Rater plus mal encore

Figures antithétiques et répétitives, monologue pluriforme. J’emprunte le titre de cet article à Samuel Beckett, je l’ai prélevé dans Cap au pire. Apparition soudaine, Red is a color : quatre morceaux de papier rouge à fort grammage – aux côtés inégaux parce qu’ils sont déchirés – collés dans les angles d’une feuille blanche de trente centimètres de côté (voir ici). Ils proviennent de la Red form for Cahiers d’art qu’Elssworth Kelly réalisa en 2012, reproduite à la page 72. Série de pièces ayant pour seule source ce numéro de la revue, le fragment détaché. Mode d’unification du composé, succession réelle d’événements. Impression, chez Picto Bastille, d’une forme ovoïde fuchsia inspirée par Kelly, en bas de laquelle je dispose des mèches de mes cheveux bruns. Série « By the Way », The Abstraction And The Hairdresser (2018-2019). Suspension du mouvement, ce qui se passe à l’extérieur de soi. Vide intérieur, ce que j’ai rassemblé. L’inscription Slow Descent Into Hell, de couleur rose fluo, est taguée sur un canapé beige Samspel signé Carl Malmsten. Le vinyle Closer de Joy Division, rayé, tourne sur une platine. On peut voir des smartphones brisés, quatre boîtes de bière de 50 cl de marque Bavaria 8.6 ORIGINAL en métal bleu nuit et or et un Polaroid à moitié brûlé, encadré, détail de la peinture de John M Armleder intitulée Matsuo Basho, 2014. Enfin, une Dirty Painting à dominante rouge orangé, de 270 x 170 cm, domine l’ensemble. Œuvre hautement indéterminée. Ne vient combler aucune attente, pas plus qu’elle n’est une « forme supérieure d’espoir », je cite Gerhard Richter. Sa seule présence, inesthétique. On doit la prendre pour ce qu’elle est : un objet peint. Quelque chose en plus. Encore et encore, jusqu’au délire. Jusqu’à se perdre. Exigences perfectionnistes contre l’éparpillement et la dissémination. Réponses nées du hasard, ne pas cesser de faire des choix. Dessins de facture académique représentant des personnages, des scènes de mon journal, acceptation et discipline. Le déploiement de la technique, la main est sûre. Quelques exemples : équipé d’une ceinture d’explosifs, John Galliano marche dans une rue du Marais (31/10/2018). John Galliano se glisse dans le sac de couchage acheté à un migrant et customisé par les ateliers Maison Margiela – visages de réfugiés de toutes nationalités imprimés, mots d’amour brodés à la main. John Galliano est fisté par un métis bodybuildé. La collection de John Galliano inspirée par le mouvement de révolte des Gilets jaunes (2/3/2019). Possibilité pour une société d’être en accord avec elle-même, le curseur de la domination s’affole. Le chien autophage dévore une de ses pattes avant, lèche le moignon. Le chien autophage se traîne le long d’un caniveau, se ronge une patte arrière. La tête du chien autophage est couverte de boue et de sang mêlés, son cou est frangé de lambeaux de chair après qu’il a mangé son corps (2/4/2019). Mécanismes de dégradation, toujours inachevés. La femme à tête fendue pisse entre deux bagnoles. La femme à tête fendue se fait un trait sur le marbre de la salle de bain d’une suite de l’hôtel Fouquet’s, et se regarde dans le miroir. La femme à tête fendue est sur le toit d’une maison de ville, en Parka total look Army, la capuche relevée sur son crâne ouvert (2/4/2019). Utiliser les circonstances, faire apparaître une harmonie. Friedrich Nietzsche fait griller des saucisses sur un chantier (7/11/2018). Friedrich Nietzsche est sous une pluie de paillettes argent qui tombent du ciel (19/12/2018). Friedrich Nietzsche regarde le match de Premier league de football Newcastle Manchester City dans son studio de l’avenue Philippe-Auguste (29/1/2019). Friedrich Nietzsche, vêtu de son manteau à doublure mouton, pousse un diable de manutention chargé d’un bloc de granit. Possibilité d’accéder à tout moment à la mémoire, au bénéfice du théâtral. Livide, l’auteur de Paris-Plage, est allongé sur un lit étroit, entre deux brebis naturalisées. Livide marche chez lui de long en large, les pieds en sang (21/11/2018). Livide attend son dealer chez Jeannette (2/2/2019). Livide regarde le bocal contenant une oreille humaine, dans la pièce des trophées (18/3/2019). Visage chiffré, mon double à l’infini. Comment se dire soi-même, une tâche insurmontable. Haleine suffocante, pour terminer dans le néant. Les scorpions se nourrissent de proies vivantes qu’ils paralysent à l’aide de leur venin, un homme et une femme nus. Debout l’un derrière l’autre et immobiles. Ils font un pas en avant, se déplacent d’un mètre. Attendent quelques minutes et recommencent. Ils vont mettre une heure à faire le tour de l’espace dans lequel ils évoluent. On entend la phrase Minimalism Is A Word dite par une voix de synthèse, à intervalles irréguliers. Chorégraphie de l’équilibre, je danse dans la lumière noire. Et de sa perte. Rebond sur le nuage, mais dans une autre vie. Vœux que je forme, veuillez croire que. Non-expressivité complète, je te dirai demain.

Un style impeccable

J’ouvre le Cours de Philosophie en six heures un quart de Witold Gombrowicz parce que je suis chez Camille et que le livre est là. Usage que fait l’écrivain de la pensée, il cite Schopenhauer : « Je sais que la chose en moi la plus élémentaire, la plus fondamentale est la volonté de vivre. » Tu veux vivre ? je demande à Camille. Elle porte un jean boyfriend, sa braguette est ouverte. Seins nus, tétons percés. Elle dit moi seule à travers les siècles et elle sourit. Elle dit qu’elle n’a besoin de rien, elle dit tu vois je suis ici. Elle dit ça va aller. Elle me caresse le visage, elle enfile un T-shirt. Camille a les yeux gris, les doigts dans les poches de son jean. Vue de l’appartement, son corps dans la lumière. Et maintenant ? me dit-elle. Maintenant est une question. Sur l’écran du plasma, un acteur de film trash, qui ressemble à Tim Burton, arrache le visage d’une femme avec les dents. J’ai ouvert une bouteille de vin, on est allés sur le balcon. On a regardé des photos que j’avais d’elle, plein soleil sur Paris. La rumeur de la foule, comment faire pour changer les choses ? J’aimais son rire, j’aimais ses lèvres mouillées par le vin. Changement d’axe, j’aime l’odeur de son cou. Plan moyen, tête penchée vers la gauche, elle regarde la rue. Autre image de Camille qui se tourne vers moi. Elle passe la main dans ses cheveux, je me dis qu’elle ferait une jolie morte. Disparaître ici, une allégresse macabre. La femme sans joues a le temps de traiter Tim Burton d’ordure psychopathe de série Z avant qu’il lui détruise la langue, je vais te crever salope. Nos voix désincarnées, je rentre écrire cet article. La chambre au fond du jardin, la fenêtre entrouverte. Les fleurs du cerisier de la maison voisine, blanches. Nappe de soleil sur le toit en zinc, la musique d’Arvo Pärt (Spiegel Im Spiegel). Gouffres essentiels, intuitions décisives. Mes mains qui tremblent, je tourne d’un pas lent. Décor d’un minimalisme absolu, je m’assois devant l’ordinateur. Lambeaux mémoriels, analyse de séquence – ma visite chez Camille, le lien rompu. Réseau d’affectivités, expériences esthétiques, plaisir formel, clarté glaciale, les danses qu’on exécute. La place qui est la mienne, qui es-tu à présent ? Destinée manifeste, et le moment arrive. Travaux en cours, de possibles passages. Flux plastique du devenir, rapport au chaos et à la destruction. Exhumations archéologiques, critères d’identification de l’objet retenu, du fragment rapporté. Abîme chronologique, jeu incessant avec le temps. Explorer la violence, créer de fausses archives. S’étendre quelque part et fermer les yeux. Passer à travers un rideau de perles et sortir de ses rêves. Qu’avez-vous découvert ? D’obscures révoltes, un flot immense et noir. Prendre l’offensive, ici a lieu. Un acte assumé gestuellement dans sa totalité. Minceur de la ligne, obstination simple. Les mots sont là, masse sans alinéa. Effacer les repères, nouveaux états de conscience. Plus tôt, alors que j’habitais ailleurs. Description d’un combat, titre du premier texte connu de Franz Kafka. Vivre l’exil, au commencement était le désaccord. Élevé selon les principes de l’Église catholique, apostolique et romaine, je vois mon nom écrit en lettres capitales rouges sur le fronton de l’usine familiale (n’existe plus telle que je l’ai connue). Vêtu d’un manteau et coiffé d’un bonnet, alors âgé de quatre ou cinq ans, je fixe, le regard inquiet, l’objectif d’un appareil photo. La seule image que j’ai gardé de moi, enfant. Les yeux écartés comme ceux d’Alex dans Orange Mécanique. Je ne vois rien mais je vois trop. Adolescent seul et paumé, sombre et camé. Scènes primitives, je me déchire la peau avec les ongles. Libre de tout sujet, faute d’élucidation crédible. Solitude biologique, en finir avec l’ascendance. Franchir la limite et briser les contextes. Être ailleurs nécessite le départ, et la rupture fut radicale. Il y avait cet homme qui ne gardait, disait-il, la nostalgie d’aucun lieu, d’aucune maison ou atmosphère. Il y avait cet homme, il y avait son récit. Pas de rétrospective, un minimum d’introspection. Mythologies complexes, le soir venu. Tout son être tendu, « il tombe et il s’endort » (Dante, « L’Enfer », argument du Chant trois). Et c’était moi, depuis le début.

La parole en excès

Aube blanche. Brise de nord, ne peut se réduire à un point. Lecture d’Erotik Résistance, une heure plus tard. Thé vert Sencha, qu’avons-nous au programme ? L’essence des luttes, le grand débat. Les manifestations (augmentation du pouvoir d’achat, rétablissement de l’impôt sur la fortune, instauration du Référendum d’Initiative Citoyenne), des défilés sous surveillance. Rapports du sujet à l’histoire, des drones dans le ciel parisien. Zones interdites, l’utopie du verbe. Aucune échappatoire, je vous remercie. D’être venus, sur ce plateau. Votre parti, sémantique et discours. Constructions syntaxiques, une même boucle d’images. Le maintien de l’ordre et le vocabulaire. La casse et la lettre. Dégradation de biens matériels, destructions d’établissements commerciaux, révolte et insurrection. Consensus idéologiques et formels, les tenir à distance. Des heurts éclatent et la violence s’invite. Autour des tables. Éléments de langage, couper le son. Le rien vu plein écran vide alors. Fasciné, je le suis un instant. Théâtre des opérations, j’écoute Secret Cinema (AFTRSUN festival, 2017). Un rayon de soleil, l’éclat fait miroiter les armes. Stratégies policières, mesures de fermeté. Mobilité, contact, muscler le mode opératoire. L’alignement des boucliers, la puissance des engins lanceurs d’eau. Marqueurs chimiques, techniques de répression. Note de bas de page : les sentinelles. Champ d’une sombre énergie et « sortir de la crise ». Mouvements de foules et « la rue est à nous ». Liste des renoncements, le château se dérobe. Affirmations péremptoires, le K. de Franz de Kafka. Roman inachevé, une quête haletante. Tout le tragique de l’expérience, l’échec est consommé. Autonomie de l’œuvre, intervention dans le réel. « Le chant des cieux, la marche des peuples ! Esclaves, ne maudissons pas la vie. » Manifeste poétique, je cite Arthur Rimbaud. Travail de transformation de la langue, comparution immédiate. Croyez-bien que ma conduite est irréprochable, affirme-t-il d’une voix épaisse. Silhouette athlétique, cheveux châtain-clair, yeux bleu pâle, fort accent des Ardennes. Procédure dite de traitement en temps réel, preuves réunies lors de l’enquête. Debout à la barre, Une Saison en enfer. Le livre agit, plaider coupable. Hé, salut Arthur, dis-je d’un air faussement détaché, afin de masquer ma nervosité. Bonjour, me dit-il sur un ton amical, à la sortie du tribunal. L’’éternité avec sursis, je serre sa vaste main. Sensations neuves, visions grandioses. Tentatives désespérées de parvenir à, je te laisse le soin de compléter. L’air respiré jadis, les défunts que nous sommes. Ensemble des humains vivant en société et sur un territoire déterminé, liés par des coutumes et des institutions. Communauté d’origine, homogénéité relative de civilisation. Quand t’es-tu le plus éclaté ? Années 1870 ou 1880 ? je demande à Rimbaud. Remémoration, le passé en attente (d’une mémoire, d’un récit). Le temps de faire un selfie, il monte dans un taxi. Fulgurances incroyables et blessures mutilantes. Nasser les cortèges, poursuivre les individus. L’État de droit, les classes dites populaires. Et silencieuses. J’arrive au café de la Mairie, j’envoie des SMS. Une femme est assise près de moi, pleine de tristesse. Matérialité du geste, j’écris au crayon noir. Mots sur la feuille, jetés en vrac : femme triste au verre de vin, arêtes vives du tableau. Houellebecq et sa parka parce qu’un homme lui ressemble au comptoir. Entasser les cadavres, les autopsies corps découpés ouverts. La pisse et la merde et je m’essuie la sueur. Une éjaculation sur des lèvres gercées, le récit de l’Exode, les perceptions premières, l’heure qu’il est, le temps qu’il fait, l’énonciation, le littéraire et le social, le moindre souffle, des carrières de marbre, des mains qui caressent des pages, des menottes aux poignets, un bouquet d’orchidées en plastique, des créatures étranges, des marchands d’organes, la rédemption, l’église voisine, des actions potentielles, des attaques de panique, l’ouverture d’une enquête. Des choses soudaines, des énoncés qui les font advenir.

Éclats de bitume

Le premier jour, en mon commencement. Vous savez, dit Marcel Proust à Céleste Albaret, il est arrivé une grande chose cette nuit, j’ai mis le mot fin, maintenant je peux mourir. Densité de la composition, signes juxtaposés. Toilette funèbre, marcher pieds nus dans des moquettes épaisses. Présence énigmatique du nom propre, objets matériels et sensibles. Lost in the city (titre d’une série de photographies), phobies et haute tension. Zones urbaines et périurbaines, pratiques vernaculaires. Murs décrépis et usage du néon. Tonalité des couleurs et précision formelle. Atmosphère industrielle et bruitiste, assis en pleine lumière. Silhouette figée par le cadre, les nerfs tendus le long de mes jambes. Commentaires sur la vie en général, je trempe du panettone dans un verre de Gin. Des cafards cyborg courent sur les murs, scannent la pièce, les images sont envoyées vers une surcouche logicielle du réseau. Liste de ce que j’ai écrit, créé et publié depuis l’année 1997, travaux en cours et à venir. Qui êtes-vous ? me demandent les inspecteurs de la police de l’identité, parce que je suis en garde à vue. Ni eux ni moi ne voyons rien. Je suis Renee Madison, la brune glaciale de Lost Highway. Je suis Alice Wakefield, la blonde explosive, l’incarnation des mythes réels. L’actrice porno, je suis furtive. Frémissement de mes lèvres rouges, ondulement de mes hanches. Je suis défoncée, je vais t’arracher la bite. Aucun besoin de tromper l’angoisse, ce matin j’ai sucé mon frère. Sperme épais sur ma langue, que j’ai creusée. Cette ville est une pourriture, je vais te cramer à l’essence. Boule à neige musicale scintillante Tour Eiffel que j’agite lentement, thème de La vie en rose. Constituer un espace infini, peuple grouillant de données. Esquive rotative, contrôler l’adversaire. Je porte une vague attention aux formes contemporaines de rébellion sociale, Vénus est plus chaude que Mercure. Je pense que ça peut devenir torride si tu me demandes d’enfoncer ma culotte dans ma chatte, j’écrase un cafard cyborg. Quel est ton nom ? me dit la psy, je me jette à ses pieds. QUEL EST TON NOM ? je lèche ses bottes. Formation hasardeuse d’une demeure, les inspirés ont un domaine. T’es vraiment un petit enculé et elle me donne des coups de talon. Silence artificiel, je me réveille couvert de sangsues. Visage d’où sort une voix, elle va où Moby Dick ? Je suis l’individualisation galopante, je suis l’escalade paroxystique du toujours plus, je me sens submergé mais par quoi ? Des périls imminents, je veux que tu me lacères la peau avec tes ongles. Le pire était à venir mais qui le savait ? déclare Leni Riefenstahl, la réalisatrice de Triumph Des Willens (le triomphe de la volonté), film de propagande nazie réalisé en 1935 et qui obtient la coupe Mussolini à la Mostra de Venise en 1938. Esthétisation de la politique, exaltation païenne des corps. À l’époque on croyait à quelque chose de beau, souligne Riefenstahl. Une histoire de la perception, de la manière dont elle opère (Benjamin). Si tu veux causer tu paies cash, dit Otomo à Iguchi, dialogue entre yakuzas. Film Jugatsu de Takeshi Kitano (1990), Caravage signe sa décollation de Saint Jean-Baptiste avec le sang du martyr (1608). Des territoires mêlés, la contingence des mythes. Le destin est une divinité aveugle, inexorable, écrit Kafka, issue de la nuit et du chaos. Le mot Allemand « sein » (être), signifie à la fois existence (Dasein) et le fait de lui appartenir. Démarche au bord du vide, à la limite de la rupture. Lutte intime contre la lâcheté, absorption du je dans un nous [les cavaliers]. Professeur Kodyba, votre dernier recours. Protection contre les mauvais sorts, retrouvez votre amour perdu. Efficace dans un bref délai, reçoit sur rendez-vous. Pisse-moi dans la bouche, résultat 100 % garanti. La porte du ciel va s’ouvrir à moi, un énorme vortex. Il faut exterminer toute pensée rationnelle, dit l’exterminateur et Dieu chasse l’homme. Descente de coke, il poste les chérubins à l’Orient du jardin avec la flamme de l’épée foudroyante pour garder le chemin de l’arbre de la vie, je tourne autour. Tes mains mon Dieu, dans le secret de ta providence, ne quittent pas mon âme, je cite Saint Augustin. Des mecs qui vivent dans leur bagnole, je dégage une odeur de charogne. Seul sur scène, plateau immense et vide. Où s’enfuir si la Terre est une sphère ? écrit Arno Schmidt dans Léviathan, et c’est une bonne question. Écho lointain d’une vague d’émeutes, la lente monté d’un uniforme. Plongée dans le brasier solaire, les esprits se dessèchent. La résurgence de l’appétit pour le risque constatée dans la précédente analyse est balayée par une série de profit warning sur les secteurs traditionnels. Événement par lequel le récit s’achève, conceptuel et référentiel. Je me suis garé sur le parking du Leclerc de Vitry-sur-Seine, j’ai vu la nuit tomber.

Mers glaciales, guerres cruelles

Ciel variable, cumulus à l’aspect menaçant. Petites taches de couleur, dans l’herbe du jardin. Clairsemées. Anémones blanches, roses et violettes. Étamines jaunes, là se noue un motif. Sur ma table, des phrases à peine lisibles. Écrites au crayon et au cœur de la nuit. Trois feuilles A4, je les déchire. Reprenons. La ville encombrée, la technique de l’empreinte. Des savoirs militants, des actions collectives. Des spasmes et des mots, des émeutes et des marches, des flammes et du gaz. Interfaces digitales et immersion dans les matières fécales. Nietzsche est chez lui, avenue Philippe-Auguste. Il regarde le magazine Premiere League World sur RMC Sport et mange du radis noir. Livide ne veut plus entendre parler de Paris-Plage et me dit qu’il va disparaître. Je lui dis que son manuscrit devrait être publié en l’état, qu’il mériterait d’être exposé. Qu’il est inutile de mettre de l’ordre dans ce merdier, de s’obstiner à en faire un truc cohérent, propre, que visuellement c’est parfait, qu’il ne faut rien toucher. Il me dit que c’est pas son problème, qu’il ne veut rien savoir, qu’il passe ses journées dans la pièce des trophées, ses nuits entre ses deux brebis, allongé sur son lit, qu’il ne dort pas, qu’il garde les yeux ouverts, rivés sur le plafond, que seuls comptent ses objets, ses chers objets dit-il, qu’il ne sort plus de son appartement, qu’il envisage de quitter la France. Qu’il aimerait vivre dans un conteneur posé sur le toit d’un immeuble à La Paz et il se tait. Je ne lui demande pas pourquoi La Paz. Je ne lui demande rien. Un long silence et il raccroche. Je relis les six premiers chapitres de Voilà, procède à des ajustements. J’envisage d’écrire un texte intitulé Camille (voir le journal daté du 10 mars), elle enfile un T-shirt. Elle dit déchire-moi en morceaux, elle dit tu sais comment me faire pleurer, elle dit qu’elle s’est mordu la langue, elle dit que ses pieds sont glacés, elle dit je veux être calme et rassemblée, elle dit c’est ma mère parce que son téléphone sonne et elle répond. Transformation effective de ce qui m’entoure, douleurs dans la poitrine, je reçois mon permis de conduire sécurisé. Hologramme, images fantômes, encres réactives au rayonnement ultraviolet. Je poste, sur Instagram, une image de Charlotte loves only hot rooms and hates when the air conditioning is on. Livre d’artiste réalisé en 2017, cent pages, quatre-vingt-onze photos, 20 x 30 cm, impression numérique sur papier. Vêtu d’un short long, portant un bonnet mou, des sandalettes et de grosses chaussettes, John Galliano fume une Marlboro rouge chez Maison Margiela. Gipsy et Coco dorment en boule sur la robe matelassée d’une poupée en porcelaine, le couturier fait tomber ses dessins. Appelle un assistant. La femme à tête fendue fait un selfie sur le toit du Grand Palais, le Journal compte de nouveaux abonnés. Événements qui s’enchaînent, une zone de détermination. Croisements, variations, reprises, rebonds, indices et liaisons. Une caisse en métal est posée sur le sol d’une galerie parisienne, je suis un technicien de surface. Elle contient une pelletée de terre du Yucatan, là où Robert Smithson réalisa ses Mirror Displacements (1969). L’exposition s’accompagne d’une publication monographique retraçant mon voyage au Mexique, je regarde le clip Bury A Friend. Des mains aux gants noirs saisissent Billie Eilish et lui perforent le dos avec une douzaine de seringues, les yeux de la mort. L’Arche de l’hystérie, illustration de Jean-Martin Charcot. Contrôle mental, qu’un sang impur (celui des commissaires de Bruxelles ? d’Emmanuel Macron ? de Jeff Bezos et autres de figures du capitalisme ultralibéral et financier ? de l’étranger ? du mécréant ? de l’autre ? appelle-moi, j’ai une liste de noms). Le feu et la folie, abreuve ce que tu voudras. Stratégies de domination, images dansantes au fond d’une grotte. Le chien autophage n’aboie plus depuis le 23 octobre 2018, le jour où il a sectionné sa langue. Il n’émet que des sons gutturaux, des râles sourds à peine audibles. Une sorte de bouillie rose sort de ses mâchoires entrouvertes, parce qu’il vient de mordre un rat. De le déchiqueter, pour être exact. Le chien autophage ouvre ses paupières lourdes, un voile gris recouvrait ses yeux jaunes. Ce qui reste de son corps – une tête et un cou frangé de lambeaux de chair piqués d’un pelage gris maculé de crasse et de sang séché – est une chose muette incapable de s’ingérer, qui s’éteint peu à peu. Dans d’éternels regrets. Une autre scène, une même histoire. Lignes puissantes, un vertige me traverse. Regarde ! Mais regarde ! me dit-elle. Regarde ce tableau ! Tu le vois ? Dis, tu le vois ? Il y a un espace vide et ce tableau ! Regarde-le ! Vas-y regarde-le ! Se rapprocher de l’œuvre et la perdre de vue.

Dis-lui de venir

Lecture, à voix haute, d’Erotik Résistance. Aube grise, échos référentiels. Densité transparente, exercices de diction. Une heure plus tard, consécution finale. Je prends une douche, je sors boire un café. Silhouettes des passants, je pousse la porte du Fontenoy. Des ouvriers du bâtiment grattent des tickets de Black Jack, un jet de sang me lacère le visage. Lumière ténue, mon horoscope dans le Parisien. Risques inflammatoires, disent-ils, les gencives ou les yeux. Faudrait savoir. Va et vient d’employés fatigués, une lutte intense. Des retraités insomniaques sont assis sur les banquettes en PVC, où est allé leur être ? Affirmations sèches et coupantes d’un supporteur du PSG, des variations d’intensité. Sifflement de la buse vapeur du percolateur, le barman fait monter le lait pour une noisette. Un présent à faire advenir, la caméra de Frédérick Wiseman. Les conducteurs d’engins de chantier quittent le bar d’un pas lourd, le plan est coupé dès qu’ils ont disparu. Oh ! Dis-lui de venir ! dit une fille qui parle au téléphone, je reprends un café. Il faut absolument qu’il vienne, dit-elle encore, je l’imagine enfermée dans une cage. Elle tire sur une mèche de ses cheveux bruns, les yeux rivés sur sa paire de Stan Smith. Noirceur violente, la rupture de tout. Mouvement perpétuel, fuite éperdue à travers de sombres couloirs, soudaine autorité de l’évidence : je vais rentrer. Architectures déterminées, gestes tendus et incisifs, la pluie redouble d’intensité. L’air frappé de rafales, l’odeur trempée des sols. Masques liquides, les dalles en pierre de l’allée du jardin. Second étage du Pavillon, je suis de retour dans la chambre. Mon inscription sur les listes électorales est confirmée par le service de la Citoyenneté, européennes 2019. Suffrage universel direct, j’ai décidé de voter. Clôture du cycle d’abstention, ce sera une première. Évaluation du processus, je suis devant l’ordinateur. Sauvegarde informatique, archivage des travaux en cours. Périphérique de stockage externe, entrer dans Time Machine. Le fichier du Journal synchronisé dans Google Drive, voici venue l’heure de. Rester en appui sur ses pieds pour affronter l’attaque, un livre ouvert. « J’ai toujours éprouvé un grand sentiment de précarité et d’urgence », parce que je lis Pierre Guyotat. Puissances supérieures, De la chair à la voix. Caractère de ce qui est vivant, le je est établi. Effroi et saisissement, apparaître et réaliser. Exactitude clinique, rôles et identités. Temps et espace, les allées du musée. « Sinistre coudoiement de corps qui ne se connaissent pas », je cite Marinetti. Une orchidée et une plaque de marbre sur laquelle sont gravés les conseils du jardinier, des ambiances troubles et mystérieuses, des œuvres éphémères, des rêveurs fantastiques, des gardiens sur leur chaise. Quelques régimes autoritaires, une nuée d’armées secrètes et privées, des services de sécurité, des mercenaires et des barbouzes, des terroristes et des gourous, des avocats et des experts. Comptables. Le rythme qui nous anime, Yahvé Dieu dit à l’homme : Frappe ton cœur, c’est là qu’est le génie. À son image, le jour viendra. Thanatomorphose, inhumation en profondeur. Couché dans mon cercueil, une casquette New Era sur la tête. Bleue. Mains posées sur le ventre, bagues aux doigts, smartphone au creux d’une paume. T-shirt et Bomber, un jean et des boots. Inscrire VITE sur ma dalle funéraire, je l’ai dit le 15 novembre. Dans ce journal, une première fois. Ultime rite de passage, événement décisif. Un immense cimetière, aux portes de la ville. Abandonné. Tombes à perte de vue, il fait nuit maintenant. Nous sommes en 9025, j’aimerais me réveiller.

Vérification de la porte opposée

Accélération constante, Livide se plante un crayon dans la joue. Le sang séché sur la pointe du crayon, des comprimés de Dafalgan et les meilleurs démons. Des personnages sous assistance respiratoire, c’est la moindre des choses. L’industrie, l’objet-livre et le péritexte éditorial, c’est en option. L’auteur s’impose comme l’une des voix majeures de la littérature contemporaine, logique du blurb. Magnificence tragique, l’art de la fugue. Vents soutenus atteignant 90 à 100 km/h, journée ensoleillée. Je poste une image de The Abstraction And The Hairdresser sur Instagram, impression numérique sur papier encadrée, 13 x 18 cm. Forme ovoïde de couleur verte qui emprunte à Ellsworth Kelly, mèches de mes cheveux bruns. Série « By the Way », je lis un passage de Voilà. Chapitre 5, le retour de Camille. Tu te souviens de Vider Paris ? me dit-elle. Elle passe une main dans ses cheveux. Elle regarde sa valise. Elle se fait un café. Elle appelle sa mère. Elle dit c’est moi. Elle dit qu’elle va bien. Elle ouvre la porte du frigo. Elle met du vernis sur ses ongles, bleu. Elle dit que si c’était un rêve, il n’y aurait pas de couleurs. Elle dit que sa mère est fatiguée. Elle dit que son père est un con. Sa paupière gauche a tendance à tomber sur son œil. Elle ouvre au livreur de Sushis. Je dis c’est simple, finalement. Elle dit qu’est-ce qui est simple ? La NASA annonce la découverte de sept exoplanètes situées à trente-neuf années-lumière de notre système solaire, Camille avale un comprimé de Mogadon. Pertes, douleurs fantômes, cultiver l’effacement. Filtres brumeux, anorexie, disparition. Un compte à rebours, se saisir du langage. Un mode opératoire, un recueil de nouvelles. Ici a lieu, mille fois répété, le moment fugitif du oh-putain-les-collisions-de-ouf et du mais-kesse-kil-veut-dire ? Coordination des déplacements, mise en place des principes individuels et collectifs dans les trente derniers mètres, et jeu en zone de finition. Dostoïevski a dit que, pour que quelqu’un puisse écrire un roman, il faut qu’il ait vécu quelque chose de profond dans sa vie. Selon vous, quels faits de votre vie ont stimulé votre écriture et ont influencé le plus votre œuvre ? demande Marioussa Klimova à Pierre Guyotat, dans un entretien pour le numéro 292 d’Artpress, juillet-août 2003. Réponse de Guyotat : « Ce qui influence le plus l’œuvre que l’on fait, c’est l’œuvre elle-même ». Puissants moyens technologiques mis au service de visions inspirantes, vue complète sur le show. Disposition du public en gradins circulaires, cette passion pour. Sèche-linge en or massif, paire de Stan Smith portée six mois en territoire palestinien. Plan fixe sur une remontée mécanique de l’Alpe d’Huez un jour d’affluence (vidéo, quinze minutes), l’intégralité du contenu du studio d’une membre des Pussy Riot posé en vrac sur le stand d’une galerie. Une affiche EXPECT THE WORST et une série de photographies couleur montrant des habitants du comté de Tasco en Floride tirant sur l’Ouragan IRMA, il n’en reste pas moins. On peut alors. Répondre à une interview, pour mieux rater sa cible. Vous avez grandi dans un immeuble d’Alfortville, mais à quel étage ? Peut-on savoir ? Au dix-huitième. Pensées les plus banales, émotions les plus évidentes, développement même de l’organisme. Mes parents passaient de l’opéra en boucle à la maison, j’avais horreur de ça. Le corps et le style ça vient plus tard, nous voici réunis. Métamorphoses entrelacées, j’ai l’habitude de tout jeter. Singularité féconde, contre l’empire de la nécessité. Que ta volonté soit faite, vibrant hommage au fist-fucking. Bande son Christeene Vale, Fix My Dick. Frappe sans contrôle, obligation de recevoir le ballon dos au but et de marquer sur le retournement. Expérimenter une forme libre qui ne serait pas celle de la faillite intime, de l’effondrement – à la manière d’un Fitzgerald et question faillite je m’y connais carrément –, mais de la résolution. Ce que tu lis EST cette résolution. La persistance du flux perturbé se confirme, ne pas négliger les protéines. Fourrer des coquilles Saint-Jacques avec des yeux de porc, t’inviter à dîner. Veste en jacquard de soie à col châle en satin et chemise en popeline de coton, boxer blanc Calvin Klein avec photogramme imprimé de Kiss (Andy Warhol, 1963). Paire de Bullet Boots Fagassent noires, un magnum de Meursault. Ton assurance un peu naïve, tu regardes autour de toi. Un hardeur avec sa bite dans la main debout près d’un cactus en plastique, une vierge ouvrante dont les volets abritent une représentation de la Trinité, une image de ton hôte en premier communiant, tu finis par t’asseoir. Je me fais une tartine de Nutella, un œil éclate entre tes dents. Maintenant, j’aimerais que tu m’expliques ce qui se passe dans ta tête au moment où ta mère t’expulse d’une bagnole lancée à cent-cinquante kilomètres heure sur l’autoroute. Vas-y.