Parti de la guerre totale

Je me réveille avec des envies de meurtre. Nuit de merde, de l’acide dans les yeux. Techno transe, c’était aussi. Puissance de feu, ce que beaucoup désirent. Oubli de soi, valeur de soi. Aveuglement, nécessité, meneurs de l’humanité. Mouvements fluides, empreints de solennité. Ultra-conservateurs affublés de toutes sortes de titres, libérateurs enracinés. Valeurs traditionnelles, le chant des hyènes. Charognards et rebus, j’ai niqué ta mère. Neiges qui fondent, économie de l’ensemble. Dépêches de l’enfer, ça fait longtemps que je suis aspiré. Café au Fontenoy, tintement des tasses dans le panier du lave-vaisselle. Bruit des conversations, te fatigue pas ma couille. T’es où ? dit un homme en scannant son billet, téléphone sur l’oreille. Bip de la borne de lecture optique, situation de péril vital. La Française des Jeux s’engage pour une « pratique modérée du jeu d’argent », un Jackpot sur le sol. Gratté, perdu. Papiers froissés, emballages de sticks de sucre en poudre tout le long du comptoir. Nietzsche à la caisse, joue à l’Euromillons. Son diable sur le trottoir, le chantier n’est pas loin. Col relevé du manteau à doublure mouton, mitaines noires piquées de poussière blanche. Moustache frémissante, un serveur passe le balais. Des postiers entrent dans le bar, vestes hiver bleues et jaunes. Bandes rétro-réfléchissantes, deux poches basses pour Smartphone. Lecture de certains passages de la dernière version d’Erotik Résistance sur mon Samsung, je reprends un café. Avancées et retraites, stratégies impériales, politiques d’extermination. Train fantôme, la femme à tête fendue assise à côté de moi. Cris effrayants, pure escroquerie. Berceuse ou comptine pour enfants, peurs primaires, monstres sous le lit, clowns malveillants. Notes cristallines d’une boîte à musique, gimmick du film d’horreur. Sens et tonalité des scènes, jeux de couleurs saturés, un mode exacerbé. Ailleurs, maintenant, toujours. Serpents nourris de rats, peaux qui sèchent et accessoires de luxe. Veste en Python de Nicolas Cage dans Sailor & Lula, êtres étranges venus d’ailleurs. Lula tire une bouffée de sa More avant de la jeter par la fenêtre, déclin du politique. Sailor embrasse Lula et passe sur la banquette arrière, une esthétique de la béance. Moteur route essence saisissant décalé, les flammes qui dansent. Bruitages bourdonnants et baroques, une prise en considération de l’individu. Que devons-nous faire ? la question demeure. Aucun intérêt pour l’avenir (il me semble l’avoir déjà dit), revoir le logiciel. Systèmes de pouvoir, dans les limites de nos capacités. Une cliente du magasin Marks & Spencer de La Défense affirme lire le nom d’Allah sur du papier toilette triple épaisseur, enrichi à l’Aloe vera. Pétition dénonçant une tentative d’insulter l’islam, le papier est retiré de l’ensemble des magasins français. Cependant, c’est alors. L’un des postiers fit un malaise, s’écroula sur le sol. Position latérale de sécurité, services d’urgence. Je me rendis au G20, j’achetai de la Cristaline. Les eaux de la marque proviennent de trente-deux sources, propriété du groupe Alma. Court échange avec la caissière enrhumée (le froid, les courants d’air, la bonne journée), vue claire de la seconde à laquelle je cesserai d’exister. Espérant qu’à la fin je verrai le chemin. Investigation générale de ce qui relève du domaine des morts, la teinte de la page vierge. Un pur esprit, blanchi de toute particularité physique. Sirène d’un véhicule de police, tout s’enchaîne avec une rapidité surprenante. Ontologie du sensible, accompagner mes représentations. « A few things I want to share with you, my Paris friends. » Titre d’une exposition de Jonas Mekas à la Galerie du Jour, c’était en 2009. Captation d’une vie marquée par l’errance, journal filmé. Espace autobiographique transnational, Je n’avais nulle part où aller. I know this place, this is my room.

570 mots pour lecteurs francophones

Neige. Vapeur d’eau atmosphérique congelée sous forme de cristaux blancs qui s’agglomèrent en flocons, et séquence Philip Glass. Wichita Vortex Sutra, rythme de la musique adapté à la diction d’Allen Ginsberg. Fenêtre ouverte, parce que j’ai chaud. Nul sommeil, nul repos. Le dos toujours cassé, j’enchaîne avec The Ultimate. Ce matin, j’ai finalisé le concept d’une série d’œuvres intitulé « Hard Light Painting », le théâtre en échec. Premières réalisations en février, je fais parler le geste. Lambeaux arrachés à un tout, l’évidence d’un danger. Récurrence du motif, du support et de la couleur. Parti prix de la fulgurance (n’importe quelle page d’Olivier Cadiot) et de la destruction (vestiges, ruines et fossiles), chaque phrase est un caillou que tu ramasses. Une dose de Crack, sans la descente. Chaque fragment est un flash autour duquel tu peux tourner. Enchantement contre désenchantement (Michel Houellebecq), robinsonade contre géolocalisation et balade en Kangoo. Je l’ai déjà dit, je ne suis pas ici. « Perruque Louis XVI pour aller faire ses courses » versus « je ne nourrissais aucune ambition particulière par rapport à ma bite ». Vrille du système, « ce livre (Futur, ancien, fugitif) contient la liste complète de ce qu’il faut faire en cas d’exil ». Et c’est exactement ce dont j’ai besoin. Respirer (pays sous Prozac et shooté à la haine, National Masochisme, minables polémiques – suicidez-vous mais en silence). Hommes de tous les jours, précisons l’essentiel : lentilles corail curcuma et gingembre, riz basmati, thé vert et il est quatorze heures. Loi supérieure, satisfaire les besoins vitaux. Corps enchantés, force commune qui impose le respect. À suivre, quelques informations. Offre médias, le bouquet satellite. Indispensable pour qui ambitionne d’entretenir une saine curiosité à l’égard du monde, le gazon est cramé. Du persil dans le vagin pour calmer les règles, sa vie quotidienne sous la menace des islamistes, les tendances mode printemps été, un braquage sur les Champs-Élysées. Modèles stéréotypés, répétitifs et envahissants, enquête en sorcellerie : Quelqu’un vous veut-il du mal ? Professionnels de la méchanceté surnaturelle, le désenvoûteur s’appelle Jean-Luc Godard. La parole qui défait, brise le flux du prompteur et de l’historiographie (surimpressions et disjonctions), ça flambe comme un bûcher. Tensions irrésolues, artifices du démon, fables insensées. Mais aussi : extrêmes possibilités de l’indifférence, silence buté, alinéa. Le point aveugle, enchaînements à rebours. Surgissent des tours qui sont des bétonneuses parce que je suis sur le périphérique, visibles à l’horizon. À moins qu’il ne s’agisse d’algues géantes, noires, fixées à leur substrat, dont les mouvements – de légères oscillations – seraient imperceptibles. Le charme de l’incertitude, une alerte réseau, un truc pour la « Nuit Blanche ». Restriction de circulation pour les poids lourds, une narration désorientée. Dérèglements sophistiqués des sens, scène d’interpellation. Sujet palpé, menotté, emmené, gardé à vue. Confession et aveu, il faudrait, le faut-il ? « Néant des intentions » et je cite Pierre Bonnard. Processus de fabrication de données classifiées, organisation de cérémonies hors normes, l’accès exige. Consommation de champignons hallucinogènes dans les ruines du Colisée à Rome par des patients internés en hôpital psychiatrique et ils sont une centaine dans l’arène, pathologies les plus lourdes, cinq mille euros pour prendre place dans les gradins. Spectateurs triés sur le volet, niveau d’habilitation maximal, retransmission en live sur Internet, accès privé. Les truffes magiques plus les tarés plus les médocs, t’imagines le cocktail. Aliénation désinhibée, battre mon cœur. L’échappé de la mort, le souffle m’a manqué. Toujours à la limite, parfaite lucidité. Instant et vanité, le moine en tentation. De retour dans la chambre, l’obscurité qui tombe. Je te baise les nerfs tendus, demain les langues qui tournent.

Ici se reconnaît le saut

Ciel gris bâché brumeux, les dernières pluies. Plaque rouge au-dessus de ma lèvre supérieure et dos flingué, depuis hier. Infime et intime, l’individu hypermoderne et ses pathologies. Ouverture de l’autobiographie, vie régulée par les horaires et les contraintes. Lecture, corrections et montage du chapitre de Paris-Plage intitulé « L’hostie empoisonnée de l’église Saint-Roch », rite de l’élévation. Bruissement fictionnel, farine et cyanure. « Nous supposons ici que l’acceptation de la réalité est une tâche sans fin », je cite Donald Winnicott. Effets pyrotechniques, repères et habitudes. Exténuantes randonnées, territoires hostiles, constat d’une désorientation, circonstances aggravantes et exceptionnelles. L’émeute, ce mot plutôt qu’un autre. L’immense chantier de vivre, la conscience du troupeau. Diktats du marché, exigences de rentabilité, dispositifs coercitifs. Revue de presse, incendie d’un oléoduc dans le centre du Mexique. Lune de sang, j’ai près de moi une toile que je n’ai pas encore peinte. Que je ne peindrai peut-être pas. Zone singulière d’expérience, la femme à tête fendue se tient debout sur le toit de la maison voisine, que je vois par la fenêtre devant laquelle je suis assis. Elle porte une Parka total look Army, la capuche est relevée sur son crâne ouvert. Elle me regarde. Frêle silhouette, circonscrite et dûment séparée. Présence muette, sourire triste et ardent. Elle disparaît comme elle est apparue, je consens à ce pacte. Figure essentielle du secret, se révèle au plus caché. Plan fixe montrant l’auteur prendre des anti-inflammatoires, boire du thé, feuilleter le numéro de Cahiers d’art consacré à Ellsworth Kelly, envoyer un SMS, photographier une page de notes, nettoyer les verres de ses lunettes, consulter l’agenda, fermer les yeux. Les doigts chargés de lourds lingots, la solitude comme je l’entends : bien précieux, inaliénable champ, terrain d’opérations de guerre. Nous sommes dimanche, il est quinze heures. Bribes d’énoncés, rumeurs confuses, mines anti-personnel, le lit obscur des illusions. Porter des coups, cogner jusqu’à ce que j’entende le silence. Salle blanche immaculée, teintes sombres de l’œuvre accrochée au mur. L’instant vrai, force et mutilation, mise en représentation, dégoût, jouissance, ivresse de soi, disparition, ainsi de suite. Détachement vis à vis du sens, dois-je le rappeler ? Flux de conscience, ruissellement et sur un plan pratique : je dois encore couper dans le texte Erotik Résistance, toute présence du langage. Réaliser ses signes, « l’écrit renvoie à chacun son image ». Bruit et fureur, il faut que je te dise. Questions cruciales vite oubliées, tunnels philosophiques vite traversés, terreur et torture vite tolérées. Propagandistes à l’œuvre, complotistes surexcités, meurtriers de masse, machine judiciaire bousculée, débordée, déréglée. Hermétisme et schizophrénie. Sur cette base et à partir de là, reprendre où tout s’éteint. Corps à nul autre pareil, tu portes ton squelette. Ni solution, ni rédemption. Nos seules voix, tendues par le récit. Privé et incommunicable. Il se peut que l’histoire s’arrête soudainement, à l’issue d’une soirée à excès. Ou sur une autoroute. Tous les genres de déséquilibre, accéder à la poésie. Larguer des bombes sur les idées, sur les discours et au Napalm. Perturbation du code, débit verbal de plus en plus serré et elliptique. Mise en circulation de l’article daté du 20 janvier, traversé de correspondances.

Univers glacial et paranoïde

Temps clair, chute des températures. Un maçon pose du carrelage dans la salle de bain, j’écoute les Pièces froides d’Erik Satie. Mon premier geste est de mettre en route la cafetière électrique, je cite Florent-Claude Labrouste. Je m’étais levé à cinq heures, nous étions le 18 janvier 2019. Certains couraient en direction d’un ascenseur ou d’une rame de métro, d’autres faisaient des courses, se bousculaient aux portes, étaient accros aux chaînes d’information en continu, s’appliquaient à réfréner, cacher des tendances névrotiques, hystériques, dépressives de plus en plus prononcées, s’efforçaient de ne montrer aucun signe extérieur d’excentricité, de déviance. La normalité, le respect des règles, l’excès de politesse, de sourires, cette confiance en soi qu’il convenait d’afficher sous peine d’être suspecté, déclassé, ignoré, ces manifestations de franchise, d’honnêteté, d’adhésion sans réserve aux injonctions contemporaines (santé, nourriture, morale, sémantique, parité, pluralité, égalité, etc.) pouvaient me rendre extrêmement nerveux, voire agressif, ce que je ne cherchais pas à dissimuler. Le pire restant pour moi le comportement pathétique, ridicule, déjà tellement adulte et responsable et même parfois carrément con des quelques enfants qu’il m’arrivait de croiser, je ressentais alors une forte envie de les envoyer chier. Puissances crépusculaires, créatures de malaise, la chambre et son théâtre. « Lieu occulte où prennent forme images et idées », je cite Claudio Parmiggiani. Et je suis devant l’ordinateur. Devenir et possibilités, un grec sur une peinture de vase. Le Samsung Galaxy S9 était à 449 euros chez SFR, plus 8 euros par mois en complément du montant du forfait, des temps hétérogènes. Certains journalistes – je pense, par exemple, à Nelly Kaprièlian –, invités à faire la critique de Sérotonine (Houellebecq refusait de donner des interviews), parlaient de Michel, sans doute pour mieux souligner leur proximité avec le génie (« à chaque fois Michel revisite l’époque », « il est visionnaire depuis longtemps Michel », « Michel a une sorte de flair et c’est un affectif », être irradiés d’une part de son talent qui, comme chacun s’accordait à le dire, était immense. Nous étions au début de l’hiver, il n’avait pas encore neigé. Pauline et Julien, qui habitaient Nancy et qui collectionnaient des œuvres d’art contemporain, passaient le weed-end à Paris. Ils avaient réservé une chambre à l’hôtel Grand Amour, rue de la Fidélité, avaient consacré la journée du samedi à visiter les galeries du Marais, prévoyaient de se rendre, le lendemain, au Jeu de Paume et au Palais de Tokyo. Dans la nuit, alors qu’ils sortaient du restaurant Le Fumoir et qu’ils étaient rue de Rivoli, Julien se jeta sous les roues d’un énorme SUV, sous les yeux de Pauline. Ultime expérience du passage, la ténèbre des morts. Les corps à grande vitesse, ce cadavre si nul. Traîné sur une vingtaine de mètres, images postées sur les réseaux sociaux. L’absent partout dans l’air. C’est alors que je remarquai le silence qui régnait dans la salle de bain, après l’animation de ces derniers jours. Le maçon, qui exerçait son métier depuis quarante-cinq ans et qui avait achevé de poser les carreaux de faïence, peignait le cadre en bois brut de la lucarne qui ouvrait sur le jardin. J’avais reçu un mail de Livide dans lequel il me demandait si j’avançais avec son manuscrit, me disait qu’il ne sortait plus, qu’il regardait des séries de merde, que c’était super cool de ne plus écrire, qu’il se sentait libéré d’un putain de poids, que le regret de sa vie était de ne pas pouvoir se faire des pipes, que ça le désespérait, que les exercices d’assouplissement ne servaient à rien, que sa queue était trop petite, qu’il se gavait de crèmes glacées Häagen-Daz, qu’il ne mangeait que ça, avec une préférence pour les pots noix de coco et copeaux de chocolat. Je lui ai répondu que c’était vraiment le merdier ses feuilles, que j’avais du mal à déchiffrer certains passages, qu’il faudrait bien qu’on se voit un jour ou l’autre, que je devais aussi écrire mon Voilà et le Journal auquel il était abonné, puis je lui ai parlé de mon projet de lecture musicale, enfin je lui ai dit que j’aimerais être loin de la France, que j’envisageais d’acheter une vieille Porsche, de rouler jusqu’en Espagne, dans le désert de Tabernas, province d’Almeria, où furent tournés les films de la Trilogie du dollar, de réaliser un Road movie et que je cherchais un financement. L’un des chapitres de Paris-Plage s’intitulait « Un matelas sur la pelouse dans un square du Xème ». Le récit débute avec la présence massive d’un groupe de touristes chinois assis sur les bancs, debout dans les allées, qui mangent des Panini fourrés fromage et qui regardent, sans manifester la moindre émotion, un SDF se branler sur le matelas. Efficacité formelle, Livide écarte toute forme de littérature expérimentale. Sujet sur le point de sombrer dans la folie, les soupirs du héros.

Jusqu’à preuve du contraire

Ciel voilé, choix de vocabulaire. Puissance métaphysique du Big Mac, c’est une putain de révélation. Clés d’interprétation, questions qui demeurent dans le récit, les traces au sol du labyrinthe. Plein d’essence sur l’autoroute A6, odeur des chiottes et ça renvoie aux toilettes de Brooklyn dont parle Céline dans Le Voyage. « Piscine infecte, remplie seulement d’un jour filtré, mourant, qui venait finir là sur les hommes déboutonnés au milieu de leurs odeurs et bien cramoisis à pousser leurs sales affaires avec des bruits barbares. » Procédures d’empreintes, Non-Sites de Robert Smithson. Urbanisation massive, dislocation, décentrement. Aspects discursifs et documentaires, résultat des études balistiques. Scènes de guerre, salles d’attente, grands incendies, tension extrême, manifestants éborgnés, amputés par des tirs de LBD40, j’ai peu dormi la nuit dernière. Éléments de stupeur, vernissage dans le Marais, processus cathartique permettant à l’artiste d’extérioriser ses douleurs enfouies, récit de la catastrophe de Fukushima par un sourd-muet en langue des signes dont la maison fut engloutie et sans sous-titres, rappel des règles de confidentialité de Google, des trentenaires scannaient des produits alimentaires et cosmétiques dans les supermarchés. Méthode de notation, analyse des ingrédients, niveau de risque, n’oublie jamais. La ceinture de dynamite sur la tête de Jean-Paul Belmondo, un couple en fuite, l’ennui d’une civilisation. Puma s’associe à Barbie et dévoile deux poupées qui célèbrent l’héritage des 90’s, j’étais dans la voiture et j’écoutais Jeff Mills. Tout gouvernement est une volonté d’ordre, les meilleurs gadgets à la gloire des lamas. Ambiance gothico-sportswear au show Sankuanz présenté chez Sotheby’s, mannequins gantés de griffes acérées, quelqu’un peut-il me dire où acheter des boots qui ne coûtent pas une blinde et avec des talons de 4 cm ? Je n’avais pas encore lu « le dernier Houellebecq », et je tentais de me détendre du stress causé par le retard de planning. Une journaliste de BFM TV enfermait un mec dans une pièce de son appartement du Boulevard Saint-Martin, faisait de lui son esclave sexuel, des peintures réalisées par un artiste mort prenaient vie et tuaient leurs propriétaires (Velvet Buzzsaw par Dan Gilroy), un créateur italien dessinait des vêtements et accessoires sacrés. Office des célébrations liturgiques du souverain pontife au Vatican, rendre gloire à Dieu. Encens surdosé en poivre noir, Peter Hook vend ses souvenirs liés à Joy Division. Une tête penchée à la fenêtre, une main qui soulève un rideau, des phares dans la nuit, un voile qui tombe sur un visage. Découper des homards, plonger les morceaux dans l’huile chaude. Un homme mort dans la cabine d’un centre de bronzage de la rue du Temple, c’est à ça que ressemble un cadavre. Sa vie avait été une lutte constante entre la mélancolie et l’obésité, j’ai renversé du Gin sur mon clavier. Haines qui ne désarment pas, mises en accusation publiques, impératif de la fiction, une histoire fantastique. Figé dans l’air glacé, Nietzsche regardait, songeur, le godet d’une pelleteuse à démolition abattre les murs d’un immeuble détruit une première fois dans mon article du 7 novembre. Un porteur de fonds apparut avec de l’argent, donna des conseils pour des missions de sabotage. On pouvait lire, dans l’entrepôt où étaient réunies une dizaine de personnes, une inscription en lettres capitales : BFM EST LA GRANDE PROSTITUÉE DE L’APOCALYPSE. Des balles tirées à bout portant, des perspectives contradictoires. Images désordonnées de camps de concentration, grain photo-cinématographique et pixel numérique, analogie du monde, le présent et la parole. Je portais des sneakers fabriquées en Chine (salaires proches du minimum vital, bilan carbone et tout le bordel), j’aimais regarder les peintures d’Ida Tursic & Wilfried Mille, des pneus brûlaient sur les rond-points. Disponibilité à l’égard de ce que je veux trouver, voies d’accès, inachevé en cours, expériences fécondes, sculptures sonores, toutes les mythologies. « Juste moi, la caméra et une bobine de film », je cite Jonas Mekas. Voyez cette femme, une bouteille dans une main, un verre dans l’autre, dans sa villa sur les hauteurs de Nice, qui danse sur une chanson de Pascal Obispo. Bibelots alignés sur un meuble, bouquet de fleurs, photographies des enfants. C’est alors qu’elle se met à courir, se jette contre la baie vitrée qui donne sur la piscine, passe au travers et se mutile. Vecteur d’accès au réel, dirait le critique d’art. Titre de punk hardcore, imaginons la nuit tomber.

Des personnages en intérim

La lune montante, le vent léger qui souffle sur la phrase. Les dieux et Kafka donnent des coups de hache dans la mer gelée, Robert Musil cherche une cafétéria ou une station service avec des toilettes. Aspérités de l’environnement immédiat, baptême du Christ dans les eaux du Jourdain. Volonté de Jésus de prendre en charge le péché du monde, tempera sur panneau. Figure centrale d’un polyptyque, Piero Della Francesca peint l’œuvre entre 1448 et 1450. Première renaissance italienne, De la perspective en peinture. Temps ordinaire, mise à distance de soi. Faux ongles Néon Corail et paillettes d’or, elle rêve d’aller à Katmandou. T’as changé de portable ? me dit-elle en feuilletant le dernier numéro de Jalouse, la mort tapie derrière l’image. Lumière nouvelle, le Grand Débat est instauré en France. Pays formé à la fin du Haut Moyen Âge, situé à l’extrémité occidentale du continent européen, c’est une disance à parcourir. Conférences de citoyens, plateforme numérique, kits pédagogiques, kits territoires, données factuelles sur chaque communauté de communes. Taux de chômage, part de logements vacants, temps de transport, chariot des meilleurs champagnes. Des êtres bienveillants circulent entre les tables, les flashes crépitent. L’homme s’exécute, possédé par ses rôles. Planqué dans un coin, le chien autophage, qui a fini par ingérer son corps, n’est plus qu’une tête couverte de boue et de sang mêlés, un cou d’où pendent des lambeaux de chair. Lueur vibrante de ses yeux jaunes, derrière le voile. Tremblements de ses babines écorchées, vision de ses dents cassées. La gueule tournée à quarante-cinq degrés, exerçant une pression sur le sol il ouvre ses mâchoires, les referme, parvient à se déplacer au prix de monstrueux efforts. Son drame est qu’il ne peut mordre ses dents, briser ses mâchoires, ronger son museau, gober ses yeux et ingérer son crâne. Le plus souvent il ne bouge pas, terré sous un tas de planches ou au cœur d’un buisson. Il fait ce qu’il peut pour repousser les rats, effets lugubres et inquiétants. Un exercice de cruauté, le texte fabrique ses propres blancs. Corde tendue au-dessus de l’abîme, et alors que j’écris. Je viens d’avoir une conversation de merde avec un conseiller chez SFR, je meurs d’envie de bouffer des pâtes aux truffes chez Da Mimmo, j’aspire à une rupture : passer du vide extrême – le duplex de cent-vingt mètres carrés dans lequel j’ai vécu vingt ans – à une forme de saturation, dans un mouvement inverse. Dépouillement minimaliste versus exubérance ornementale. Collaborations, expérimentations, rencontres. Les murs, le sol de l’atelier témoignent de cette agitation. Rythme qui noue les mots, les images, les tableaux, les objets. Production de traces (films, photographies, peintures), logique d’accumulation, bordel maîtrisé, gestion des stocks. Une performance totale. Pure sensation d’euphorie sensorielle, expérience indicible et poétique. Nécessité impérieuse du mouvement, si on allait claquer du fric ? Énergie syncopée du récit, les héros des dernières sorties littéraires sont en proie aux pires tourments existentiels. Baudelaire, travesti en Lady Gaga – robe viande et perruque platine –, traverse le parking quasi désert de l’hypermarché d’une zone périurbaine. Vêtu de steaks, sous le soleil de midi. Shooté par un paparazzi. Odeur fétide, nuage de mouches, zombies qui passent, poussent des caddies. Drone sentinel là-haut, vol stationnaire, un argument d’autorité. L’espace qui rétrécit, Baudelaire Gaga de grande surface, défoncé de vie, de mort, cent cinquante ans après sa mort. Il mord l’agent de sécurité et lève les bras au ciel. De la poésie à balles réelles, dans la lumière des paradis – promeneur sombre et solitaire plongé dans le flot mouvant des multitudes – artificiels. Suivent quelques plans dont la durée n’excède pas cinq secondes (This is not to be looked at), l’extrait gras du haschisch. Le jour se lève – un jour de littérature qui peut arriver n’importe où, à n’importe quel moment et uniquement parce que ça me fait kiffer –, c’est Martha qui appelle. T’es où ? dit-elle et le décor se tend : les mouettes et leurs cris, les rides du sable, les vagues qui roulent, les éclats de lumière, les nuages effilés, diaphanes, la ligne blanche de l’horizon, Gary est pris d’une toux soudaine. Une voiture de flics avance lentement sur Ocean Drive, la dépouille de Tavon Baker Baptiste repose dans une chambre mortuaire du St. Francis Medical Center, une heure plus tard. La courbure de la Terre, la toute-puissance du rêve. Quatorze janvier, vingt-trois heures dix.

Périmètre sécurisé

L’intérêt du journal est son insignifiance, je cite Maurice Blanchot. Faibles bruines assez peu perceptibles au radar, l’ensoleillement n’atteint que trois heures trente sur Paris depuis le 27 décembre. Il faudrait dire les rues qui mènent à la pharmacie, le ciel bas, les murs gris, les passants sous capuches. La grâce d’une armée d’anges sortie du fond de la mine, mise à jour de ma carte vitale. Chair, sang, organes et puce électronique. Remboursement de soins dentaires, une façon d’aborder le tangible. Chaque parcelle d’air, l’épreuve (les preuves) de l’existence. Sélectionné cinquante mille signes de mon Journal, sur les quatre-vingt-dix mille que compte le texte au 8 janvier. Il me reste à monter les fragments, bousculer l’ordre chronologique, reprendre certains passages et composer Erotik Resistance (voir l’article du 3 janvier). Prestation publique, micro sur pied, corps de l’auteur, interaction avec le musicien. Cérémonie orale, il s’agit d’un spectacle. Produire une autre forme que celle du Journal publié sur le Web – avec ses dates, ses références et ses renvois –, adaptée à la scène, comme je l’ai fait avec Pourquoi Tom Cruise au Centre Pompidou (extraits des livres 1 et 2, présentation et commentaires mêlés). Intensité de la sensation, quelque chose d’essentiel se passe dans la seconde qui suit le dernier mot de la dernière phrase, alors que la voix s’est tue, avant que le public n’applaudisse et n’apparaisse dans la lumière : le surgissement de l’irremplissable vide, de l’inconquérable rien. Plan fulgurant que nul ne verra, que nul ne peut aller chercher parce qu’il se dérobe. S’en tenir aux faits, de quoi la comptabilité est-elle le nom ? Le Rien de Louis XVI, seul mot de son journal daté du 14 juillet 1789, signifie que le roi n’a fait aucune prise de gibier, et n’a participé à aucun événement officiel. Un autre jour : promenade à cheval dans le petit parc, tué dix pièces. Ça aussi : deux heures de travail, cinq heures de délassement, sept heures de sommeil, deux heures pour les repas et la toilette (putain mais c’est énorme !), Henri-Frédéric Amiel se fixait des programmes. Mais encore : sortie en bagnole dans Paris avec la pute, le carnet des Gang-bang. Ce soir-là : un Somalien, deux Soudanais, un Érythréen, deux Tchadiens et trois Afghans, total neuf mecs. Extrait du chapitre six de Voilà, intitulé #onprofitedujardin : extérieur nuit, une pluie d’étoiles. Mes lunettes noires, tous les castings. Circulation fluide, Camille envoie un SMS. Mèches de cheveux masquant une partie de son visage, un état provisoire qui durera toute une vie. Trench court fermé par une ceinture, mocassins à talons. Héritage de l’humanité, Sofia est à l’arrière de la voiture. Je roule jusqu’à la porte de la Villette, me gare à l’entrée du camp de migrants, sous le périphérique. Tu vas te faire défoncer, dit Camille à la pute. Piles d’échangeurs autoroutiers, écrire n’était peut-être. Considérons cette épopée, notes pour le livre à venir. Et je verrai sans doute (parenthèses temporelles) les battements de ton cœur. Ici se posent les termes du contrat. Trame fictionnelle, j’écoute Rothko Chapel. « Procession immobile semblable aux frises des temples grecs, écrit Morton Feldman. Ouverture déclamatoire, section abstraite, interlude motivique, fin lyrique. » Paramètres d’organisation du matériau sonore, champs chromatiques. Surface. Forcer la lune à quitter son orbite, je m’allonge un instant. Souvenir de cet homme qui vendait ses poèmes aux abords de l’hôtel Lutetia, fonder le sens dans la matérialité. Vous aimez la poésie ? marmonnait-il en vous croisant, un paquet de feuilles dans les mains. C’est à peine s’il vous regardait, passait son chemin sans insister, la tête baissée, comme si son geste n’était que la stricte observance d’un rituel, à la façon de l’autiste qui, s’il ne se lève pas à sept heures quarante-cinq précises, est submergé par le chaos. Aujourd’hui, je suis tenté de croire que ses pages étaient blanches, tout droit sorties d’une ramette de papier achetée chez Office Dépôt. Recopiait-il une seule et même phrase sur des centaines de pages, comme le fait Jack Torrance dans Shining ? C’est au bar du Lutetia qu’eut lieu la rencontre préalable à l’envoi du premier tract signé M19, intitulé Faut-il faire la révolution ? (article daté du 18 novembre). Quelques amis autour d’une table, fumée des Partagas D4 et Vodka Martini. Série de dessins retraçant des scènes de ma vie ordinaire, il fut un temps où je ne parlais qu’à des barmans. Cœur noir de l’hiver, fragiles empreintes de poussière, dernier étage du pavillon. Le silence de la chambre à peine troublé par le passage d’un RER (vibrations, roulement des roues sur les rails), les feulements d’un chat, les cris de quelques oiseaux et une voiture lointaine. Une serviette est posée sur une chaise, c’est étrange d’habiter la Terre.