Ce qui hante le contemporain

L’écriture sous contrainte, procédure signifiante. L’agent de la catastrophe, autour d’un point d’absence. Crispation ténébreuse, Camille reprend son souffle. Elle enlève son T-shirt, après avoir couru. Ouvre la porte du frigo. Espace du dedans, et ça pourrait s’arrêter là. Frigo ouvert, et pour toujours. Fin du roman. Rien d’autre à dire. Le grand jour immobile. Le donné littéraire. La loi du texte. Caractère offensif du récit, et contre toute attente. Vivre d’une manière librement déterminée par soi-même (Buckminster Fuller), on peut toujours. Paralysie complète de l’action, rapport sur la situation actuelle. Une odeur de pourri. Le possible mis en pièces, mais ça c’est pas nouveau. L’animal poétique. Bagnoles cramées dans les cités, belles comme de l’art contemporain. Durée de vie du matériel, modes de dégradation. Maintenance préventive, salle des identifications. Scènes de foules, civières ensanglantées. Crâne humain posé sur le sol, modèle anatomique. Installations pétrolières saoudiennes visées par une attaque de drones revendiquée par les rebelles yéménites, contenu sponsorisé. Descente aux enfers du héros réincarné en avant-centre du PSG, j’aimerais attirer l’attention sur. Les ruines d’une valise après l’intervention d’une équipe de déminage à Paris-CDG, dans le cadre d’une opération de levée de doute. Esquisse tourbillonnante, morceaux choisis. Sortir du collectif, nos corps précipités. Fureur froide, subir l’épreuve du temps. La volupté comme seule mesure, Camille comblée d’angoisse. Elle dit être avec toi, son string dépasse du short. Elle se fout de ma gueule parce que je dis que je suis disposé au bonheur. Le vice parfait. Elle dit putain, sans déconner ! Elle parle au téléphone. Elle raccroche. Elle se sert un verre de vin. Blanc. Hier elle a vu le gynéco. Elle m’a dit le dentiste c’est à Londres, le gynéco c’est à Paris. J’ai dit Ok ! On a fait des trucs. On s’est posés au bar du Plaza. On est rentrés à deux du mat. On a bouffé des pâtes. Cette nuit, écrit Maëva à Salah Abdeslam, Allah m’a fait rêver de toi. Abdeslam dit vous êtes des mécréants. Il dit vous êtes des chiens. Il dit je parle pas aux singes à un maton noir. Je suis affalé sur le canapé. Je regarde autour de moi. Des assiettes sales par terre. Des tasses à café. Des peaux de citron. Une bouteille de Gin. J’ai mal dormi. J’ai mal aux yeux. L’absurdité capte mon attention, je suis ralenti par la torpeur. L’album Voices From The Lake sur la platine, un objet silencieux. Donato Dozzy & Neel, et les jambes de Camille. Ses pieds nus. Mouvement de caméra vers la droite. Le ciel bleu, c’est-à-dire. Réduit à un stéréotype. Un cadre blanc, une force ascensionnelle. Pourquoi j’ai pas un putain de toit-terrasse ? me dis-je en faisant défiler mécaniquement les posts sur Instagram et en me demandant si j’achète le Galaxy S10 et je me dis qu’il ne reste plus grand chose d’autre à faire. Fragments au je, dans ce présent. Efficacité de la convoitise. Des plans d’une lenteur audacieuse, s’engager dans la voie. Irréversible et minimale. Avènement de l’individu, il a été tiré. De cet ouvrage, trente exemplaires. Sur vélin d’Arches, numérotés de 1 à 30. L’argent du crime, tout n’est jamais. Figure du traître, lorsque Judas. Contradictions à l’œuvre, son baiser à Jésus. Bien ! Colonnes de fumées, déjà tombaient des cieux. Les cendres, des tonnes de merde et les images qui les représentent. Les rites qui s’y rapportent, Camille s’habille. Baskets ou escarpins ? Elle s’est toujours appelée Camille. Son existence allait de soi, et l’essence d’être jouée. Ce que nous sommes, ce qui lui manque. Elle ne pouvait, j’étais peut-être. Le moi conscient, la voluptueuse orgie. J’arrive en bas de page, la limite apparaît. Tu en es où de ta lecture ? Ce qui arrache à l’illusion, le chasseur carnivore. Garde-manger, grandes bêtes appétissantes. Camille tendue. Elle dit j’ai une sale gueule non ? Elle passe la main dans ses cheveux. On est sur le palier. On attend l’ascenseur. La lumière s’éteint. J’appuie sur l’interrupteur. Elle tire sur sa robe. Relève le col de son blouson en jean. Dit faut que j’achète des clopes et c’est sexy. On prend l’escalier, événement effectif. Œuvres complètes, quoiqu’il arrive. Ses lèvres rouges. La multitude inapaisée. La rage de posséder. Les liens de la tradition. La chute du combattant blessé. L’achèvement du propos. Un syndicat des victimes a existé à Londres dans les années 1960, probablement inspiré par les pacifistes antinucléaires, écrit Ballard dans La Foire aux atrocités. Il fallait mettre la main au ketchup pour simuler les blessures, un fascicule de recrutement rassure les volontaires : pour faire le mort, il suffit de s’allonger face contre terre.

Séparés par presque tout

Quand le soleil, perçant déjà. Puissance du faux, obscure clarté. Rythmes nus, hypnotiques, abîme électronique. Répétition impérieuse d’un même son étiré au maximum de ses fréquences, notations quotidiennes. Passages à vocation pharmacologique des Paradis artificiels, quelques rêves prodigieux. Une carte magnétique ultra chargée en points massages, un commissaire d’exposition qui affiche sa présence indicielle. Impulsions méthodologiques, quelque chose d’épuisé. Cartels de la section, confort de la visite. Que faites-vous dans la vie ? Je coupe les cheveux des stars. Ça rapporte ? Oui. Exercez-vous une activité secrète ? Oui. Est-ce dangereux ? Le peroxyde d’acétone explose à partir de 50° C, se décompose en méthane qui brûle violemment à son tour. Vide rayonnant, fixé dans son incandescence. Éléments de stupeur communs à tous les témoignages, appartenance à une thématique. Point de certitude, n’est-il pas remarquable ? Restes pétrifiés, la bande passante est saturée. Quêtes de nouveaux commencements, achever des pratiques. Bruit caractéristique d’un projecteur de diapositives 24 x 36, murmure des vents. S’unir à des mouvements étranges, ce qui est arrivé. Victimes noyées dans les égouts, éviscérées, défenestrées, frappées à coups de marteau. Dégoût croissant, statues antiques décapitées. Activation d’archives sonores, souffle brisé. « À Malibu, on faisait du feu même les soirs d’été, à cause du brouillard, écrit Joan Didion dans L’année de la pensée magique. Le feu, ça voulait dire qu’on était chez nous, qu’on avait tracé un cercle autour de nous, qu’on était protégés pour la nuit. » Unité retrouvée, là revient le récit en puissance. J’ai fait du feu, j’ai tracé le cercle. Fumigènes noirs et gaz lacrymogènes, altération de la perception. Quelque chose de Caspar David Friedrich et de Sunn O))) réunis. Dépossession, incertitude, incessant défilé de nuages. Multiplication des masques, échos de l’écroulement intérieur. Mouvement d’extension et de propagation des sensations, mode de recouvrement de la surface. De grands noirs tristes lavent les sols des saunas, nettoient les banquettes en Skaï des boîtes à partouze, vident les poubelles, ramassent les capotes jetées dans les coins sombres, disparaissent. Ontologie des mondes possibles, forces gravitationnelles. Lignes de fuite créatrices, environnement hostile. Scène primitive, les premiers mots : Ce jour-là. Crépitement des flashes, j’avance sur le podium. Lunettes Gucci, T-shirt col plongeant, veste Dior, jean Diesel, Johnny boots Saint Laurent, bagues Chrome Hearts, tatouages, un putain d’uniforme. Le jour d’après. Nulle voix. Les Rumble Fish du film éponyme de Francis Ford Coppola se jettent sur leur image qui se reflète sur les parois des aquariums, la bonne tension. C’est que la tyrannie, on peut y prendre goût. Un voyage surprenant, tout semble converger. Marcher dans la couleur, mais nous pourrions. Développer en histoire, faire l’hypothèse. Mythe, fable, virus, archétype, conte, métaphore de rupture. L’agent de la parole sort de sa veste des notes intitulées ÉLÉMENTS DE LANGAGE, Camille s’agite. Son corps pressé contre le mien. Sa joue plaquée contre la mienne. Sa présence enveloppante, jusqu’à l’excès. Symétrie de l’instant, ma main dans ses cheveux. Mes doigts qui se referment. Elle dit tu me fais mal. On écoute Jeff Mills, Moon: The Area Of Influence. Zone de lumière sur le parquet, le plafond haut. Mince voile d’ombre tendu à l’angle d’un mur, et elle se lève. Le ciel du début de soirée se teinte de nuances roses et bleues, il faut encore. Clarté romanesque, je me mets en éveil. Accomplissement de cette maitrise, se mouvoir dans les contrastes. Voies de l’art et de la magie, Camille sort de la douche. Elle dit tu as faim ? Je dis non. J’essaye de me souvenir du jour exact où je l’ai rencontrée, elle me griffe le visage. Elle allume une cigarette. Elle fume debout, adossée au mur. Entre deux fenêtres, elle me regarde. Quelque chose d’essentiel, elle souffle la fumée. Éblouissement ordinaire, des états immobiles. Un drone de type Sentinel, équipé de la technologie SkyNet, passe à la verticale de l’immeuble, un argument d’autorité. Elle s’habille. Chemise blanche, jean Levis’s 501, escarpins Gianvito Rossi. Elle appelle un taxi. Elle dit mords-moi, le cou tendu. J’arrache un morceau de chair. J’essuie mes lèvres, je lèche mes doigts. Ses yeux mouillés, jusqu’au bord du silence. Vacille au seuil d’une autre réalité. Destination qui s’ignore, terme marqué d’un parcours. Donc à présent, une zone d’échange. Un face à face. Nappe blanche tendue sur table bois, Bollinger brut. Elle dit tu as besoin d’argent. Je dis oui. Elle dit tu vas faire quoi ? Je dis je ne sais pas. Des gens qui vont et viennent, des serveurs qui circulent. Plateaux chargés, entre les tables. Transparence de la nuit, les animaux nocturnes. Elle dit il n’y a rien d’autre à dire ? Je dis non, rien. Elle dit je veux un très gros steak.

Je vais aussi

Te rendre aveugle. Brise de nord, Satan l’œil de côté. Après-shampoing brillance, les ailes de l’ange déchu. Cadeaux de bienvenue, avantages exclusifs. Supplice par écartèlement, dégradés chromatiques. Ici, aujourd’hui, réécrire le passé. Variations sur des choses minuscules, faire advenir des états d’exception. Série d’événements entremêlés par le montage, septembre 2018. Dancing en plein air, à Roquebrune-Cap-Martin. Feu d’artifice tiré en bord de mer. Boire du champagne dans les rochers. Photos souvenir, intensité du flash. La main de Camille qui tient une coupe. Ses ongles peints. Dior vernis, haute couleur. Rouge. Nuit passée sous silence, j’ai continué à boire. Elle a dit je vais me coucher. Je me suis réveillé sur un canapé. J’ai avalé deux Dafalgan. J’ai pris la bagnole. Je suis allé boire des cafés. Silhouettes humaines, montrent la voie. Tracent le chemin, l’argent prospère. L’angle d’une rue, la façade d’un bâtiment cachée derrière une bâche. Échafaudage, bruits de la circulation. Degré d’ennui pouvoir atteindre. Panique du lieu, détresse qui me saisit. Un homme lit un journal, et il a l’air réel. Je le fixe ostensiblement. Camille sur un transat, à mon retour. Au bord de la piscine, derrière ses lunettes noires. Ça va ? Ça va. J’ai presque envie de l’embrasser, mais ça ne dure pas. Je fais quelques longueurs, je m’allonge par terre. Attrait mystérieux pour ce que le hasard fait avec les nuages, un ensemble qui demeure invisible. Elle dit y’a le voisin qui est venu gueuler. Pourquoi ? La musique. Je la regarde. Son peignoir a glissé sur ses jambes, mon esprit aussitôt transporté. Dans les pages mortes des magazines. Les corps sont alignés, et ils attendent. Ethos discursif, le rôle des énoncés. Langage d’experts. Je passe mes doigts dans ma barbe naissante. Je sais que je vais me raser. Qu’est-ce que je savais d’autre ? Retour de l’imparfait. Sonnerie d’un téléphone, Camille répond. Allô ? Totalité des situations, aussi n’est-il pas étonnant. C’est dans sa cellule de la prison Supermax de Tamms, dans l’Illinois, que Brian Nelson, condamné à l’âge de dix-sept ans pour vol à main armée et complicité de meurtre, et qui passe vingt-trois années à l’isolement, recopie la Bible. Quatre-mille-deux-cent-trente-quatre pages manuscrites, ce fut la fin. Trajectoire de collision, Camille se lève. Se dirige vers l’escalier extérieur qui mène à la terrasse de l’étage, et à sa chambre. Quelques jours plus tard. Volets fermés de la villa. Intérieur d’une voiture qui roule vers Nice. Elle ouvre une bouteille d’eau. Tu en veux ? Un CD de Bo Ningen dans le lecteur. Live au Kex Hostel de Reykjavik, en 2015. Portable en charge. Le sien. Bagages dans le coffre. Vues du paysage, arrêt à une station service. Déjeuner à Villefranche. Chair animale. Conversation discontinue, à l’intérieur de la séquence. Elle dit tu ne m’écoutes pas. Nous sommes au bord de l’eau, la perception suppose. J’éprouve une sensation de flottement. Je suis désorienté. Je ne sais pas comment vivre. On monte dans la voiture. On arrive à l’aéroport. Brève scène pendant laquelle on nous voit attendre au contrôle, déposer nos sacs sur le tapis roulant, enlever nos chaussures, passer le portique de sécurité. Le déplacement cristallisé dans une forme, je sens renaître un désir neuf. Pas de ferveur particulière, penser la suite. Quelques secondes de silence, surgissement d’une image. Éjaculations abondantes, cycle illimité de faces spermées, instinct très sûr pour la vulgarité, ai-je écrit sur les murs du Garage en 2017. Exposition As You Look Back, Culbuteurs Event, Paris. Conditions d’existence du public, adrénaline et buzz mondial. Rythmique haletante, la séduction comme clé de la problématique d’offre. Quand je pense à l’excitation, au bonheur que j’ai devant un film X, dit la Pornstar au journaliste de Vanity Fair, je me dis que c’est encore la meilleure place pour moi. Quelle est votre ambition dans la vie ? Qu’aimeriez-vous faire que vous n’avez jamais fait ? Quelles paroles ultimes aimeriez-vous prononcer au jour de votre mort ? Un Double Cheese et une Grande Frite.

Énergie fossile

Au milieu du silence, l’éternité. Soleil mouillé, chaque jour qui passe. Zone de vitalité, rebonds sur le nuage. Pressentiment quasi apocalyptique de l’imminence d’une catastrophe, condamnés enfermés dans des cages accrochées au bras de grues de levage. J’écoute Jeff Mills et X-102, Rediscovers The Rings Of Saturn. Je découpe un morceau de tuyau flexible en caoutchouc, blanc. Je le colle sur une toile montée sur châssis. Blanche. Ce que je n’expose pas m’apparaît comme l’expérience essentielle, dit Gordon Matta-Clark à Donald Wall au mois de mai 1976. Qu’est-ce que tu fais ? demande Camille. Je me regarde. Qu’est ce que tu vois ? Une obsession. Une épopée tragique. Un élu de l’abîme, monomaniaque et passionné. Un microcosme symbolique. Une prophétie cryptique. Une proie furtive. La couleur blanche, dissociée du monde des significations plaisantes et rattachée à un objet terrible. Un Road trip qui fonctionne en spirale. La sérénité de l’invariance. Une discrétion exemplaire. Des impuissances, des asphyxies. Une scène de crime. La victime couchée sur le trottoir devant un hôtel minable. Le gel des lieux. Des agents de la police scientifique et technique, vêtus de combinaisons blanches, effectuent des relevés, prennent des photographies. Éclairs des flashs. Recueil d’indices, un déguisement. Celui que les dieux prennent pour descendre parmi les mortels, briser la tête d’un ennemi à coups de batte de base-ball. Projection de cervelle, éclats d’os. Nouveau contact, fusil à pompe. Mouvements silencieux de professionnels qui se comprennent sans se parler, la rigueur du détail. L’ordre voulu par le compositeur. La douceur de l’air, le héros keatonien. De longs couloirs. Un emploi d’agent d’accueil dans une succursale du groupe Karavel Promovacances. Des wagons hors d’usage abandonnés dans des gares de triage désaffectées. Un spécialiste. Un fils de pute qui transporte partout avec lui le cadavre de son père, dans un putain de cercueil en chêne et ça lui casse le dos. Notations cursives, liaisons organiques et tempêtes intérieures. Soixante mille migrants et prisonniers de droit commun parqués dans les tribunes du stade de France, potentiel dramatique. Processus de rétrécissement de l’espace. Vérité glaçante de l’existence, images qui révèlent un certain naufrage – cette façon qu’a l’œil de tomber, de ne pas savoir où se poser. Je voulais des personnages sans psychologie, dit Jean-Jacques Schuhl dans une interview pour son livre Entrée des fantômes, paru en 2010. L’auteur de Rose poussière (1972), puis de Télex n°1 (1976) précise : J’aime ces figures un peu vides. Puissances de destruction, stratégies de conquête. De chair et d’os. De crèmes et d’huiles. Ce qu’il y a à dire en premier lieu, tout se défait très vite. De quoi parle ton film ? dit Camille et elle se verse un verre de vin. Je mets une bonne minute avant de répondre. C’est une fille et un mec dans une chambre d’hôtel. Ça se passe au Meurice, ou quelque chose comme ça. On voit surtout la fille, filmée par le mec. Elle dit des trucs. Elle ne dit rien. On voit le mec deux ou trois fois parce qu’elle le filme avec son iPhone. Ils sont ensemble ? Oui. Non. On ne sait pas. Ils baisent ? Non. Il y a des dialogues ? Quasiment pas. Qu’est-ce qu’ils font dans cette chambre ? Ils ont rendez-vous avec un type. Le type appelle, repousse le rendez-vous. Il ne vient pas. La fille l’appelle. Il donne un autre rendez-vous. Ça dure trois jours et ils ne sortent pas. Le type finit par venir. Il est au bar et ils descendent. C’est tout ? Oui. On le voit ce type ? Non. On assiste au rendez-vous ? Non. On connaît l’objet du rendez-vous ? Non. Elle allume une cigarette. Ça dit quoi, finalement ? Ça dit que deux personnes ont rendez-vous avec un type, et ils sont dans une chambre d’hôtel. Ça dit quelque chose de l’attente. Ça dit l’intercession des doubles. Ça dit les contretemps. Ça dit la présence de cette fille. Ça dit la beauté. Ça dit le regard. Ça dit le face-à-face. Ça dit la lumière. Ça dit le room service. Ça dit la durée, les instants isolés et le portrait clinique. Plans fixes assez larges, ellipses temporelles. La caméra ne s’approche pas, ne détaille pas, ne morcelle pas, ne découpe pas. Ça dit les crânes empilés et les corps païens. Tu as un titre ? Non. Ça pourrait être le numéro de la chambre. On le verrait quand ils referment la porte derrière eux. Ce serait le dernier plan, mais je ne sais pas. Coutures visibles du vêtement porté à l’envers, une poétique de l’étrangeté. Le récit comme puissance de pétrification retournée, une redistribution des hiérarchies. Sacrifier au cadre de composition habituel, des formes composites. Je dis il y a une voix off. Une voix d’homme que l’on entend parfois. Qu’est-ce qu’il dit cet homme ? demande Camille et elle éteint sa cigarette.

Les cookies de John Cage

Couche supérieure de la troposphère, quelques cirrus. Caméras de vidéo-surveillance intégrées à l’infrastructure urbaine, la garde des palais. Lumière crue d’un néon faiblard, vie fluide et tatouée. Snipers armés de fusils FR-F1 équipés de lunettes à vision nocturne, rien de subversif qui ne soit domestiqué. Les instructions sont rassemblées dans un manuel intitulé La Fête et après, surveillance des constantes. Salles souterraines, des choses peintes sur les murs. Gouffres mythiques, stratégies de communication. Interrogatoires poussés, technique de simulation de noyade. Fumigations destinées à éliminer les animaux nuisibles, à prévenir l’introduction de parasites, de bactéries et de maladies dans les pays importateurs. Icônes et clichés, archétypes d’adversaires. Planification et entraînement. Fouilles archéologiques, village mérovingien. Matière et dispersion, un nuage de poussière. Tables, lits de camp, matelas répartis sur toute la surface de la Nef du Grand Palais, au centre de laquelle se dressent les débris du dôme effondré. Mouvement de dissolution continue, développement historique. Le fil des événements, dalles de béton de la République. Une femme qui erre dans les couloirs d’un HLM, abandonné. Focaliser sur les enjeux intimes, première mondiale à la Mostra de Venise. La souffrance est la dimension essentielle, l’élément clé, affirme le psychopathe penché sur sa victime. Vous avez soif ? lui demande-t-il, avant de l’achever. L’art de la poésie, et une montée d’adrénaline. Fonder un temple, la voix de Zahia Dehar : C’est votre bateau ? demande l’héroïne d’Une Fille facile au propriétaire d’un yacht amarré dans le port de Cannes. Ciseaux de l’écailler qui découpe des oursins, faux ongles siglés Chanel. Statues mésaupotamiennes, êtres hybrides protecteurs des hommes. « J’étais moi-même la maladie, dit Gombrowicz dans son journal, c’est-à-dire l’anomalie, quelque chose qui s’apparente à la mort. » Indices d’épuisement, troubles identitaires. Jusqu’à quel point vous sentez-vous étranger en tous lieux ? Fresques documentaires, autofictions violentes et incisives. T-Shirt rose vif ultra moulant, une urgence est toujours possible. Tables rondes thématiques, stands militants. Un reportage d’actualité, une inflexion idéologique. La Bentley Continental GT Blanc Perle du Duty-Free de l’aéroport international de Dubaï, la moitié d’un sandwich au fromage. L’obscurité de la nuit, un vol de chauves-souris. Des tribus sauvages. Des jeux d’enfant. La recette des cookies aux amandes que John Cage cuisina chez Teeny Duchamp – John Cage Cookies, made with all natural and organic ingredients. Quatre personnes nues traversent une route en courant, photographiées de dos par Ryan McGinley (Highway, 2007). Une esthétique Polaroïd, je sais où va l’été. Pratiques récréatives, bassins gonflables dans les jardins. Bleus. « J’ai toujours voulu une piscine et je n’en ai jamais eue », je cite Joan Didion. Niveau d’intensité, valeur du paramètre. Hostilité au récit, une collection de papillons. Les ailes de l’insecte sont fixées de chaque côté de la rainure par du papier cristal et des aiguilles. La ligne d’intersection des ailes postérieures et antérieures doit être perpendiculaire à l’axe du corps. Placer un morceau de coton sous l’abdomen pour le maintenir en position horizontale, heureux nouveau regard. Expériences les plus audacieuses, note de cadrage : « Vous m’avez amené là pour que je sois exécuté, pas pour que je fasse un discours. » Charlie Livingston, Les Derniers mots des condamnés. Précipité intense, une immédiate levée de masque. De grands soleils dorés, des glaces à la ricine. Camille debout dans l’encadrure d’une porte, paréo noué sur les reins. Elle dit tu m’écoutes ? Je dis oui. Elle dit OK, il y a beaucoup de trucs que j’aime à Paris et, je veux dire, j’ai vécu ici, mais enfin, qu’est-ce qui rend cette ville si effrayante ? Elle s’endort sur le canapé. Mèches de cheveux sur son visage. Bande son German Looking Dress, The Joan Group. Je me fais un café. Je bois un verre d’eau. Je prends la mesure de ma fréquence cardiaque. Je vais sous la douche. J’ai envie de bouffer des pâtes. Lignes de force rassemblées dans un accord rythmique, soixante pulsations par minute. Débardeur noir, bermuda Schott Kaki. J’ouvre des livres, je lis les fins. Destin fragile des civilisations, ambition des vestiges. Désir et combat, Camille s’agite. Elle ouvre un œil. Éclairs du flash du Plaubel Makina 67, je fais quelques portraits. Elle dit arrête. Elle dit quelle heure il est ? Elle cherche son téléphone. Elle se lève. Elle va à la fenêtre. Elle dit c’est qui lui ? Génie de l’existence, elle envoie un texto. Enchevêtrement des temps, le jour décline. Elle dit emmène-moi ce soir.

Just porn, no bullshit

Ciel voilé, pollution à l’ozone. Rien que l’asphalte et le cadavre d’une femelle cachalot, échoué sur une plage. La vapeur rose sur la crête des collines qui surplombent les pistes de l’aéroport de Kuala Lumpur. Le corps d’un poulet qu’on vient de décapiter, qui s’agite nerveusement dans la basse-cour d’une ferme de l’Ouest de la France, parcourt quelques mètres avant de s’effondrer. Énergie créatrice sidérante, déplacements de caméra. La lente progression d’une patrouille Vigipirate. Courir, se cacher, se remettre à courir, à découvert et tirs nourris. Le chaos risque de durer, avertissent les experts. Pillez le riche, battez le pauvre. Prophètes déments. Sommet du système hiérarchique de l’Église, le sang des martyrs irrigue les âmes qui se rapprochent de Dieu. Névrosés sous Xanax. Épisode dépressif majeur, des mecs fouillent les poubelles des stars. La cible du tueur prend une balle dans la tête, c’est la base du contrat. Concrétisation immédiate de toutes les perspectives de salut, c’est l’heure des médicaments. Moi aussi j’ai peur, dit Goethe, l’écran se gorge d’encre noire. ÉCOUTE JE CHERCHE DE LA DOPE ! hurle une bonnasse avec un cul de ouf et c’est le sosie de Léa Seydoux. Veut fuir d’odieux fantômes. Trajectoires prévisibles, la fabrique des images. Associations libres, la figure du héros. Organise le chaos, disparaît dans la perspective d’un immense décor. Soulagement immédiat et durable, goût de fer dans la bouche. Volonté jamais démentie de respecter les règles, obsessions mystiques, abîmes d’affectation. Une brune piquante suce un hardeur bronzé, c’est épique et sublime. J’aime tous les hommes qui plongent (Herman Melville), tu me fais un ralenti. Ne voyez-vous pas la pâleur augmenter sans cesse ? Je veux niquer dans du sang, dit le cadreur en bouffant des chips. Un technicien éteint les tubes fluo, une assistante sert des pizzas. Allégresse de l’obscénité, affirmation tranquille de l’évidence. Variations sur le thème de la tentation, des filles en string traînent du côté du jacuzzi. Ce n’est ni le jour, ni la nuit. Du rêve de paix et d’amour un jour caressé, il ne reste que des combinaisons, ordre déterminé par le spectacle. Circonstances crépusculaires, je fixe des vertiges. D’un côté la beauté, la gloire, les photos, Hollywood, les palmiers et les photos de Juergen Teller. De l’autre les ténèbres, la nuit, le vide, la solitude, l’absurde, la mort et les photos de Juergen Teller. Nappes synthétiques carrément glauques, pulsations menaçantes. Voyeurisme, dégoût de soi, jeu des névroses. Ambiguïtés morbides des sociétés contemporaines, et la grammaire. Sujets, prédicats et compléments d’objets. Claquement des syllabes – unités abstraites de la langue, les sons comme éléments du système linguistique –, déplacements furtifs. Et tandis que s’écroulent, au ralenti, des tours géantes, des barres d’immeubles, des usines de liquéfaction de pétrole, des barrages hydroélectiques, des échangeurs d’autoroutes, des ponts, des digues, des scènes et des tribunes, Camille jette sa cigarette dans un verre, traîne dans l’appart en culotte et elle branche son PC. Paire d’escarpins très classe par terre. Cette nuit elle est venue dans ma chambre, elle s’est couchée sur le lit. Elle a dit tu dors ? J’ai dit non. Elle a dit tu veux m’embrasser ? J’ai dit non. Elle a dit tu fais chier et on s’est endormis. Ce matin on a baisé. Six-cents calories par orgasme, on déjeune à la Perle. Humanité des protagonistes et un serveur s’approche. Pressentiment de quelque chose, un homme et une femme à la table voisine. Lui : faciès nerveux et pervers, des cicatrices sur le visage. Les cheveux noirs très courts, des vêtements sales. Elle : longs cheveux blonds cramés, visage inexpressif et beauté froide. Robe noire sans manches, elle dit tu vas rester longtemps ? Il dit je partirai demain. Détachement émotionnel, thème musical sous haute tension. À bout portant, l’énergie du langage. Elle dit au mec chelou tu peux me commander un Bloody Mary ? Ses ongles sont peints en vert, elle demeure silencieuse. Manipule un briquet. Vérité de l’être en situation, Camille découpe sa viande. Mâche avec énergie. Accomplissement d’une pitoyable métamorphose, elle parle au téléphone. On se voit à Londres, dit-elle avant de raccrocher. La conscience perçoit fiévreusement l’insoutenable, elle dit qu’est-ce qu’on fait maintenant ? La Terre est un globe immobile, elle se tourne vers la blonde. Vous avez du feu ? Unité de l’œuvre, qui a pour centre sa possibilité. « Il semble que tu aurais besoin de davantage d’idées pour commencer un livre », écrit Philip Roth dans Tromperie. Le taux d’humidité est de 34 %, Camille fumait. Dans cette nouvelle aux puissants effets, marquée par le désordre extrême des sentiments, les personnages, emportés par leurs passions, se livrent aux pires excès. Falaises déchiquetées, soixante dix-sept marches pour descendre à la plage, mer démontée, oublions ici. L’ordre linéaire des causalités, tout est au point de sa perfection. Nécessité absolue de bouger, on boit des cocktails au bar du Plaza. Camille dit j’ai connu l’ennui. J’ai connu l’obsession. J’ai vécu le désespoir amoureux, le fétichisme sexuel et la monogamie. « Cadavre de la vie affective », je cite J.G. Ballard. Elle dit je choisis toujours la noirceur. Elle dit frappe-moi. Je dis d’accord mais pourquoi ? Elle dit ça me fait kiffer, ça me donne l’impression d’être une pute. Elle dit j’aime ta peau et tes tendons, et elle sourit. Séquence rythmique des battements de son cœur qui l’acheminent vers ce point où il défaille, que va-t-il se passer ? Du paradis souffle une tempête, carte de vigilance. Elle dit ça va ? Je dis ça va. Un peu plus tard, une scène de douche. Présent nécessairement inactuel, affirmation publique. Camille s’enveloppe dans un drap de bain, s’approche du lavabo et fixe un point dans le miroir, par-dessus son épaule. Silhouette de l’assassin, une présence invisible. Blancheur de nacre des murs carrelés, soleil radieux. Suivent quelques plans dont la durée n’excède pas cinq secondes. Crash sublime de la pierre que je dresse finalement sur ma tombe, la douleur à pointes ramifiées s’endort. Mode de compréhension qu’autorise la littérature, Camille se sert un verre de Chardonnay. Elle dit c’est toi l’écrivain ? et je dis oui, presque aussitôt.

L’éternité par les astres

Playlist de Black Metal, martèlement des riffs. À cette minute, plongée dans une noirceur violente. Enfermement dans la chronologie, système linguistique de ponctuation. La phrase commence par une majuscule et finit par un point, nous tenons là. Ici comme ailleurs, le prototype de l’événement. Veste blindée en Kevlar, concentrons-nous. Figure centrale, littérature. Pensées les plus banales, émotions les plus évidentes. Ne jamais se quitter – « voir le monde, trouver des amis, ajouter à notre story » –, le miroir reste vide. Bandeau déroulant des dépêches, aussitôt disparues. Cosa mentale. In media res. Elle vend sa virginité pour un million d’euros, un banquier de Wall Street emporte l’enchère. Stratégies de manipulation, heuristique de disponibilité. Rituels par lesquels les puissants déploient les parades propres à frapper les imaginations, le dernier ready-made. Sa jambe amputée lui sert d’oreiller, ce qui peut être dit. Système de modélisation Esmeralda (Études multirégionales de l’atmosphère), le masque de Méduse. Image de la Gorgone, le bouclier d’Achille. Les cendres de Sid Vicious oubliées par sa mère dans les toilettes d’un bar à New York, l’urne posée sur le rebord du lavabo. Les minutes du Procès conte l’Occident, un sorcier vaudou et une poupée criblée d’épingles, le Maître des Portes, des querelles d’héritage, une chasse à l’homme. Quand le cauchemar a-t-il commencé ? Un appel à témoin. Film de cinquante-deux minutes, de rares dialogues. Pisteurs vêtus de combinaisons latex, lézards séchés en pendentifs. Techniques d’approche, relevés d’empreintes. Zones à défendre, points de crispation. La subversion exige, commence par inventer ta langue. Le seul endroit que je peux raisonnablement envisager d’occuper, c’est le bar de l’hôtel Crillon. Forer un trou dantesque, faits politiques contemporains. Considérations sur le Dry Martini, système d’évaluation de ta mère. Recevabilité de ma demande de visa pour Saturne, se coudre les paupières. La distance prodigieuse des étoiles, les comètes naufragées. Capacités de déploiement de Satan et ses armées, les scènes les plus démoniaques. Le sentier de randonnée qui relie aujourd’hui Banyuls à Portbou fut un chemin d’exil pour tous ceux qui fuyaient le nazisme, il est parfois possible. Dix-sept kilomètres, près de six-cents mètres de dénivelé, l’Espagne. Chaque époque rêve la suivante (Benjamin), ce qui est rejeté. Lignes d’action, dans notre vallée de larmes. De l’exode, eaux amères. Mort numéro 2450, de sexe masculin, noir, probablement trente ans. Expansion de l’Univers, il fut l’Individu. Mobilisation des fossoyeurs, le poissonnier prête son camion frigorifique. Bruit du zip de la fermeture du sac mortuaire, cadavre – et c’est toujours le même – que l’on soulève. Rien de vertigineux, juste accomplir le saut. C’est alors que débute la phase de putréfaction active qui se caractérise par la dégradation des muscles et la production d’acides gras volatils : indole, skatole, putrescine, cadavérine, la ligne droite du scénario. Il peut arriver que l’on demande à un interprète de tressaillir après avoir entendu frapper à une porte, processus perceptible. Action offensive, élargir le jeu, repiquer dans l’axe. Style impeccable, soleil frappé. Corps augmenté, c’est entendu. Bibliothèque, il faut nourrir le monstre. Radicalité constante, exigence poussée jusqu’à négliger l’essentiel. Envoûtante beauté du chef-d’œuvre, l’auteur donnait une interview. Peu enclin à l’exercice théorique, loin qu’il faille rejeter. Crépitement des flashes, c’est son meilleur profil. Générateur d’une systémique individuelle, des courants précurseurs. Température extérieure 26° Celsius, déterrer ses parents. Assembler les squelettes, mettre en vente sur eBay. Sinistres ces exhumations, les photos exclusives. « Asservissement du mot à l’image » – je cite Scott Fitzgerald –, des fonctions addictives. Accumulation de preuves, des choses soudaines : semtex, formex, C4, nitro, chlorate de soude. Il y eut un bruit sourd, en ces temps planétaires. Le Semtex est composé de pentrite, d’hexogène, de caoutchouc et d’huile de paraffine. Sa couleur est orange clair, il sent la gomme, demeurez en éveil. « La méthode la plus efficace et la plus prudente pour comprendre le monde est de considérer qu’il s’agit d’une fiction absolue », écrit J.G. Ballard dans sa préface à Crash, en 1973. Prise de décision encouragée par les algorithmes, Camille émet un rire léger. Une menace indicible, on boit des verres au Grand Amour. Cicatrices sur ses bras, qu’est-ce qui habite sa chair ? Pratique de la coupure, une énergie païenne. Son attrait pour le gouffre mais sans la note tragique qui lui est, habituellement, associée. Nul temps n’est plus compté, le geste comme signe sûr. Elle dit je rêve d’une gigantesque vague. Regard qui fait surgir les événements, les efface aussitôt. Elle dit tu vois quelque chose ? Je dis non, je ne vois rien. Elle dit je rêve en plein jour et j’ai les yeux ouverts. Elle dit tu ne vois rien. Contact et distance, suspens de la parole. Pouvoir et mystère, reste à conclure. Autoportrait en primitif, se tenir droit dans le néant. « Croyez en mes sentiments empressés » (Antonin Artaud à Gaston Gallimard), ici s’installe une certaine foi.