Nulle part et jamais

Faits de langage, état des lieux. Jonchés de cadavres. J’écoute l’album d’Idles Brutalism, sorti en 2017. J’ouvre la fenêtre de la cuisine, je regarde la vaisselle dans l’évier. Sale. Je me fais un café. Je m’assieds sur le canapé et je feuillette un magazine. Portraits de Nan Goldin, robe en soie Louis Vuitton. L’image d’une fille voguant sur la Seine debout dans une bulle transparente — Melvin Sokolsky, Bubble Seine,1963 —, une interview d’Emma Watson. Tenues écoresponsables et mode éthique. Fibres biologiques recyclées, je me dis que j’en ai rien à foutre. Je referme le magazine. Je reste assis jusqu’à ce que je sorte. La même urgence depuis hier, mais quelle urgence ? Les bruits de la rue, sombres désirs. Perturbations discontinues, je suis à peine ici. Cadre conceptuel, fragmentation, vague affaissement, un pote à moi : c’est pourri ce quartier. On boit un verre au Londres, un type s’approche de nous. C’est le deuxième mec en dix minutes qui nous demande du fric. Mon pote dit comment elle va Alexandra ? Je dis elle va bien. Junkie les dents pétées, se fait dégager par le serveur. Visage livide derrière son masque. Mon pote dit tu prends un tas de putains d’avions, des gros putains d’avions qui pulvérisent du kérosène, t’arrêtes de bouffer de la viande, tu bois du lait d’amande 100 % bio, tu déboulonnes quelques statues, tu manifestes en baskets Nike fabriquées en Chine ou au Vietnam et t’appelles ça Le Monde d’après. Je me sens incapable de prononcer le moindre mot, à l’exception de tu reprends quelque chose ? Il regarde son portable, il dit non, il faut que j’y aille et il se lève. Je me dis que je vais appeler Alex, je ne le fais pas et une abeille se pose. Sur le bord de mon verre. Je regarde autour de moi, les gens assis à la terrasse et ceux qui passent sur le trottoir. Je me dis que rien de bon ne peux m’arriver ici, que j’ai juste envie de vivre dans un hôtel de luxe, de rouler dans un cabriolet et dans le Sud de l’Espagne, de traîner sur les plages et je rentre chez moi. J’essaye de faire le vide et ça se passe plutôt bien. Euh, ça te dérange si je me déchire la gueule en matant du porno ?