Travaux publics

Paris-Plage : l’air devant moi. Alexandra : t’es où ? Le temps qu’il fait : je pars avec elle et en septembre. L’appartement : quatre-vingt mètres carrés. Toute forme de messianisme : livrée à son propre néant. La gestion de crise : bruit intérieur. Faillite totale : lambeaux de prières. Identifier des clusters : cérémonies païennes. La matière noire : dispositif de transparence. La banque : accomplissement à venir. Le sujet qui tombe en déchéance : bien. Avaler un cafard : inventé par le gouffre. L’emploi : oublie. La reconfiguration du réel : j’ai tout donné pour te rejoindre. La peur d’être exclu : tu te calmes. Une balle perdue : fait isolé. Gagner la guerre : danse en solo. La critique du pouvoir : le vieux cœur endormi. L’instinct de révolte et au scalpel. Paramétrer les cookies : action directe. La Tour Eiffel couchée sur la pelouse du Champ-de-Mars : démantelée par les pilleurs. N’importe quel gouvernement : rage suicidaire. N’importe quelle chaîne d’info en continu : finalité de la torture. Le ministre exposé dans une cage de la Ménagerie, le zoo du Jardin des Plantes : devoir de mémoire. Maison Margiela : l’attache insolente d’un nœud papillon. Les injonctions paradoxales : une fois pour toutes. Tuer le père : ne te fais pas chier, il le fait très bien tout seul. Détresse respiratoire : hideuse incertitude. Déjouer la chronologie : c’est à quelle heure, ton rendez-vous chez le dentiste ? Abolir l’héritage : tu n’as que ça à foutre ? L’ordre du jour : échelle cosmique. La cruauté du monde : la hotline de ton opérateur de réseau mobile. Le confinement : tais-toi. Le déconfinement : pareil. Les cas de folie : l’âme défoncée. John Galliano reçu par Jésus Marie dans leur suite de l’hôtel Crillon, et ils boivent du champagne. La délivrance prochaine : arriver à Nice après six heures de train. Le livre à lire sur la plage cet été : l’indice de protection de ta crème solaire. Sonic Youth : Shake off your flesh. Mise à distance de soi : des photos rares du festival de Cannes. Friedrich Nietzsche : regarde un match de foot, reprise de la ligue 1. Le capot de la décapotable : une ligne de coke. Sexe sauvage : À bout de souffle. Qu’avais-je à dire ? Maintenant c’est clair. La descente et la sortie.

Ici encore

Retour rue de la Fidélité. Vague de chaleur, les stores baissés. Couche de poussière sur le plancher. La toile blanche en appui sur le mur, j’allume l’ordinateur. Le matelas dans la chambre. Les lignes, les angles et les surfaces. Dans la pénombre et ceux qui partent. Le chaos sanitaire et dans la durée. Veille épidémiologique, vecteurs de la putréfaction. Transactions financières, échecs de la Nation. Puissances régulatrices, les prévisions du FMI. Rapport trimestriel d’évaluation des menaces pesant sur les marchés financiers, et saisis par la peur. Paris capitale de la France, mais jusqu’à quand ? Clous en platine et croix en or, Jésus Marie chez Givenchy. L’écriture du roman, peinture inachevée. C’est quoi déjà ? Le même donné à lire, et frappé sur la page. Une vérité à rendre, les intentions dans ce domaine. Secondaires et accessoires. Système d’aveuglement, je ne vois rien et sans nul doute. L’affirmation qui est à l’œuvre, et je me mords la langue. Jésus Marie à l’arrière d’un Porsche Cayenne qui roule rue de Rivoli, en direction de la Concorde, et qui s’arrête devant l’hôtel Crillon. Ils sortent du véhicule. Jésus porte les sacs, Marie remonte ses Ray-Ban sur son nez, ajuste son foulard. Le chauffeur les suit. Je déjeune chez Madame Gen, et en début d’après-midi. Pavé de bœuf, ingestion de chair comestible. Singularité resserrée, mon horoscope dans le Parisien. Faits divers, actes d’accusation. Une certaine barbarie et au cœur de l’espèce. Un mec à la table voisine dit à la fille assise en face de lui je refuse de perdre. La fille dit tu me l’as déjà dit, et ils se taisent. Le mec dit je vais t’expliquer ce que j’essaye de faire, il se penche sur la table. Les moteurs des voitures et les portières qui claquent. Je mets mes écouteurs et j’écoute ma musique. Je bois un café, une ombre dure. Un été 2020. Visages éteints des passants, des rêves compensateurs. Les regards qui tombent et porter son squelette. Quel régime d’existence ? Un SDF recroquevillé en position fœtale devant un immeuble de la rue Martel, des pratiques funéraires. Ses empreintes muettes, et conduit vers sa perte. Abandon à l’oubli, l’anonyme et le quotidien. J’achète des trucs à Monoprix et je rentre chez moi. Je bois un shot de Mezcal. Intimité suffocante, avenir déjà présent.

Autour d’un centre vide

Le lendemain. Je me lève à l’aube, Alex travaille jusqu’à midi. On baise. Nos corps couverts de sueur. On parle de cul. Elle est assise, elle regarde sa chatte. Elle passe un doigt sur sa fente. Elle va chercher une bouteille d’eau. Elle me tend la bouteille. Elle va à la fenêtre. Elle revient sur le lit. Elle s’allonge, une joue sur ma cuisse. Elle prend ma queue entre ses doigts. Elle me suce un peu. Je fais des photos. Elle dit fais voir. Elle dit j’aime bien celle-là. Tu me l’envoies ? Cette voix qui parle et elle se tait. Elle se met sur le dos, les yeux rivés sur le plafond. Elle dit qu’est-ce que tu pourrais dire de toi ? Nouveau silence, je vais dans la cuisine. Je fais deux cafés. Alex dans l’encadrure de la porte. Elle dit qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Ordre du prévisible. Je dis on peut aller boire un verre à l’hôtel Particulier. Elle dit ah oui c’est bien ça, elle prend une douche et elle s’habille. Elle dit on en est où de la Guerre ? Quelle Guerre ? Celle de Macron. Je dis je n’en sais rien. Je dis ça a l’air de chier à l’Élysée. Elle dit ça chie partout. Je dis c’est ça. Une immense crispation, le partage des empires. Valeurs à suivre et StopCovid. État historique dans lequel nous sommes jetés, silhouettes momifiées, forfait câble USB. Images destinées à s’effacer, à disparaître, des signes clairs. Alex me demande si je vote dimanche. Dégradation du lien, ce qui est éprouvé. Se dérobe sans cesse. Il y a des trucs qui se passent ici et on ne sait pas ce que c’est. Certains s’obstinent à décider de quoi il s’agit, ça échappe à toute vérification. Libertés apparentes, monstres domestiqués. Elle appelle un Uber. On sort. La ville brûlante, on met nos masques. On monte dans la bagnole. Le chauffeur dit bienvenue à bord. Parfum de synthèse et climatisation. Le champ du hasard, le langage de la fiction. Le soleil qui décline. Quand on arrive avenue Junot, je pense à ces écrivains, à ces artistes qui incarnent l’époque dans leur singularité exemplaire. Je pense à ces remarquables observateurs de la chose sociale, et je n’ai rien à dire là-dessus. Je peux dire quelque chose sur le fait de brûler les gens avec de l’acide.

Procédure de sauvegarde

Hurlement des sirènes de véhicules de pompiers. Alexandra dessine, envoie des mails à ses clients. Je dis je descends boire un café, tu as besoin de quelque chose ? Elle dit non. La porte de l’immeuble se referme derrière moi, plein soleil sur Paris. Un chien au bout d’une laisse renifle de la pisse chaude qui coule le long d’un mur. Je passe devant un Kebab, et l’odeur de la viande. Une famille avec une poussette s’arrête chez un glacier. Trois femmes voilées en djellaba sortent d’une épicerie, je m’assieds à une terrasse. Lecture des actualités, ténèbres engagés. Célébrations et affrontements, la pandémie et l’OMS. Hystérie collective, le défi au virus. Des éclairages durs et violents, des pensées ordinaires. Toute vérité acquise, Alex m’envoie un SMS. T’es où ? Elle me rejoint. Elle dit putain, c’est pas gagné ! Je lui demande ce qui n’est pas gagné. Elle dit récupérer ma thune. Tu parles de l’héritage ? Non, je parle de mes factures. Un mec barbu en short et en tongs sort d’une boulangerie et mord dans une baguette. Il ressemble à quelqu’un que j’ai connu quand je vivais rue Saint-Paul, je me demande si c’est lui. Je le suis du regard. Alex commande une bière. Elle dit tu vois, j’ai juste envie de rester à l’écart des choses. Des gens. De la foule, des injonctions, de ma mère et des effondrements. Je dis tu devrais créer une collection qui raconte ça. Qui montre ça. Les fringues de la mise à distance et des voix silencieuses. Elle porte le verre à ses lèvres. Elle pose le verre et elle allume une Marlboro. Elle dit j’ai envie de dîner dehors ce soir, tu veux ? Je dis oui, c’est cool. Elle dit tu sais quoi, je vais acheter la maison dans le Sud et me poser quelques mois. Elle dit le mieux c’est d’oublier le Monde. Elle ne dit rien. Elle dit tu aimais poser des questions quand tu étais enfant ? Je réfléchis un instant. Je dis non, pas plus que maintenant. Enfin il me semble. Elle dit j’essaye de t’imaginer à dix ans. Reculs et abandons, fixé dès le commencement. Elle finit sa bière, on rentre, je m’allonge sur le lit. Alex va sous la douche. L’acte évoqué dans une simple phrase, et ça fait d’elle un personnage.

Soldes d’été

Alex en culotte sur le canapé. Elle met du rouge sur ses ongles de pieds. Des restes de pizza dans un carton ouvert. Elle dit ça parle de quoi ton roman ? Je dis ça parle de nous. Elle passe la main dans ses cheveux, elle repousse la mèche qui tombe sur son œil. Elle me regarde. On écoute Sonic Youth, Screaming Fields of Sonic Love. Elle trempe le pinceau dans le flacon de vernis. C’est le bordel dans le studio, mais pas plus que d’habitude. Les fissures au plafond, un robinet qui fuit. Je me dis qu’Alex est la seule raison pour laquelle je ne m’effondre pas tout à fait. Je repense à l’état de vide dans lequel j’étais, avant de la rencontrer. Même si je ne suis pas vraiment sorti du merdier dans lequel je suis toujours, et d’une certaine manière. Comme si j’étais le vide. Je me dis qu’à force de vouloir ne rien signifier, on y arrive très bien. Pas d’œuvres, pas de langue, pas de parole, pas d’esprit, je cite Antonin Artaud. Les termes du mouvement, le fait de publier. Alex dit merde, je n’ai plus de cigarettes. Je suis heureux de l’entendre parce que c’est exactement ça : descendre dans la rue, aller dans un magasin, c’est cette littérature. Sentir le poids des bagues que j’ai aux doigts. Celui de la montre Omega Seamaster que je porte au poignet gauche. Dire le manque mais à peine. Existence anonyme et neutre, calibrée pour la page. Le livre achevé dès le premier mot, Alex à poil et sur une plage. Pas loin d’Almeria, l’année dernière. Des odeurs de monoï, elle marche vers la mer. Sa peau bronzée. Elle se retourne, elle me fait signe de la rejoindre. La nuit tombée on boit du vin dans la bagnole, on regarde les étoiles avant de rentrer à l’hôtel. Maintenant on est dans le XVIIIe et c’est un jour gris. Vingt-et-un juin post-confinement. Rumeur publique et pétitions. Émeutes et dissidence, combinaisons verbales. Des pratiques militantes, des actes terroristes. Mallarmé fume de l’herbe avec un avocat, pendant que sa cuisinière prépare à dîner et que ses gardes du corps regardent la télévision. Ailleurs indéterminé, ne renonce jamais à sa rigueur. Des espaces confinés, s’effacer dans les cendres. Alex met un blouson, on sort acheter des cigarettes.

Ce qui est accompli

Gestion courante du système, je me réveille à l’aube. Thé Gunpowder et œufs brouillés. Des convulsions, rupture de tout. Je mets un disque. Je lis quelques pages d’un essai sur Robert Musil. Je prends une douche. Je corrige les premiers chapitres de Paris-Plage. Je suis bien dans ma fuite, quelques lecteurs le savent. Je me demande ce que j’écrirais si je devais faire un portrait d’Emmanuel Macron. Je me dis que je prendrais bien de la coke. Un homme en feu et engagé dans une métamorphose court dans les rues parce que je regarde un truc sur YouTube. La suite de cette histoire, une fille blonde tente d’éteindre les flammes. Liberté sur parole, blessures et points d’impacts. L’agitation de la surface, la phrase coupée en son milieu. Je suis pris de l’envie soudaine de décoller une latte du parquet pour voir ce qu’il y a dessous. Un grand mystère, ligne de front. J’appelle un Uber, je vais rue de Clignancourt. Poussière et bitume, actualités sur France Info. Méga-cluster dans un abattoir allemand, dit le journaliste, sept-cents cas détectés. Quand j’arrive, Alexandra est nue et elle se branle. L’odeur de son corps. Le goût de sa chatte. Elle dit baise-moi. Système nerveux, séjour terrestre. Puissance de calcul, investi pleins pouvoirs. Lettres fatales, veut à la marge. Je prends le Durex Play acheté à Monoprix, je mets du gel sur son cul. Je glisse un doigt. J’enfonce le gland. Je mets la bite, scène picturale. Je tire ses cheveux, l’accord parfait. On sort acheter de la bouffe. On boit un café. Lumière blanche, le présent véritable. Elle dit il a un goût étrange ce café. Elle allume une cigarette. Elle dit au fond qu’est-ce qu’on fait ? On essaye de faire face et on se tire. On disparaît, un temps si court. C’est ce qu’on fait. Caractère inéluctable de la fin, les catacombes c’est de la bombe. Lieux dans lesquels nous évoluons, retour chez elle. Je fais cuire des steaks, de l’autre côté du seuil. Bleus. Elle mange sa viande à quatre pattes, l’assiette posée par terre et sans les mains. Fête sanglante, je la gode un peu. Je mords ses lèvres. On baise encore, tu sais vers quoi. Double pénétration, je vais l’écrire.

Nulle part et jamais

Faits de langage, état des lieux. Jonchés de cadavres. J’écoute l’album d’Idles Brutalism, sorti en 2017. J’ouvre la fenêtre de la cuisine, je regarde la vaisselle dans l’évier. Sale. Je me fais un café. Je m’assieds sur le canapé et je feuillette un magazine. Portraits de Nan Goldin, robe en soie Louis Vuitton. L’image d’une fille voguant sur la Seine debout dans une bulle transparente — Melvin Sokolsky, Bubble Seine,1963 —, une interview d’Emma Watson. Tenues écoresponsables et mode éthique. Fibres biologiques recyclées, je me dis que j’en ai rien à foutre. Je referme le magazine. Je reste assis jusqu’à ce que je sorte. La même urgence depuis hier, mais quelle urgence ? Les bruits de la rue, sombres désirs. Perturbations discontinues, je suis à peine ici. Cadre conceptuel, fragmentation, vague affaissement, un pote à moi : c’est pourri ce quartier. On boit un verre au Londres, un type s’approche de nous. C’est le deuxième mec en dix minutes qui nous demande du fric. Mon pote dit comment elle va Alexandra ? Je dis elle va bien. Junkie les dents pétées, se fait dégager par le serveur. Visage livide derrière son masque. Mon pote dit tu prends un tas de putains d’avions, des gros putains d’avions qui pulvérisent du kérosène, t’arrêtes de bouffer de la viande, tu bois du lait d’amande 100 % bio, tu déboulonnes quelques statues, tu manifestes en baskets Nike fabriquées en Chine ou au Vietnam et t’appelles ça Le Monde d’après. Je me sens incapable de prononcer le moindre mot, à l’exception de tu reprends quelque chose ? Il regarde son portable, il dit non, il faut que j’y aille et il se lève. Je me dis que je vais appeler Alex, je ne le fais pas et une abeille se pose. Sur le bord de mon verre. Je regarde autour de moi, les gens assis à la terrasse et ceux qui passent sur le trottoir. Je me dis que rien de bon ne peux m’arriver ici, que j’ai juste envie de vivre dans un hôtel de luxe, de rouler dans un cabriolet et dans le Sud de l’Espagne, de traîner sur les plages et je rentre chez moi. J’essaye de faire le vide et ça se passe plutôt bien. Euh, ça te dérange si je me déchire la gueule en matant du porno ?

L’art militaire

Là nous voyons paraître. Ovide : Voilà l’homme ! Voilà les nations ! Le Chant des partisans : le pays qu’on enchaîne. Anne Hidalgo : Paris ne se vide pas. La caissière au Franprix : vous avez la carte du magasin ? Le silence : John Cage parle pour moi. William Shakespeare : je me versais un verre de Gin tous les matins, et j’écrivais jusqu’à ce que mes yeux soient remplis de larmes et que je ne puisse plus voir les pages. J’étais au plus bas de ce que je pouvais être, et ça va mieux. Alexandra Rose : tu ne sais rien de la maladie. Je sais jusqu’à quel point je peux accentuer le rythme. Le mot dont je dois parler est le mot dynamique. Souligné. Le mot à mettre en regard de dynamique est le mot dégradé. Barré. La couleur que je dois montrer est le blanc. Italique. La musique que je vais faire entendre c’est de la techno minimale. Boum. Shot de Mezcal, bière Tsingtao. Ce que j’ai chez moi c’est presque rien. Ce que j’ai autour de la bite et des couilles c’est un cockring en cuir. J’écoute Maurizio, Domina, 1993. Peut-être la chose la plus importante est-elle, je vais à la fenêtre. Expérience susceptible de me faire bouger mon cul ? Fusil de sniper DAN.338, verrouiller la cible. Les guerres de territoire, les fausses valeurs et les opérations. L’abandonné contemporain. Une période dans laquelle tout est fixé une fois pour toutes c’est de la merde. Une période dans laquelle tout est objet de copie et rien n’est repensé — je cite Ludwig Wittgenstein —, c’est de la merde. Pensez-vous que j’ai une théorie ? Non. Pensez-vous que je vais dire ce que c’est, cette période de merde ? Non. Pensez-vous que je me suis levé ce matin en décidant d’y voir clair ? Non. Je sais exactement ce qui arrive quand j’écris deux-mille signes. Voilà ce que je sais. Voilà ce que je fais. Voilà ce que tu lis, et que tu ne liras nulle part ailleurs. Je le fais, pour l’essentiel, dans cette ville où je vis. Je le fais en rentrant du Franprix, après avoir baisé avec Alex, je le fais en pensant aux mille autres choses auxquelles je pense. Je pourrais ne rien dire, et c’est ce qui arrivera. Biographie stratégique, mais que s’est-il passé ? Il se développe en moi, un sentiment de haine.

L’âge du virus

Ciel gris métal. J’écoute Tweez, le premier album de Slint sorti en 1989. Je fais une série d’abdos, ça me fait vite chier. Je tourne en rond dans l’appartement. Énergie singulière, le cœur féroce. Fabrique de l’œuvre, l’épaisseur d’un fantôme. Un patient hospitalisé au service des urgences de la Pitié Salpêtrière se jette sur une infirmière, déchire sa gorge avec les dents. Force sauvage, le sang jaillit soudain. Que faire maintenant ? Le retour de la sidération. Vertige de la chute, résolutions brutales. Il faudra désormais. Blocs de béton, des corps tendus. Du feu dans une grotte, un bestiaire peint sur les parois. Recherche et préparation des pigments, les flammes qui dansent. Dynamique de l’exécution, puissance du trait, nudité animale et c’est une connaissance. Eh mec ! Il y a un truc qui est en train de brûler. Discours de crise, je veux dire ça se déglingue mais pas plus que d’habitude. Étiologie de la situation, gérer l’incertitude. Réflexion théorique, et dans les salles d’attente. Vous êtes dans une pièce silencieuse, vous lisez un email, vous envoyez un SMS et vous allez sur Instagram. Une porte s’ouvre, les regards se croisent, on vous appelle. Oui, c’est bien votre nom. Pratique médicale, procédure diagnostique. Une femme, assise très droite et en sortant, vous demande votre Carte Vitale. Exécution d’une ordonnance, quelles mesures pour demain ? Flash Covid, le retour du plombier. Réseau de canalisations, l’eau distribuée sous une pression de 3 bars. Équipements de régulation et de contrôle, équilibrer les flux. Vis de réglage, aiguilles du manomètre. Ses ongles noirs, il se tourne vers moi. Il dit la quête de la vie bonne. Disant cela il enlève ses lunettes reliés à un cordon qui retombent sur sa poitrine, saisit son sac à outils, se dirige vers la porte. Quel genre de secret détient-il ? Il dit calme-toi, vois de quoi il s’agit, je t’envoie la facture. Distance physique, désinfection, je suis au bord de l’effacement. Je m’assieds devant l’ordinateur, je me mets au travail. Quelle victoire la littérature porte-t-elle ? Le texte aligné sur la grille, nécessairement inachevé. Le souffle encore vivant.

Et vers l’image

Réveil et Doliprane. Mal à la tête, je vais pisser. J’ouvre les fenêtres. Bruit du moteur d’une échelle monte-meubles, déménagement dans l’immeuble voisin. La bouteille de Mezcal vide par terre, une assiette avec des peaux de citrons. Ce qui disparaît de ma mémoire, et Alexandra Rose. Cette nuit je l’ai filmée, comme un Cinématon de Gérard Courant. Un seul plan muet de 3’20, durée technologique d’une bobine Super 8. Assise sur le lit et en t-shirt. Respiration, ses yeux baissés. À deux reprises elle me regarde. Elle reste relativement immobile. C’est un portrait, mais qu’est-ce que c’est ? Ce matin elle se lève, elle dit oh putain je suis en retard. Elle prend une douche. Elle fait son sac. Elle allume une cigarette et l’important c’est de voir le geste. Elle appelle un taxi. Elle dit c’était cool cette nuit. Elle met un masque. Je descends avec elle, rapport sur l’état de la rue. Je bois un café chez Jeannette. Il y a une fille à la terrasse qui ressemble à Virginie Despentes et qui mange un sandwich. Ses doigts qui tremblent, je l’imagine morte dans un parking. Overdose d’héroïne, pelletées de terre sur le cercueil. Éloge funèbre ? Roses rouges ? Écrits intimes retrouvés au domicile de la défunte ? Dettes fiscales ? Libération sur le comptoir, je lis vaguement les titres. Macron déconfine Sarkozy, mon horoscope dans le Parisien. Affrontements interethniques à la kalach et à Dijon, j’achète des brochettes de Kefta. Je rentre. Un mec me demande de la thune. Il y a une berline garée devant le Grand Amour, vitres teintées, le chauffeur attend sur le trottoir. Ma clé dans la serrure, gel hydroalcoolique. Je ramasse les trucs qui traînent, ça sent le cul dans la chambre. La vaisselle dans l’évier. Je mets un disque, je mange la viande. Feuille blanche. Estimez-vous que vous êtes heureux ? Oui ? Non ? Pourquoi ? Agitation du monde. Sur le plan matériel, y a-t-il des choses dont vous vous sentez privé ? Lesquelles ? Reconfiguration incessante des positions, réponses au questionnaire. Trachée vers le larynx et à l’aveugle. Le spectre du déclin, les perspectives qui se dessinent. Ailleurs toujours, émettre un son.