Thèmes et variations

Skype avec Alex. Elle se fait appliquer du vernis à ongles par deux filles vêtues de combinaisons intégrales blanches, capuches relevées sur la tête, masques anti-projections sur le visage. Elle dit je suis Alexandra. Je dis je sais. Elle dit non, tu ne sais pas. Je sens qu’Alexandra Rose — yeux verts, cheveux noirs, coupe courte et frange asymétrique, t-shirt et jogging Adidas — va me faire chier. Elle dit je me montre telle que je suis, mais tu ne sais pas. Je dis putain, j’essaye de ne pas penser à ce genre de trucs. Elle dit ah oui ? Elle se redresse, pâleur lunaire. Elle dit t’as une sale gueule. Qu’est-ce que t’as ? T’es malade ? T’es testé positif ? T’es sous Doliprane ? Tu prends de la Nivaquine ? Je dis c’est bon, détends-toi. Je porte un jean, j’ai les pieds nus, une bouteille de Gin dans une main, je tourne en rond dans la pièce. Elle dit qu’est-ce que tu fous aujourd’hui ? Je dis tu vois en écartant les bras. Point de tension, le feu qui l’anime, les seins tendus, les cuisses épaisses et musclées, ce désir-là, ses lèvres roses presque mouillées, contraction de ses lèvres, micros mouvements de son corps, codes d’expressivité, jeu en situation. Se mettre en situation de servir son expérience. Y parvenir et faire valoir ses droits. Les filles remballent le matos et elles s’en vont. Une porte claque. Alex agite ses mains pour faire sécher le vernis. Je dis t’es sortie ce matin ? T’es allée courir ? Elle dit non. Elle souffle sur ses ongles, je devine un excès. Je devine une attente, je l’éprouve physiquement. Elle dit je me sens plus seule jamais. Elle dit ça me rend vénère. Elle dit tout ça n’a pas de sens et je suis victime des réducteurs de têtes. Elle dit je suis en train de me perdre et elle se marre. Son téléphone sonne, elle jette un coup d’œil sur l’écran et elle ne répond pas. Elle dit mourir à trente-six ans, quand tout orgueil en toi. Je suis dotée de nouveaux pouvoirs et je suis exposée. Je l’écoute et j’aime ça. La parole et l’image, des prophéties en acte. Elle se lève et elle prend son PC. C’est le bordel dans l’appart et c’est pire que chez moi. Elle va dans la cuisine. Assiettes sales dans l’évier et elle pose le PC. Elle verse du vin dans un verre. Rouge. Elle ouvre une fenêtre et elle allume une cigarette. Elle boit une gorgée de vin. Elle me regarde. Je porte la bouteille à mes lèvres, je bois du Gin. Mon bras retombe le long de ma jambe, j’ai presque envie de danser. J’ai presque envie de baiser. Elle dit si je meurs tu me coules dans du béton, Ok ? Et tu gardes ça chez toi. Tu le feras ? Elle éteint sa clope, je la vois alors. Se lever, sortir du champ. Elle dit je vais pisser. Persistance de la scène ordinaire, ville lumière, reproduire un schéma. Succession d’autres, se clôture en système. Dire les choses telles qu’elles sont, avec des mots. Ou pas. La lente acquisition de la force, se regarder dans un miroir. Hésitation prolongée, quelques chants prometteurs. Banaliser l’action, dans l’espace littéraire. Trois milliards d’êtres humains confinés, et cette femme-là. Bruit multinational sur les écrans, jouer demain. Le même rôle, les marchandises et nul ne sait.