Courir les ruines

Rue de Clignancourt et à midi. Je bois un café avec Alex. Elle dit c’est toujours la Guerre ? Je vais à la fenêtre. Les nettoyeurs ramassent des corps sans vie, les entassent dans un véhicule, ils seront enterrés dans des fosses communes. Et tombés dans la nuit. Je dis oui, peut-être, encore un peu. Choc septique, orage cytokinique. Hyper-inflammation, maladie systémique, et nous allons vers quelque chose. Dans cette ville tous les jours. Qu’est-ce qu’il dit Macron ? demande Alexandra. Il ne dit rien. Personne ne dit plus rien. Je nettoie les verres de mes lunettes, on sort acheter des trucs. Beaucoup de monde dehors. Des files d’attente. Une terrasse de café ouverte, avant la date légale et blindée. Le fait de l’autre, toute contagion. Les rides profondes d’une femme âgée, derrière son masque. Un peu de vent. Une canette de Red Bull vide qui roule sur le trottoir. On rentre. On mange de la viande rouge. Saignante. On boit du Haut-Médoc. Ça donnerait quoi, deux-mille signes sur ce déjeuner ? Désir et destin, framboises et Vodka. Alex me montre ses dessins. Des robes, des T-shirts, des chemises. Un pantalon évasé. Des jeans blancs et une jupe trois boutons. Ça avance avec les italiens ? Elle dit non, pas vraiment. Elle allume une cigarette. Elle s’assied sur le canapé. Elle ouvre un magazine. Xavier Dolan en couverture de Crash, je regarde un fil d’actualités. Rafales d’armes automatiques et gaz lacrymogènes. Une tache verte de putréfaction qui apparaît sur l’abdomen du cadavre de George Floyd. Tension artérielle, les poumons asphyxiés. Déploiement et multiplication des dispositifs, une chanteuse vend son âme aux enchères. Lente agonie, envisager le dernier instant. Syncope et la révolte fonde. Le mouvement vers l’oubli, un vertige très humain. Des exceptions durables, période d’incubation. Les données de la science, la lumière du couchant. Le Vieillard Errant parmi les Fantômes, de Francisco Goya. Écrire sans développer. Crise sanitaire et sociale, exécution du droit, la danse piétine. Alex dit moi c’est pareil, je ne sais pas ce qu’il faut dire. Ne dis rien.