Fièvre néant marqué

Ciel gris cendre, j’écoute Rothko Chapel. Je me fais un café. Alex m’appelle. Ça va ? Ouais. Tu comprends quelque chose à ce bordel ? Non. Qu’est-ce que tu fais ? Rien et toi ? Pareil. Soleil noir. Nous restons muets quelques secondes. Elle dit je rêve de passer deux mois en Corse, ou un truc comme ça. Avec piscine. Sa peau dont je connais l’odeur, et caresser son corps. Se construire en dialogue. La cicatrice sur sa jambe, son piercing à la chatte. Elle se lève. Elle allume une cigarette. Elle tourne en rond dans son studio. Quelques livres sur une étagère, des trucs sur le canapé. Son PC sur une table, des magazines un peu partout. Des fringues sur un portant. Elle dit tu te souviens de Nuit debout ? Je réfléchis une seconde. Tu veux dire le mouvement social ? Oui. Putain mais ça fait deux siècles ! Pourquoi tu me parles de ça ? Je ne sais pas. J’y pensais ce matin. Quelle année Nuit debout ? Ça avait disparu. On faisait quoi il y a quatre ans ? Et faire parler les morts. Je prends une bière dans le frigo. Je bois un shot de Mezcal. Alex bâille. Elle dit je n’ai pas vraiment dormi cette nuit. Je suis fatiguée. Je bois une gorgée de bière, et la fatigue est l’événement. Je vais à la fenêtre. Un peu de monde dehors. Le SDF devant le Grand Amour, sur ses cartons. Deux racailles du quartier, qui zonent près de chez Jeannette. Je me dis que je vais me casser. Lâcher cet appartement. Quitter Paris, où j’ai toujours vécu. Je regarde la toile posée par terre et ça doit faire six mois. Plus de deux mètres de haut. La recouvrir de papier froissé, et à certains endroits. De plastique blanc noyé dans le Gesso, de Kleenex usagés. Je ne le fais pas. Dénuement des ressources. Poubelle et clinique. Durable inachevé. Résidus de chiotte hypermoderne, l’épuisement du sujet. À peine présent et presque rien. Hypothèse interprétative, le seuil enfin franchi. Dehors plombé, l’interruption par le virus. Faux négatif et chaîne de transmission. Cible du test, échantillon pollué. Nuages crépusculaires, la multitude chacun. Séparation, et mon regard s’abîme.