas le drame qui se joue ici ? Ne voyez-vous pas la pâleur augmenter sans cesse ? Parer les tentatives de déstabilisation des points d’appuis vitaux pour le pays, système défensif et de contre-ingérence, des morceaux de chair sont propulsés jusqu’à cent mètres. Accumulation de colère et de frustrations, ni la terreur ni la vertu. Le poste central d’exploitation des données des caméras de vidéosurveillance comme l’un des objectifs stratégiques prioritaires de toute prise de contrôle, c’était un jour inachevé. Prégnance des valeurs progressistes ? On peut s’interroger. Redéfinir la notion de crise pour s’en former une juste idée ? On peut toujours. Tu serais plus déprimé, plus mystique qu’Edvard Munch ? Plus furieux qu’Antonin Artaud ? Toi aussi, tu veux dire à la société qu’elle est une pute ? Une pute salement armée ? Stratégies d’influence, opérations nuisibles. Quelle est votre formation ? me demande un homme, je réponds catholique. Que faites-vous dans la vie ? Je coupe les cheveux des stars. Ça rapporte ? Oui. Exercez-vous une activité secrète ? Oui. Est-ce dangereux ? Absolument. Séquence suivante ? – Dis-moi quelque chose de cool, me demande Camille parce qu’on est au téléphone. – D’accord, qu’est-ce que tu veux entendre ? – Moi aussi j’ai peur, dit Goethe, l’écran de mon smartphone se gorge d’encre noire. Camille tentera-t-elle d’énumérer, jusqu’à épuisement, les possibilités ? – J’ai froid, j’ai soif et putain qu’est-ce que je fous dans ce TGV ? marmonne-t-elle, nous assistons à un rétrécissement. Les sensations à venir, je me fais à manger. Pipe Rigate all’arrabbiata, Pecorino Romano. Éléments de lisibilité, cohérence narrative. Quelle sorte d’exigence s’annonce là ? je suis déterminé. Une élégante contrainte, un couloir de lumière. Un voyage surprenant, tout semble converger. Scintiller les étoiles, vers un point explosif. Le sol vibre, l’histoire gronde de paroles ressassées. Je débouche une bouteille de Bordeaux, mais peut-être demain.