Masturbation et Häagen-Dazs

Skype avec Alex. Elle dit tu as l’air mal. Je dis non, je vais bien. Elle dit tu es sûr que tu ne veux pas venir ? Je dis oui. Elle porte une veste de tailleur bleu pastel oversize sur ses seins nus. Changeante et insaisissable, et il se dégage d’elle. Ténébreuse et animale, elle dit tu écoutes quoi ? Je dis Black Midi, le ciel est clair. Elle dit mon père est mort. Sincères condoléances. Elle dit arrête tes conneries. Je dis Covid ? Elle dit non, infarctus. Il y a deux mois, je ne l’ai appris qu’hier. C’est le notaire qui m’a écrit. Elle dit tu veux que je te dise en quoi je suis personnellement concernée par la mort de mon père ? Je dis oui, absolument. Elle dit je vais toucher un paquet de fric. Je dis c’est bon ça. Elle dit oui, carrément. Et ta mère ? Quoi ma mère ? Elle le sait ? J’imagine. J’en sais rien. Oh putain, ma mère ! C’est la seule en France à être confinée, genre. Tous les jours elle m’appelle. À chaque fois elle dit c’est moi et ça me rend dingue. Tu n’imagines pas les conneries qu’elle me sort. Merde ! elle vit dans une baraque avec un jardin ! Bref. Je ne réponds plus. Alex passe une main dans ses cheveux, j’ai une montée d’adrénaline. Je le sens venir depuis ce matin. À part ça ? Elle dit je n’ai plus rien à manger. Il faut que j’aille faire des courses et ça me fait chier. Elle dit je vais me faire livrer. Tu as des masques, toi ? Je dis non. Tu sais où en trouver ? Non. Elle se lève. Elle va dans la cuisine. Elle revient avec un café. Elle s’assied. Elle ajuste la caméra. Elle dit c’est ça le truc. Quel truc ? Elle allume une cigarette. Le truc c’est le vide mental et j’y arrive à peu près bien. Je glisse hors de moi-même. Elle dit pas d’analyse. Pas de commentaire. Pas de synthèse. Simplicité avec le pire. L’accord avec le temps, je neutralise l’angoisse. Le fixe et l’immuable, perçus dans ce mouvement. La consistance du rêve et une coupe de champagne. Deux coupes. Elle dit je mange des glaces. Et je ne sors plus courir. Je me branle mais pas plus que d’habitude. Voilà. Tu dors toi ? Je dis non, pas vraiment. Elle boit son café. Elle dit après le confinement on fait les boutiques et je défonce ma thune. Elle écrase sa cigarette. Elle me regarde, de ses yeux verts. Frange noire sur le côté du front. Elle enlève sa veste, elle s’enfonce dans le canapé, les jambes ouvertes. Exhibition totale du corps, les bras levés au-dessus de sa tête. Et elle s’étire. Quoi d’autre ? Pas grand chose. Tu vas faire quoi ? Rien et toi ? Pareil.