Nulle trace toujours

Levé à l’aube. Pluie. Retour rue de la Fidélité. Le chauffeur du taxi s’embrouille avec un cycliste. Se fait traiter d’enculé, des vies qui s’agglutinent. Tension extrême, corps confronté au seuil. Je bois un verre d’eau. J’allume l’ordinateur. J’ouvre le réfrigérateur. Putain il faut que je fasse des courses. Je lave du linge. Je vais chez Urfa Dürüm, j’achète des brochettes de Kefta. Je rentre. Je bois une bière, je mange la viande. Je lis quelques pages de Qui je suis, le texte que Pier Paolo Pasolini écrivit à New York en 1966. Manuscrit inachevé et publié en Italie sous le titre Poeta delle Ceneri (Poète des cendres). Je pose le livre. Je fais le tour de l’appartement. Je me regarde dans un miroir et j’avais l’air réel. Poussière sur le parquet, jusqu’à quel point je suis chez moi. Sentiment d’oppression, ça devient inhabitable. Vertige devant, se mettre à la question. Dieux en exil, combustion des cadavres. Existence éveillée. Fragments osseux, c’est noircir la lumière. Os concassés dans un broyeur, je veux être inhumé. Amas enseveli en urne, je mets mon téléphone en charge. Je vais chercher une bière dans le frigo. Nature morte en grisaille. Ciel bas, et la pièce s’assombrit. Le bruit du sèche-linge. Les bruits d’un chantier. La sirène d’une voiture de police. L’écrivain assis sur le canapé avec sa bière. Le mythe de soi. Le lieu du crâne, un plan séquence. Pensée de la mort de soi. L’usage des cendres, après la crémation. Celles du père d’Alexandra, dispersés aujourd’hui dans le Jardin des souvenirs du cimetière de Valence. La loi du 19 décembre 2008 qui introduit, au nom du respect d’un principe moral de deuil, l’obligation d’assigner à chaque défunt une place fixe dans l’espace public. Frappez fort, comme pour réveiller un mort. C’est ce que Jean Eustache punaise sur la porte de sa chambre, avant de se suicider. Balle dans le cœur, bruit d’une détonation. Interview posthume, racontez-nous comment les choses se sont passées. Le droit de s’en aller, ce qui vient d’être dit.