Études formelles

Rue de Clignancourt, samedi matin. Je me lève à six heures, je travaille jusqu’à midi. Style dépouillé, Alex sort de la salle de bains. Sa peau hâlée, ses lèvres pâles. Elle dit tu veux manger quelques chose ? Je dis non et toi ? Pareil. Je me demande ce que j’écrirais si j’étais le fils d’un dignitaire fasciste, c’est le bordel dans le studio. Le numéro de Vogue L’Été en liberté par terre, des dessins sur les murs et des vêtements un peu partout. Vaisselle sale dans l’évier, je me fais un café. Je feuillette le magazine. Maillot Vuitton en couverture, une chaîne en or sur les hanches du mannequin. La voix du vide, Alex s’habille. Elle dit tu veux qu’on aille claquer de la thune ? Le trésor du neuf, le présent qui s’énonce. Début de siècle et carte bancaire. J’appelle un taxi, on va dans le Marais. T-shirt en jersey à étiquette brodée Dolce & Gabbana, robe noire en nylon Prada, veste performa Rick Owens et une paire de Nike. J’essaye des boots. J’achète un jean. On s’arrête à la Perle et on boit du champagne. Je dis qu’est-ce qui s’est passé avec Julie ? Alex dit elle est cool trois jours et elle commence à te faire chier. À t’expliquer la vie. Brève scène pendant laquelle on voit les filles assises à table dans le jardin, à L’Isle-Adam. Plan général, travelling vertical haut. Julie se lève et se dirige vers la maison. Elle fait claquer la porte. Alex se sert un verre de vin, allume une cigarette. Elle prend son téléphone. Le plan suivant : Alex est debout sur un quai de gare, avec son sac. La description du lieu, je me tourne vers elle. Je dis tu reprends une coupe ? Elle pose sa tête sur mon épaule. On regarde les gens passer, il faut que ce soit ici. Un mec à tête de loup, une patrouille Sentinelle, une femme pieds nus avec son chien, un militant convaincu et rationnel, Béatrice Dalle et sa tension métaphysique, un vieux en short blessé à la cheville, des regards troubles et sur les masques. Des tableaux muets. J’envoie un message à un pote qui veut dîner, Alex dit je vais aux toilettes. Nietzsche embrasse le cheval, il éclate en sanglots. Je dresse une liste (idées de titres), je commande le champagne. Destination certaine, ce qui se passe sur l’écran. Et puis un jour, dans le futur. Le dernier acte et dresser un bilan. Jusqu’à demain.

Introduction au catalogue

Voix dissidentes et crise humanitaire. Stocker les corps, un hall d’aéroport. Les cadavres de victimes du coronavirus sont entassés dans des conteneurs réfrigérés. Chariot élévateur, le conducteur déchire un sac mortuaire. Visage livide d’une femme âgée, la tête qui tombe sur une épaule. Yeux enfoncés, joues décharnées et lèvres noires. Capacités cannibales, elle est impropre à la consommation. Le conducteur, vêtu d’une combinaison stérile à usage unique, descend de l’engin de manutention, remet la tête dans le sac. Le referme avec du gaffeur. Réalités sensibles et j’écoute Sonic Youth. Croyez bien, assure Arthur Rimbaud qui est en garde à vue, que ma conduite est irréprochable. Le flic le regarde et ne dit rien. Énergie, désœuvrement, la ruine qui menace, un sandwich au jambon. Nouvelles du Monde, actualité des « Soulèvements ». Titre de l’exposition de Georges Didi-Huberman au Jeu de Paume en 2016. Manifestation transdisciplinaire sur le thème des émotions collectives, des événements politiques en tant qu’ils supposent des mouvements de foules en lutte. Se soulever s’écrit, je cite le communiqué de presse. Jets de gaz lacrymogènes, bruits de sirènes sur la bande-son. Ai Weiwei : le port du masque devrait être un choix individuel et non une obligation imposée par le gouvernement. Sol LeWitt : à l’aide d’un crayon ou d’un stylo, tirez des lignes à partir de chaque voyelle du présent paragraphe, jusqu’aux quatre coins de la page. L’éditeur de la rue des Saints-Pères : au regard de la situation actuelle, nous ne sommes plus en mesure de prendre en charge les manuscrits. Ah merde. Je prends une douche, Alex m’appelle en fin de journée. Elle dit je suis chez moi. Je me suis engueulée avec Julie. Elle dit voilà, et elle se tait. Elle dit ce silence me rend folle. Je dis mais quel silence ? Elle dit je n’entends plus rien. Et je me cogne aux murs. Elle dit depuis l’âge de trois ou quatre ans je suis toujours occupée à quelque chose. Elle dit courir pieds nus à Lanzarote et sur la pierre de lave. Prendre des bains de boue à Ibiza, lancer des pierres du haut d’un pont. Elle dit évacuer la question de ma propre existence. Elle dit mais qu’est-ce que j’ai ?

Schéma tactique

Thé vert et œufs brouillés, je travaille jusqu’à midi. Vibrations de l’immeuble, capacité d’action. Voies souterraines, le grondement des machines. Réseau normalisé d’amenée et d’évacuation des eaux, galeries techniques et camisoles chimiques. Prescription de neuroleptiques, topographie générale du terrain. Des dépôts de plaintes, des rapports de police. Le champ de la haine élargi, et l’entrée des Enfers. Médias et logorrhées. Des arguments d’autorité, des rires féroces, des vomissements chroniques. Fureur et folie. Quelque chose de pourri au royaume de Macron. N’être personne, toutes les armées en guerre. Races, opinions, convictions religieuses. Soumission à un groupe ethnique ou sexuel spécifique. Signes précurseurs d’un bouleversement, des positions extrêmes. Les noirs, les minorités, les pauvres seraient plus affectés par le Sars-Cov2 que le reste de la population. Idéologies identitaires, perte du goût et de l’odorat. Corps combattants, dans ce pays. Privilège blanc, obscénité des orifices. Haleines fétides, mutations génétiques. Tampons ensanglantés, veines bleues sur le dos des mains. Est-il vrai que j’ai les pieds plats ? demande Friedrich Nietzsche à la fille venue le masser chez lui, avenue Philippe-Auguste. Chants chamaniques, il est sous kétamine. Psychédélique dissociatif, le fracas d’un orage. Vierge rouge du Titien (L’Assunta), dynamique ascendante. Approche verticale du système de jeu, la preuve qu’il y a un ciel. La possession de la balle vise à déstabiliser l’adversaire, l’éliminer, conditionner son système de défense. Poésie et peinture, l’événement le plus banal. Guillaume Dustan : ben là je filme la porte, c’est pour montrer que c’est très joli. Et normalement ça fait pleurer, dit-il en regardant l’écran de son caméscope. Tout commencement possible, convoquer la richesse. Les lois qui régissent l’Univers et Alexandra Rose. C’est quoi, le projet pour septembre ? Physique et biologie, je te cherche en tous lieux. Elle dit qu’elle commence à se faire chier à L’Isle-Adam, je bois un shot de Mezcal. Mécanisme d’épuisement, évanouissement lucide. Pensée faible et fuyante, s’achever dans le coma.

Blanc de baleine

Quelque chose mais quoi ? Paris-Plage et le paquet de masques. Le roman parce que c’est écrit dessus. Lave-toi les mains, le silence essentiel. La queue hydrophobe des molécules libres du savon se fixe sur l’enveloppe lipidique de la membrane extérieure du virus, et la désorganise. La maladie, une fois encore. Danse avec moi. Les yeux ouverts, quoiqu’il arrive. L’impulsion du langage scénique, un mouvement qui va vers. Prendre une serviette de bain dans le haut d’un placard. Mon bras retombe, tenir les mots. Vocabulaire gestuel, les objets domestiques. Une journée ordinaire, et la douceur du linge. Le contenu du placard, je sais ce que c’est. Ce qui singularise la production contemporaine de la littérature en France, je ne sais pas ce que c’est. Et j’en ai rien à foutre. La destruction en cours, je ne sais pas ce que c’est. Les stock-options, l’animation offensive, je sais ce que c’est. Et les didascalies : il met son téléphone en charge, il s’assied sur le canapé, il se tient immobile. Bruits de la circulation. Temps long, et il se lève. Il va dans la cuisine, il se fait un café. Mais après, la suite ? Que se passe-t-il vraiment ? Les problèmes essentiels et les questions fondamentales. Souffle d’une explosion, des gens en train de courir. Que reste-t-il, je sais ce que c’est. La précision rythmique et l’odeur de la mort. Écrire, et c’est peut-être. Le Portemine Stabilo 0,7 mm avec lequel je prends des notes. La voix qui parle, qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que tu veux ? Mécanique du récit, et ce livre est l’histoire. Ce matin je me suis levé, et c’est une épigraphe. L’expérience décisive, la tension vers la forme. L’expression nécessaire, je sais par où commencer. Recommencer. Un autre espace, le réel a changé. Un autre titre. Et alors qu’Ismaël dérive dans son cercueil au large des îles Gilbert, Herman Melville plonge le manuscrit de Moby Dick dans le spermaceti encore chaud du cachalot finalement capturé, qui gît, le crâne ouvert à coups de hache, sur le pont du Pequod renfloué. Les pages s’imbibent de la matière huileuse, l’encre coule et souille la substance qui, peu à peu, refroidit et se cristallise. Marbrée de noir, jusqu’à la dernière phrase.

Corps médical

Organes de répression. Chaos rampant, toute trace d’humanité. La voix du connard qui hurle en bas de chez moi. Volonté totalitaire de destruction, mais qu’est ce que c’est ? Je vais à la fenêtre, il passe devant le Grand Amour. Quelqu’un pour le buter ? Des restes de bouffe sur la table de la cuisine. Un verre vide, la poussière sur mes boots. Le cuir fendu, et la chute avec l’Ange. Ses ailes miteuses. Tout ordre médiatique, des putes et du sang. Orifices corporels. Brian McMahan chante I Miss You, je traîne dans l’appartement. Ma colonne vertébrale et hors de la pensée. Quelques souvenirs, l’image de la Colonne. On est partis en voyage avec Alex, au printemps 2016. On est allés au Portugal et dans le Sud de l’Espagne. On est passés par Venise, on nageait au Lido. On est allés à Berlin. Arrivés à l’hôtel, elle s’est déshabillée. Elle s’est agenouillée. J’ai pris de la Vodka dans le minibar, elle a ouvert la bouche. Et j’ai versé l’alcool. J’ai mis un Rosebud dans son cul. Pet Girl pendant trois jours, et sans sortir. Elle disait je suis bien. Et elle disait je suis cette femme. Je prenais des photos, j’appelais le Room service. Les procédures sexuelles, aucun instant n’est négligé. Quand on est rentrés à Paris, on a créé un profil sur Fetlife. Ça, on s’est vite lassés. Traits de lumière sur le parquet, je prends une douche. Je descends acheter des trucs, je vois des bagnoles avec des gyrophares rue des Petites-Écuries. Des flics en civil s’agitent devant le New Morning, certains ont la main sur le flingue. Je me dis merde, qu’est-ce qui se passe ? J’achète les trucs, je sors du Franprix. Les flics sont toujours là, ils ont serré des mecs. Je passe devant Chine Machine — la friperie créée par Martine Duverglas et ils ont des pièces plutôt cools —, je prends la rue Martel. Un type défoncé me regarde, une bière à la main et il titube. Flaque de pisse sous ses pieds, un pansement dégueulasse sur un œil. Je sens qu’il va me casser les couilles mais non. Je rentre et j’écris ça : Vivre nu au milieu du béton, jusqu’à la chambre froide. Locaux de morgue, cellule réfrigérante. Lividité et j’ai la trique. Privé du sens de la hauteur, et la fin du sacré. C’est tout.

Quinze août

Deux-cent-vingt-septième jour de l’année du calendrier grégorien. Réitération du geste créateur, le déroulement du fil. Les Lignes en crin de cheval de Pierrette Bloch, l’exposition « Accrochage » chez Karsten Greve en janvier 2020. L’œuvre suspendue dans une sorte d’attente, je cite le communiqué de presse. Et la phrase renvoyée, de quelle phrase s’agit-il ? C’est peut-être ainsi — litanie, ascèse, enfermement, rigueur conceptuelle et presque rien — qu’il faut lire Paris-Plage. Quels moyens mettre en œuvre ? et à la mi-journée. Friedrich Nietzsche, seul et désœuvré, parcourt le chantier de travaux publics pour lequel il travaille, les mains sur les poignées sécurisées ergonomiques de son diable de manutention. Roues pneumatiques et jour férié. Capacité de levage trois-cents kilos, l’homme est en bermuda. Il longe la clôture grillagée, ramasse des pierres, grimpe sur l’échafaudage et jette les pierres sur les passants. Perte de soi, sa haine de la raclure humaine. Névroses phobiques, dégradation des corps. Menaces de contamination, un contexte anxiogène. L’enlèvement au ciel, la sueur qui refuse de sécher. Un dogme religieux basé sur des écrits théologiques datant de l’Antiquité. Chant liturgique, il ouvre la célébration. Le centre d’où rayonnaient les événements, les pages blanches d’un cahier. Espace organisé, descriptions immersives. Réanimation cardiopulmonaire, compressions thoraciques et tout motif d’interruption. Le seuil et le franchissement, l’air envoyé par le respirateur. Fuir les lieux clos, déterrer les bunkers. Rouler dans le désert. Trajectoire, surgissement du récit. Un certain dénuement. Serpents et scorpions, vérité sans retour. Plantes grasses et luisantes, les épines des buissons. Quelque chose dont j’ai la certitude qu’il adviendra, et les cris d’un coyote. La distance perceptible, les vibrations de mon smartphone. Alex à poil sur un transat, et sous un parasol. Lunettes Chanel, magazine dans les mains. C’est Julie qui m’envoie la photo. Capter l’absence, Julie qui danse sous les étoiles. Entendre ce qui vient d’être dit, part laissée à l’oubli. Qui parle ici ? Pierrette Bloch et L’Empire des sens, que j’ai revu cette nuit. Étrangle-moi pour voir.

Avertissement au lecteur

Nuit blanche. Viande froide, thé Gunpowder et citron vert. Musique, travail, poumons. Système immunitaire, facultés de résistance. Vocabulaire, ponctuation. Ce texte a pour but d’examiner quelques-uns des problèmes, quelques-unes des difficultés auxquels doit s’attendre celui qui est toujours vivant. Les mots et la chair, le prélude d’un opéra. Le cafard Cyborg qui court le long d’une plinthe. La collection capsule d’un créateur inspirée par l’expérience du confinement, vêtements pour homme et j’ai mal à la tête. T-shirts, sweats à capuche et pantalons de survêtement. Coton souple hypoallergénique, j’avale un Doliprane. Douleurs dans les cervicales, vaisselle sale dans l’évier. Les toilettes au fond du couloir, le matelas dans la chambre. La valise dans l’entrée. La pièce dans laquelle j’ai mis la plupart de mes livres. La banquette droite chêne et tissu, le lampadaire en métal. L’ordinateur dans le salon, avec le canapé. Être ce que je suis, et sortir de l’immeuble. Je vais chez Jeannette, je bois une bière avec un pote. La ville de Paris est classée zone active de circulation du virus. Le port du masque est désormais obligatoire rue du Faubourg Saint-Denis. Les flics font de la pédagogie, avant de verbaliser. Cent-trente-cinq balles la punition. Mon pote dit la pédagogie, c’est le danger. C’est le bullshit. Irruption en gros plan d’un mec qui nous demande de la thune, une odeur qui nous prend à la gorge. Son visage blême. Je dis c’est juste un été de merde. Monde sinistré, tensions les plus aiguës. Licenciements pour cause de Coronavirus, négocier ses indemnités. Familles, nations, latex. Matière privilégiée des fétichistes, et les partouzes dans les Ehpad. Les vieux qui changent leurs couches et se bouffent le cul, mon pote envoie un SMS. Il dit on part lundi, avec Marie. Vous allez où ? Ce moment de l’histoire est passé sous silence. Philippe paye les consommations, il dit tu veux venir dîner ? Nuages bas, ciel gris, les faits que je viens d’évoquer. J’achète des pâtes chez Julhès, et une bouteille de Graves. Je rentre. Je prends une douche. Pluie soudaine et violente. Je mets un disque, fondu au noir.

Le présent chapitre

Fenêtres ouvertes, bruits de la circulation. Du sexe sur l’écran du iMac et ça pourrait s’arrêter là. Fin du récit, et l’impression chez Copy-Top. Envoyer Paris-Plage (quel éditeur le publiera ?), rendre les clés de l’appartement. Acheter une bagnole, louer une villa aux murs lépreux. Vérifier qu’il y a un Prada à moins d’une heure de route. Quelque part dans le Sud, vers un autre réel. Et une autre fiction. Se poser au bord de la piscine, avec une bouteille de rosé. Ne plus écrire, ne plus rien faire. Peut-être peindre, mais de très grandes toiles. Les herbes folles sur le terrain, la mer pas loin, un restaurant où j’ai mes habitudes. Alexandra vient me voir de temps en temps, et elle n’habite pas loin. Connexion haut débit, emporter quelques livres. Musique à fond et faire des barbecues. Voilà. Ambition du programme, je m’allonge sur le canapé. J’imagine le dernier film de Jean-Luc Godard, tourné dans l’entrepôt Amazon de Brétigny-sur-Orge. Hangar de trente-six-mille mètres carrés, vingt-millions de produits stockés. Jeff Bezos en Roi Lear, le souverain excédé. Se retirer du pouvoir, diviser son royaume. Folie, trahison, mensonge, cupidité, orgueil. Rats affamés, il faut que j’aie le patrimoine. Les personnages se déplacent juchés sur des robots magasiniers Kiva de couleur orange. Une tragédie en cinq tableaux, costumes de Rick Owens. Le délégué syndical CGT est enfermé dans une cage en platine, fouetté par une maîtresse SM avocate en droit du travail spécialiste employeur. Work hard, have fun, make history. « Osez-vous lancer vos regards sur moi, misérable ! » et dans les rayonnages. Catégorie hygiène et santé, un vaste choix de vibromasseurs. Des objectifs de productivité, des substances synthétiques. Je sors, je mange un hamburger à la terrasse du Londres. Qu’est-ce qui vous fait rêver en ce moment? Me tirer. Changer de vie. Actes passés, ce qui est accompli. J’ai vingt ans, je ne veux rien. Traîner sur des parkings et commencer à fuir. Les coups portés, ce qui est perdu. Ce qui résiste. Drogue, alcool, l’espace céleste et l’illusion. Se débarrasser de tout un tas de trucs. Attendre, et l’exil est ici.

Le bleu du ciel

Tôt ce matin. Je fais du tri dans mes notes et j’écris Paris-Plage. Mes doigts qui collent, je travaille jusqu’à midi. Lecture des actualités, le récit national. Information coronavirus, le point sur la situation. Communiqué du gouvernement, menaces de reconfinement. La Russie a-t-elle vraiment développé le premier vaccin contre le coronavirus ? La pandémie, comme dans un mauvais rêve. À part ça ? La crise de l’Occident et la figure de l’autre. Déchéance et hébétude. Le bien, le mal et le Cristal Roederer. Millésimé à l’infini, je n’ai pas fini de m’égarer. Reportage sur Arte en allemand, pour les accents toniques. Mélodie de la phrase, explosions à Beyrouth. Lexique biblique grec et les clous du cercueil. Katastrophê : destruction des cités, extinction de l’esprit de consécration. Pure poésie, je prends une douche. Ma clé dans la serrure, je déjeune au Grand Amour. Tartare de veau, verre de vin blanc. Une fille dit à un mec qui ressemble à Yvan Attal jeune, lorsque j’ai fêté mes trente ans j’étais totalement indifférente face à mon gâteau d’anniversaire. Il regarde son assiette et elle dit tu m’écoutes ? Retour de l’imparfait, il paraissait absent. Bistouri à usage unique et pas plus tard qu’hier. Yvan se fait des entailles sur la poitrine devant le miroir d’une salle de bains. Le sang coule, la fille est agenouillée entre ses jambes. Il lui arrache une poignée de cheveux et il va dans la chambre. Replay d’un match de Ligue 1, il ouvre le minibar. Des angles morts, Mbappé balle au pied. La fille s’approche et lèche les plaies. Elle dit ça va mon amour ? bientôt la phase inflammatoire. Vibrations de mon smartphone, j’ai trop envie de me défoncer. Selfie d’Alex et Julie dans le jardin à L’Isle Adam. Deux bombasses les seins nus, qui riaient au soleil. Sorbet framboise, je fais signe au serveur. Est-ce un cadavre en face de moi ? Je bois une bière, tu peux aussi. Fuir en Porsche et dans les Pouilles. Louer une suite dans un Palace et ne pas en sortir. Écrire une thèse sur l’apathie dans la vie quotidienne. Capacité de condensation, quelques scènes inédites. Étude sociologique, et l’évitement du politique.

Le champ opératoire

Nuit de merde. Atmosphère étouffante, Alex dit calme-toi. Le drap est trempé, il est quatre heures du mat. On boit une bière dans la cuisine. Glacée. Elle dit tu devrais partir quelques jours. Viens avec moi à L’Isle-Adam. Tout sentiment de présence réelle, je mords dans un citron vert. Elle dit on peut aller en Bretagne. Tu connais la Bretagne ? Je dis non. Elle dit moi non plus. On reste un moment sans rien dire. Elle change le drap, elle se recouche. Elle se lève à huit heures. Elle prend une douche, elle fait son sac. Elle appelle un taxi. Elle me regarde. Elle dit il y a un truc que je devrais savoir ? Je dis non. Je vais chez Jeannette. Il y a une fille au comptoir avec un chien en laisse. Elle a le crâne rasé, elle lit le Parisien. Des faits divers sanglants, une femme étranglée dans son sommeil par son mec, une ville sinistre et menaçante, des charges féroces, des enragés qui te lynchent pour un oui ou un non, des hordes de microcéphales et d’épuisantes détestations. Ce que je veux dire, c’est qu’est-ce que j’irais foutre en Bretagne, alors que je suis au paradis. Narration récursive, je ne veux aller nulle part. Quelques secondes de silence mais ça ne dure pas. Un pote m’envoie un SMS, il me demande si je suis à Paris. Le bâtard au pelage gris s’est couché par terre et il halète. La fille a lâché la laisse, je ne me sens pas parfaitement cool. Je regarde des posts sur Instagram et ça me fait vite chier. Je paye le café, bruit d’un marteau-piqueur. J’achète un rôti chez Janois. De bœuf. Je rentre et j’écoute Arvo Pärt. Tabula rasa, 1999. Je mets le rôti au four, je fais couler un bain. Je m’immerge dans l’eau tiède. Séances d’apnée à la piscine Roger Le Gall, il y a quelques années. Ceinture de plomb, à plat ventre et au fond du bassin. Les yeux fermés, et jouir de soi. L’édifice invisible, les grondements du tonnerre. Perpétuel bruit de fond, pluies orageuses, j’ai la nuque raide. Le soir. Viande froide et verre de vin. Je n’ai pas grand chose à faire, sinon boire du Mezcal. Regarder un film et sans le voir. L’hypothèse d’un déchaînement de violence en France, des mouvements de panique. Les prostituées de l’apocalypse.