La théorie du ruissellement

Quelqu’un peut me dire ce qui se passe ici ? « Halo d’événements sensibles qui ne sont pas déterminés par leur possibilité mais porteurs, chacun, d’une possibilité d’histoire », et je cite Jacques Rancière. Clarté lugubre, culte des métropoles. Le ciel d’un gris livide, morbides incantations. Vibrations de l’air, et quelque chose de mort. Scènes tragiques de corps morcelés, déchiquetés d’hommes et de femmes qui accomplissent le sacrifice ultime, et de leurs victimes. Chaque jour, les preuves sanglantes que Dieu existe. Mourir pour la cause, de grands soleils dorés. Champ fertile, ce qui te détermine. Terroristes islamistes éliminés avec des balles trempées dans du sang de porc, enterrés enroulés dans la peau de l’animal impur, cousue aux cadavres. Interrogatoires poussés, technique de simulation de noyade. Vestiges certifiés des ruines de la grande mosquée Al-Nousri et du minaret penché de Mossoul en Irak mis en vente sur eBay, de même qu’un lot de cinquante combinaisons orange portées par les premiers combattants illégaux, détenus dans le camp militaire de haute sécurité de Guantanamo en 2002. Forces spéciales (drogues, scarifications, une certaine violence), des temps hétérogènes. Tri sélectif, référencement, bases statistiques, algorithmes des moteurs de recherche. Taux de rebond, optimisation, rationalisation versus opérations de hasard et de désordre. Attaques virales, hacking, éléments perturbateurs et rapprochements incontrôlés. Chaotique par essence, des thèmes fédérateurs : effacement de la Nation, faillite de l’Éducation, ruine de l’Autorité, défaite de la Pensée. Menace de substitution ethnique (Grand Remplacement), de guerre civile, l’apocalypse est pour demain. Casseurs cagoulés – la terminologie d’usage –, « les gardes mobiles portent des boots ». Cette phrase est la première de Rose Poussière, le deuxième livre de Jean-Jacques Schuhl paru en 1972. Le combat fabrique une zone d’échange où les ennemis se fondent, écrit-il. Leur apparition dans les rues provoque le trouble attrait du monde cruel et désindividualisé qu’ils (pré)figurent, raconte-moi la colère d’Achille. Esthétique urbaine, illumination profane, la foule assène ses coups. C’est peint à grands coups de brosse, ça rappelle Yan Pei-Ming. On adopte le look oversize, les volumes XXL, la superposition des couches. Matières techniques, manteaux pare-feu, parkas customisées. Modalités du paraître, masques changeants. Existe-t-il des sujets comme celui de Faust qui vous attirent et vous préoccupent ? J’imagine que vous pourriez, par exemple, reprendre Don Quichotte, le réécrire à votre manière ? Non. Aliénation, émancipation, des contrepoints virtuoses. Hier, dit Walter Benjamin à Gretel Adorno dans une lettre écrite chez Bertold Brecht à Svendborg au Danemark en octobre 1938, j’ai préparé le transport à Paris des quelques centaines de livres qui se trouvent ici. Mais, à présent, j’ai de plus en plus le sentiment que cette destination devra n’être, pour eux comme pour moi, qu’un lieu de transit. Squelette en devenir, toute époque reprend vie. Voué au tombeau, miroir qui rêve de s’abolir. Ce ballon blanc gonflé à l’hélium, à l’intérieur d’un blockhaus de la Seconde Guerre mondiale à moitié enfoui dans le sable d’une plage de Soulac en Gironde ; qui en sature l’espace, en condamne l’accès et les meurtrières. Pour en dresser l’image. Eh les enfants, le XXe siècle c’est terminé ! Limites de l’itinérance, sans autre bagage qu’une valise. Précarité de l’existence, quelques essais critiques. En composant la Chartreuse, dit Henri Beyle à Honoré de Balzac, et pour prendre le ton, je lisais chaque matin deux ou trois pages du code civil, afin d’être toujours naturel (c’est moi qui souligne) ; je ne veux pas, dit-il encore, par des moyens factices, fasciner l’âme du lecteur. Articulations logiques, outils grammaticaux. De la publication, des effets et de l’application des lois. Dispositifs en marge, nous sommes en 1958. Exposition de Yves Klein chez Iris Clert, intitulée « Le vide ». Douze ans plus tard, à l’automne 1960, le saut de l’artiste depuis la fenêtre d’un premier étage, révélé par l’image et figé pour toujours. Plongeon avant tendu, gargouille rue Gentil Bernard à Fontenay-aux-Roses. « Un homme dans l’espace », titre une fausse édition du Journal du Dimanche réalisée par Klein. Mise en abîme et illusion. La vérité de soi, dans le vécu. Dossier des documents en cours, et classement des archives. Il y a le faisceau de la lampe torche de Margaret Mary Jones, la mère de David Bowie, ouvreuse de cinéma. Il y a …explosante-fixe…, l’œuvre de Pierre Boulez conçue en 1971 « afin d’évoquer Stravinski », compositeur qui compte parmi les toutes premières influences de Major Tom, avec Little Richard. Il y a l’hôpital psychiatrique dans lequel Michael Gordon Peterson, alias Tom Hardy, le Bronson du film éponyme de Nicolas Winding Refn, est enfermé. Projet de reconstitution du sas de sécurité qui commande l’accès à la salle de jeux, sculpture métallique à l’échelle 1. Le soir du vernissage, des garçons et des filles dansent sur une plate-forme carrée, comme le font les malades internés. Masse compacte, musique techno à peine audible. Mouvement mécaniques, impersonnels. L’antithèse des trips psychédéliques, de la frénésie, de l’exaltation des danseurs du Climax de Gaspard Noé. Procédés les plus évidents, le rythme est matière de sens. Pulsions sexuelles, et j’ai nommé Camille. Synchrone dans le tempo, une suite d’accords parfaits. Camille se brosse les dents. Camille a les cheveux mouillés. Camille enfile un débardeur et une culotte. Orties chante Paris Pourri. Orties chante Cannibales. Orties ne chante plus. On entend les bruits de la rue. On entend quelqu’un marcher dans l’appartement au-dessus, et avec des talons. Camille boit un café dans la cuisine. Camille ferme les yeux. Camille ouvre les yeux. Camille envoie un SMS. Camille pose ses doigts derrière ma nuque. Camille passe sa main sur mon crâne. Camille met un sweat-shirt à capuche. Camille regarde des trucs sur son ordinateur. Camille rabaisse l’écran de son ordinateur. Camille met son ordinateur en charge. Camille est sur le canapé. Camille allume une cigarette. Pâleur de son visage, l’inquiétude ajoutée au mouvement. Camille se lève. Camille fume à la fenêtre. Camille est là. Elle dit j’ai douze ans, je pisse dans le jardin, derrière les arbres. Elle dit je joue avec les limaces. Elle dit j’ai un vélo. Elle dit je n’ai pas le droit de faire du vélo sur la route, devant la maison. Elle dit quand je suis à Londres je fais du vélo. Elle dit je n’ai jamais su ce qu’il faut faire, ni ce qu’il faut dire. Elle dit je m’en fous. Elle dit je suis entourée de personnes qui savent quoi faire et quoi dire. Elle dit toi tu ne dis rien. Je dis non. Et je n’ai jamais vraiment su quoi faire. Elle dit tu sais que c’est chiant ? et elle sourit. Elle dit on se voit, on ne se voit plus. Elle dit c’est bien. Je dis oui, c’est bien.

Disparition imminente

Le lit défait, j’ouvris les yeux. Dérouler la conscience, engendrer un cosmos. Composer son histoire, énergie frénétique. « Je n’ai en moi ni père ni mère », je cite Antonin Artaud. Fixation des repères subjectifs, logique binaire de l’exclusion et du rejet. Limites changeantes, depuis toujours. Commandement de la volonté, je m’arrache à l’ordre acquis. Filiation énonciative identifiante, la trame du texte. Ce que je suis, c’est vite et nu. Exposé corps présent, plein présent la surface. Montage heurté de film muet, et de toute évidence. Jouer encore, jamais assez. De vie. La forme et le mot, frapper courir. Verbe incarné, je fais parole. N’allons pas croire, et la conjugaison. Validité des perceptions, triomphe de l’inertie. Lexique du mouvement, Camille allume une cigarette. Elle est accroupie au pied d’un mur sur lequel j’ai scotché des photos d’elle, impression numérique sur feuilles A4. Elle dit là où je veux aller. Des gestes réfléchis, que pouvions-nous savoir ? Elle dit à quoi tu penses ? Je dis à l’idée de ne plus te voir. Elle dit c’est cool ? Voyons voyons. Visage tiré vers l’arrière et reculant dans l’ombre, aussi faut-il penser. Le sujet contaminé, la valeur de ses choix. L’étrangeté demeure, quelques débordements. Elle se lève et elle dit il est où mon chargeur ? Obsessive et impulsive, nous étions au plus près. Tonalité de base, et mon téléphone sonne. Personnages aliénés, analyser la scène. Elle dit tu ne réponds pas ? Souvenir de Roquebrune-Cap-Martin, Camille barricadée dans la cuisine. Putain de désœuvrement, accord parfait. S’opposer librement, tenir l’écart. Je mets ma parka, je prends mes clés. Une vérité solide et simple, je sors boire un café. Nuages bas, et les choses ordinaires. Fœtus broyés, cuits en pâtés. Fables paranoïaques, mon horoscope dans le Parisien. Lettres volées, le soleil en scorpion. Des incidents mineurs, ambiguïté de nos conduites. Mathématique combinatoire, les traces de doigts sur l’écran de mon smartphone. Matrice active à diodes électroluminescentes organiques, Camille m’appelle. Tension singulière, ce qui la conduit à moi. Et l’entre-deux, qui me conduit à elle. Elle dit t’es où ? Homme privé de substance, ce qui se manifeste ici. Secousses d’un marteau-piqueur, la poésie de l’invisible. L’œuvre en fuite et les points d’ancrage. Logique indicielle de cause à effet, nous deux marcher. Rues grises, quelques divas. Fragments épars, tendance à la symétrie. Viol des viscères, sorciers du marketing. Les déjà-vu, les faits communément perçus. Terrifiant, familier, transparent. Une atmosphère de suspension, je m’attendais à tout. Bips des lecteurs des codes-barres, régulation sociale et climatisation. Parfums de synthèse, communication sensorielle. Preuves irréfutables et suivi GPS, existence matérielle. Maquillages outranciers, surenchère du secret. Multiplicité, profusion, l’essor des nouveaux objectifs. Une servitude durable, la cruauté tendue. De telles aspirations, je vais apprendre à lire. Manteaux brillants, longues capes dorées. Structures rigides, on boit des verres au Baby Doll. Zone de confort, oublier le cosmos. Camille me dit qu’elle a rêvé qu’elle était attachée à un lit au sous-sol d’une maison isolée, les yeux bandés, qu’elle sursautait au moindre bruit. Cliquetis des menottes, grésillement d’une ampoule. Image d’un corps qui ne s’appartient plus, elle dit et là j’entends qu’on déverrouille la porte. Elle dit c’était horrible et elle dit j’attendais. Elle dit je voulais qu’il entre, ou qu’ils entrent je ne sais pas, elle dit j’attendais. Et personne n’est entré. Tard dans la nuit, elle prend un bain. S’enfouir et se taire, l’appartement plongé dans la pénombre. Des restes de pizza dans des cartons par terre, des sachets d’huile piquante. Ouverts. Je prends la bouteille de Gin, je vais dans la salle de bain. Clapotis de l’eau tiède, elle boit du jus de vampire. Elle dit t’es qui toi ? et dans un souffle. Comme un murmure. Ses yeux mi-clos, basculer la raison. Elle se met à parler d’un mec de sa boîte qui la fait chier, et je ne saisis pas tout. Je me contente de l’écouter. Elle dit l’enculé. Elle ne dit rien. La résolution se dérobe, elle répète l’enculé. Je me dis c’est curieux de penser à ce mec maintenant, surtout si c’est un enculé. Et je me dis pourquoi pas. Je prends un stick de rouge à lèvres, je mets du rouge sur mes lèvres. Elle me regarde. Elle dit t’es bonne et elle sourit. Elle dit t’as déjà étranglé un chat ? Je dis non. Elle dit tu me frottes le dos ? et elle se tourne. Le cul de Camille c’est magique. Vertus de la déliaison, il y avait en elle.

L’exposition des mots

Pluie faible, toute danse macabre et j’avais les pieds nus, creuser sa fosse mon ventre froid, rythme essentiel et allumer un feu, je vais allumer un feu, quelqu’un a hurlé dans la rue, j’ai lu la première page de Camille vient à Paris et elle repart, blessures insignifiantes, événements discursifs, toute vérité acquise et d’étranges émotions, mes fringues par terre, mes boots en vrac, le narrateur dans son élan, abolir la césure, se suspendre à une barre de traction, soulever son corps, quand dire c’est faire de tout son poids, ce que j’aime c’est courir, l’écriture se dérobe, SMS de Camille, elle dit j’ai pas dormi et un truc à propos du Brexit, j’écoute le live de Jeff Mills au Dommune à Tokyo en 2010, j’écoute Rockbitch, j’écoute The JOAN group, One Room Shack et Tongue Tied et After Life et Drop Out et Sun N Love et Shop’n Save et CIA, je sors boire un café, l’automne encore une fois, les serveurs à la Perle portent des perruques flashy, Dustan en blonde à la télé, et dans sa chambre, le nouveau lieu de Pascal Humbert rue de Lancry, murmure léger se vit encore, la vitrine du traiteur sicilien, un rassemblement contre l’islamophobie place de la République et la nuit sans aurore, du papier recyclé, or depuis Mallarmé, génération oblige, collages sophistiqués, mise en apposition mais qu’est-il arrivé ? Abstraction constructive du début des années 1960, anti-peinture, Julije Kniffer chez Frank Elbaz, l’hommage de Gagosian à la French Riviera, Murakami chez Perrotin, Graham Wilson chez Valentin, les Nymphéas Post Déluge de Noël Dolla dans le bassin octogonal du jardin des Tuileries, cinq cents parapluies immergés, rouges, les pièces de Bojan Sarcevic à Paris Internationale, la série de photogaphies de l’artiste que j’ai publiées dans la revue Ah Ah Ah en 2015, sculptures manipulées par des femmes dénudées, aux abords d’une maison devant une baie vitrée, dans la nature au bord d’un lac, œuvres crées pour l’exposition « Comme des chiens et des vagues » à la galerie Modern Art à Londres en 2010, distribution de la réalité sensible, structure de l’œil, relation, sélection, dispersion, circonscrire un espace, s’en échapper le fuir, une migration sans fin, une parole quotidienne, le vide qu’elle se porte à combler, une présence singulière, quelque chose de furieux, passion au monde quand vous aurez parlé, frapper les murs et naître encore, porter un nom, les traits reconnaissables de mon identité, portrait non encadré, qu’y a-t-il hors de nous ? Que signifie ce nous ? Mise en commun, volonté partagée, territoire iconographique et le sens du combat, dans ce contexte, une direction, de longs couloirs, ouvrir des portes, lumière d’orage éclats divins, franchir le seuil et se dérobe, la cohérence du moi, dispose de l’infini, le pas encore, l’inexprimé, le souvenir j’étais alors, le mot qui manque, qui oubliera ? Séparation et la folie du cri. La  nécessaire fiction, ravagée de délices. Expérience radicale, affirmations possibles. Scènes de pillage à Santiago, de guérilla urbaine à Barcelone, le peuple libanais dans les rues à Beyrouth, qui scande révolution, les émeutes à Hong Kong, les manifestations pour la chute du régime à Bagdad, la foule massée place Al-Nour à Tripoli, compacte, état d’urgence, capacité de projection, lexique militaire, dans l’histoire qui va suivre. Le geste conquérant, le piège de la résignation, le vertige et la chute, appeler l’abîme, couver la cendre, fixité d’être et tendu pour te dire : ça s’est passé comme ça. L’exposition des mots est le centième article de mon Journal qui compte, à ce jour, quatre-cent-soixante mille signes. J’ai posté le premier texte le 20 octobre 2018, il s’intitule Là où je suis. Voix du silence et qu’il me soit permis. Visée d’autrui, remercier mes lecteurs.

Le retour du plombier

C’est l’aube. Thé vert Sencha, une main qui ouvre une porte. Parole en train de survenir, depuis quand suis-je ici ? Ascèse méthodique, itération linéaire. Lambeaux de fiction, étendue textuelle. « Ce sentiment, toujours, d’être fixé, je cite Antonin Artaud. Localisé autour d’un point d’absence, d’inanité, toujours le même. » Ligne causale, et si donc le présent. Fusion des images, immédiat concret de l’histoire. Le plombier engage un tube de cuivre dans une cintreuse, un saut qualitatif. Un voyage immobile, d’autres constellations. Cristiano Ronaldo marque son 700ème but face à l’Ukraine sur pénalty, tout peut être gagné. Sa foi dans son destin, et tout sera perdu. Néant de l’angoisse, et l’exercice de la terreur. Pays confus, les effets d’une émeute. Rue battue par une pluie de cinéma, feux de détresse d’un véhicule garé en double-file. Le bruit de la circulation relégué à distance, de ce point de vue. Le plombier sort de sa voiture, retire de l’argent à un distributeur, regarde autour de lui. Ciel sombre, évoqué sans pathos. Aucune visée philosophique, paisible gravité. Je suis là dans dix minutes, dit-il à son client. La perspective d’une belle facture, TVA 20 %. Il n’y a rien à exprimer, un regard presque vide. Bilan comptable, tout sera démontré. Tu dévisses l’écrou à collet destiné au raccordement d’évacuation, tu engages l’écrou sur le tuyau, puis le joint d’étanchéité à compression. Tu places le siphon dans l’axe de la bonde, tu avances en dansant. Tu desserres légèrement l’écrou du dessus pour permettre le réglage de la hauteur par coulissement, exigence de l’éthique. Précisions impeccables, modulations du chant. Énoncés normatifs, héritage culturel. Références et traditions, déplacer la portée. Dans cet extrait (à partir de 1’46 »), on peut voir Kim Kardashian, attablée près de sa soeur Kourtney, répondre au téléphone : « Quoi ? Pourquoi ? Que se passe-t-il ? » dit-elle avant de fondre en larmes. Épuisement des possibles, la voie de la pensée neuve. Constance requise, voracité des espérances. Réquisitoires et châtiments, pression débit diamètre. Obtention de l’homologation gaz, partisans de l’orthodoxie. La plomberie regroupe l’ensemble des techniques utilisées pour faire circuler des fluides – liquide ou gaz – à l’aide de tuyaux, tubes, vannes, robinets, soupapes et pompes aux points d’usage d’une installation. Mélodie et cadence, de fragiles ornements. Superpositions significatives, l’apôtre et le fanatique. Nuances du démoniaque, les bonds du fauve. Friedrich Nietzsche mange un Osso buco dans un restaurant italien de l’avenue Philippe-Auguste. Nappe en papier, la viande encore sur l’os. La moelle est délicieuse, pense-t-il en s’essuyant la bouche et en portant un verre d’eau à ses lèvres. Son téléphone à clapet Altice C11 est posé sur la table, ses mains larges et calleuses attestent que sa vie est une vie de travail. Et d’ouvrier du bâtiment. L’extrême est tenu pour coupable, il demande l’addition. Plis multiples et inquiets, il ouvre son portefeuille. Sort un billet de vingt euros. Un pouvoir sans appel, s’efforce de respirer. Température ressentie 16°, régime d’averses. Une sculpture en résine polyuréthane représentant John Galliano nu, équipé d’un gilet explosif du même type que ceux utilisés par les djihadistes candidats au suicide, est exposée sur un stand de la 43ème FIAC, qui ouvre ses portes. Une vision synoptique, dire d’une chose qu’elle est vraie. S’élever un instant, se figer dans le saut. La femme à tête fendue, qui n’a jamais eu aucune position à justifier, met du rouge sur ses lèvres. Elle a passé la nuit dans une suite de l’hôtel Lutetia, vrai sens de la pudeur. Synthèse d’où l’esprit est exclu, où que se porte son désir. Présence de ma secrète amie, ici naturellement. Imperceptible et clandestine, elle est hors du commun. Il est tard dans l’après-midi, et elle dit soyez durs. Actif à jamais finissant, un être intermédiaire. Tu coupes le tube, dit le plombier à l’apprenti. Puis, à l’aide de la lame du coupe-tube, tu ébarbes l’extrémité pour retirer les copeaux de cuivre. Méthode qui a fait ses preuves, geste technique. Vie et mort des métiers, et l’excellence du résultat. Le soir, le plombier rentre chez lui. Il fume, assis sur les toilettes. Il y a un poster GRANDMA WAS A NUDIST scotché sur un mur. Photographie datant des années 1980, jeune fille nue sur une plage. Debout près d’un parasol, la mer en arrière plan. Elle a les cheveux décolorés, les cuisses mangées par les poils de sa touffe. Mouvement le plus intense, elle est devenue vieille. Et maintenant ? Tu termines le serrage avec les vis qui prennent appui sur la rondelle de protection du joint. Vas-y doucement. C’est ça. Contraintes du matériau, et processus opératoire. Étrange lumière, répétition réalisée. Professionnel, le plombier.

Guerre et paix

Les convulsions, toujours demain. Au sein de l’Empire, la première phrase. Valeur de l’événement, Stendhal assis à l’arrière d’un bus. Travelling subjectif, décor postapocalyptique. À l’abri de sa cabine aux vitres pare-balles, escorté par deux gardes armés, le chauffeur, écouteurs sur les oreilles, bouge sa tête au rythme de la musique. Voix off (le narrateur), plans de coupe : solitaires affamés, prédateurs chassant en binômes, désespérés qui se jettent du haut des toits. Impacts, bruits sourds, rondes incessantes des nettoyeurs. Le bus poursuit sa route entre les véhicules blindés, les carcasses de voitures incendiées, les antennes relais de téléphonie mobile et autres débris qui jonchent les rues défoncées, arrive au pont de Sully. Stendhal avale une gorgée d’eau, sursaute quand un jet de pierres frappe le grillage protégeant les vitres, se retourne sur les cadavres qui flottent dans la Seine, poussés par le courant contre la coque d’un bateau-mouche à moitié immergé. Voilà le brutal, écrira-t-il. La folie était si excessive et si générale qu’il me serait impossible d’en donner une idée, obscénité la plus visible. Traitements humiliants, en ce moment même. Des centaines de corps, poussés par des bulldozers, sont déversés dans d’immenses fosses creusées en pleine terre, et recouverts de chaux. Une fois les fosses comblées, des plaques de gazon en rouleau sont posées sur les monticules. Perpétuel enfouissement, et dans cette hypothèse. L’homme reclus lèche les miettes, les morceaux de nourriture tombés sur le sol de son appartement. Il gratte les murs avec ses ongles. Obsédé par le déclin, la décadence, l’islam, le grand remplacement, l’impuissance nationale, le capital mondialisé. Il s’appuie, fatigué, au montant d’une porte à demi ouverte, une expression hagarde est peinte sur son visage livide. Échec de cohérence, il bave sur ses chemises. Sentiment d’impuissance, un espace politique. Gouvernance par les nombres, gestion dynamique des flux, économie planifiée par ordinateur en temps réel et je fais référence au projet Cybersyn, socialisme cybernétique de Salvador Allende. Champ d’intensité, vague de vibrations, menace. J’ai pris la licence dramatique de ne pas faire crier les oiseaux, affirme Alfred Hitchcock. Mouvements de caméra, figés sur le celluloïd. Les illusions perdues, et la bordure du cadre. Réclusion répression, le fantomatique et le vivant. Actions adverses, peuple des supporteurs. La foule se presse à l’entrée du Stade de France, envahit les gradins. Spasme libérateur, l’enceinte vibre et gronde et la clameur résonne et Ulrich, le personnage de L’Homme sans qualités, debout au centre du terrain, un micro à la main, réaffirme que notre vie devrait être totalement et uniquement littérature. Vague déferlante, la société. Art dépouillé de l’utopie (dans le meilleur des cas), les photos des victimes. Quelqu’un dit tu prends un Librium, l’avion décolle et quand il s’écrase tu ne sais même pas ce qui t’arrive. Carré noir sur fond blanc, tu peux aussi battre ton record de jeûne. Pratiques d’attribution de sens, une tolérance pour le désordre. Température extérieure 24° Celsius, vent de Sud 20 km/h. Soleil caché par les nuages, dégradation orageuse. Épopées, conquêtes, il faut que tu aies peur. Brûlante affirmation d’humanité, j’ai une soudaine envie d’un Hamburger. Je lis quelques pages de The Rest Is Noise, Camille s’étire sur le canapé. Elle dit qu’est-ce que tu vas faire ? Je dis je ne sais pas. Elle passe la main dans ses cheveux. Elle dit faut que je me lave les cheveux. Je dis tu saignes du nez. Elle porte la main à son nez. Ah merde, elle dit, et elle va dans la salle de bain. Son téléphone sonne. Dossier de fauteuil, table basse, lampes. Exacerbation temporelle, aujourd’hui par exemple. Durée de la séquence, Camille revient. Elle essuie ses cheveux, instance énonciatrice. Je dis quelqu’un t’as appelée. Elle prend son téléphone. Elle le repose. Elle me regarde. Elle dit comment peut-on se sentir coincée dans sa propre vie ? Elle dit j’étais au bord des larmes. Je dis pourquoi dis-tu ça ? Elle allume une cigarette, j’ai un mouvement de poignet pour remonter ma montre. Elle dit laisse tomber. Visions dont elle est assaillie, elle se met à regarder fixement par la fenêtre. Le truc en train de se vivre, l’intensité de l’immersion. Voitures, passants, vitrines des magasins, agitation, une ville entière. L’heure la plus sombre, elle sent ses doigts. Elle dit où est-ce qu’on dîne ? Elle dit j’ai faim. Nuit noire déjà.

Chasse le dragon

Tout acte de création — cires et graisses, le récit en puissance, apothéose de la peinture, corrosion en motifs, briques de jus, prêtresses baroques soirée Gucci, fil d’or et gel pailleté, go fast another Kiss, t-shirt à motif crâne, mousseline à clous, signes anciens, Paolo Uccello, Raffaello Sanzio, Vittore Carpaccio, Pierre Paul Rubens au Musée du Prado, le démon vaincu par l’épée, George de Lydda chasse le Dragon, cheval cabré, blessure de l’œuvre, éclat poétique, ouais mec, Baudelaire sur un T-Max, Rimbaud perché tout son espace, ici comme ailleurs, #cestarecommencer, #sceneabsolue, libre de tout sujet, mémoires occidentales, organisation neuro-cervicale, des vertus explosives, un week-end à Valence, spots de mythos, pass Navigo, payer les factures et la main des Enfers, hard light bombing, profit Warning, introduction à la programmation, décisions assujetties aux règles, pare-feu, antivirus, outils de désinfection, protection contre les chevaux de Troie et bombes logiques, appartements sécurisés, fluorescence voilée de toutes les diagonales, stratégies de contournement, algorithmes et fonder sa morale, doggy style Burger King, une fois encore, montée constante d’adrénaline, ciel rougeoyant et salles de shoot, présence sculpturale de voitures calcinées, vieillard nu tremble au lit, visage de Dieu à la fenêtre (William Blake), Albion rose, cieux et coïts, prendre la lettre, animal mort Paris c’est mort, taxidermiste, hagard du nord, scénario pour une biographie, « penser avec ses mains », humain par hasard et la carte Vitale, pluriel dans la solitude, c’est un public, archaïque et remboursé, période troublée domestiqué, point ultime de l’aliénation, traque une totalité, de l’importance d’être haï, et de la mise en crise, chaque être singulier, amas sexuel, épopée inactuelle, la Pietà Delacroix, déposition de la croix, le corps du Christ en 4 X 3, une seconde de silence, le spectacle a ses lois, le tableau peint en dix-sept jours, figures de l’art, ordre symbolique, l’écartement et la rupture, le canal historique, structures complexes, bacon & eggs, ne plus jamais, rapport au monde, hypertopie à grande vitesse, le temps lui-même n’est plus alors, chant de l’enfance, traverser un parking, il faut le faire, monter dans une bagnole, passer d’un plan à l’autre, réminiscence d’un déjà-vu, tous les écrans, identification et interrogatoire, je suis Patricia Arquette, je suis Renee Madison la brune glaciale de Lost Highway, je suis la blonde explosive, l’actrice porno je suis furtive, je suis la mariée de la nuit de Quentin Tarantino, le sabre forgé par Hattori Hanzo, Uma Thurmann c’est la Kiddo, Kick ass baby, call of duty jeux vidéos, Blackstar Bowie comme un écho, l’obscurité je vois, le souffle court, à lire aussi, pleurent tes yeux blancs, de quoi t’as peur des lames d’acier, vérité attendue, au bord du vide, jusqu’au final ta pierre tombale, ce fut la fin, je suis passé, l’éternité si tu as faim, baiser encore comment peut-on, aimer la mort lettre à Camille, ma chère Camille, l’épreuve avec lenteur, de nos limites, l’expérience du voyage, s’éprouve dans la parole, te toucher à voix haute, sang menstruel, stock lexical, existence amplifiée, rebondissements impromptus, la faille et la césure, te dire le vertige et la paix, l’échec inévitable de toute confrontation, se découpe une histoire, c’est converti en force, mise en marche de tout, caché dans l’angle mort, j’efface mes traces je fais le mort, salive et surface, dans la morsure j’ai devant moi, sur ma table, les planches de La loi du contraste simultané des couleurs et de l’assortiment des object colorés d’Eugène Chevreul (1839), correspondances fécondes, l’air était presque chaud, je pense à toi sauf que les nuits — est un acte de guerre.

Un pays sous Prozac

Je me réveille brusquement. Et là putain, c’est quoi cet endroit ? Huis clos obscur, ne cessent de survenir. Panique collective, usage de pesticides. Éteindre la dette, rien de ce qui va suivre. Phase terminale, augmentation du déficit. Aspirations joyeuses, ce qui se défait dans l’organisation. On trouvera dans cette affirmation une reformulation de l’idée d’entropie chère à Robert Smithson, puissant foyer de métaphores. Défaillance de la perception, qu’avez-vous décidé ? Figures d’exténuation, prise de parole critique. Catastrophe à venir, rompre avec l’harmonie. Deux doigts sur ma veine jugulaire, du pus qui suinte d’une plaie au ventre. Le brouillard dans lequel est plongée ma raison, les mouches arrivent et pondent des œufs. Insectes vecteurs pouvant porter plus de cent pathogènes, les larves se nourrissent de matières organiques. Étriper sans remords, dans de telles circonstances. Maintenant aussi, de toute époque. Hier pareil, furent les contemporains. De toute opposition, ça commence par un point. Élément discontinu, de petite dimension, appartenant à une surface. Comités scientifiques, je pense à des trucs flippants. Je ne vois nul secours, c’est ainsi que la force. Hubris stratégique, servitude et corruption. Accès à l’information, aucun choc érotique. Héritages successifs, vidage des mots réalisé. Crises migratoires, clichés tragiques. Urgence sociale, les termes du contrat. Monopole de la contrainte légitime, encourager les injustices. Note de dégradation, collecte des débris. Des rats se disputent une main qui traîne sur une pelouse du jardin des Tuileries, filmés par des touristes. Faire vibrer les images, les grands thèmes progressistes. L’attentat terroriste, le décompte des victimes. Vague d’émotion, quelques averses. Allongées alignées, sous le ciel qui pâlit. Société de contrôle, radicalisation. Toute résistance, des actes de justice. Divertir pour dominer, mais c’est précisément. Position dans une masse, désastre et paranoïa. Mourir dans le luxe, contenus sponsorisés. Transactions commerciales, la description d’un utérus. Organe creux, impair, médian, siégeant dans le petit bassin (ou pelvis). Sa forme est globalement celle d’une poire. Il est composé de trois parties : le fond utérin, le corps utérin et le col utérin, séparés par l’isthme, rétrécissement entre la cavité corporéale et le canal endocervical. Vous en doutiez ? Aube nouvelle, tu lui dis quoi à ta mère ? Réponse variée dans ses manifestations, le cycle des échecs. L’âge requis par la loi, les épaves englouties. Le pessimisme s’invente chaque jour des raisons d’exister, je cite Emil Cioran. Voix off d’un documentaire sur les faits divers « les plus violents », elle s’enfonce un mixeur dans le vagin. Perd connaissance et se vide de son sang. De marque Moulinex, acheté 49,99 euros chez Darty à Nation. Le bol alimentaire, le rapport d’autopsie. Le feu des étoiles, des souvenirs pourrissants. L’art de l’acteur, se perdre ici. Le geste de l’homme, le bruit d’une porte. Camille dit j’ai pensé à toi aux chiottes, j’attends la suite. Elle dit je me suis dit que t’es nul comme mec. Elle ajoute finalement. Elle me regarde. Elle sourit et c’est un peu forcé. Elle ne sourit plus. Elle dit tu n’as jamais eu envie de vivre avec moi ? Je dis non. Et toi ? Elle dit je ne sais pas. Elle dit peut-être. Elle dit j’aime ta bouche. Elle va à la fenêtre. Elle dit cette ville, putain ! Elle dit la France. On entend des cris, j’ouvre une bouteille de vin. Rouge. Je dis boire on sait. Elle goûte le vin. Elle dit je vais acheter des trucs. Je vais claquer du fric. Je vais défoncer ma thune. Elle insiste sur défoncer. Elle vide son verre. Elle dit notre présent. Elle dit dès que l’ennui, qu’est-ce que je cherche encore ? Elle dit tu veux quoi ? Je dis tout, je prends tout. L’accord de la pensée, tout signe en devenir. Cesser d’avoir foi – croyance assurée à la vérité de quelque chose, adorer les reliques ; dogmes ou principes que l’on tient pour orthodoxes, sens de la vie ; ce qui appartient au maître, étrange et monstrueux – dans sa déchéance. Triompher des angoisses, aux marges des discours. Diversement exprimés, s’abandonne aux passions. Je me dis qu’il faut repeindre l’appartement. Je me dis que j’aimerais acheter une maison. À Nice ou à Los Angeles. Ou dans le sud de l’Espagne. Je visualise mentalement le contenu du frigo et c’est vite fait. J’aime passer du temps, la nuit, devant le frigo ouvert. À cause de la lumière. De la fraîcheur. Je me dis que c’est un passage. Trou de ver de Kerr-Newman, franchissable mais dans un seul sens. Je me dis que cette fille nue, vraiment belle, assise sur le lit, c’est Camille. Je me dis que le réel ce n’est une pas une question.