Un passé simple

J’étais chez Camille à Londres. Studio à Greenwich High Road, fin février 2018. Mobilier clair et lumière douce. Une tonne de bordel. Quelque chose comme My Bed de Tracey Emin, matelas posé au sol et des trucs autour. Rien sur les murs, à l’exception d’une photo d’elle dans les chiottes : nue, coiffée d’un chapeau de Cowboy et faisant le geste de tirer au Revolver. Une as de la gâchette, surgissait dans l’image. Coups obstinés, la loi et l’ordre, l’aventure constituante, l’image répond en force. Méthode de vivre. Non, pas de méthode. Méthode mon cul. Soixante-millions de morts par an et pas que des arabes, c’est ça la méthode. Détruire les mythes, valeurs communes. Et il est où l’indien ? Événements révolutionnaires et régner sur. Les ongles qui poussent et bâtir le temple. Une vie sans les mots, le sens n’apparaît. États multiples, on boit des verres au Belushi’s. Elle dit j’ai peut-être un nouveau client. Elle parle d’opportunité. Elle dit j’y vais demain. Elle dit ces enculés exigent des délais de plus en plus courts, et révisent les tarifs à la baisse. Genre j’ai qu’à fermer ma gueule. Elle dit j’appelle pas ça La Crise. C’est juste une putain de guerre. Je dis c’est ça, une putain de guerre. Elle dit OK, on va faire ces putains de trucs d’adultes, et tout m’oblige. Elle dit vulgarité et prosaïsme et tu vois ce que je veux dire. Je dis non, je ne vois pas. Elle boit un Mojito et la paille à ses lèvres. Elle dit je vis encore et tout ce que j’ai. Vacance de tout. Elle dit ce que je veux c’est pas grand chose. Elle fait tourner la paille dans le verre et la menthe. Elle dit les putains de démons et où pourrrais-je aller ? Bascule. Je vais au bar, je reviens avec un double Gin. Je suis métal, elle m’adresse un sourire. Postulat aphasique, je ne sais pas encore — nourris-toi est en nous, de ta chair a le goût, naître en moi le roman — que j’écrirai Camille. Présence et clarté, à neuf et à vif. Pourquoi se faire entendre ? Lutte engagée, que l’on commence à lire. Autant que je ressens, les mots d’emblée. Ne pas rendre les armes, et ce livre en effet. Laisser agir en soi. Logique de l’autre, Camille est là. Je l’entends grincer des dents. Je l’entends chanter. Crier. Parler. Rire. Je l’entends qui respire. État émotionnel proche de zéro, murmure à mon oreille. Exploration des flux de conscience. Je l’entends appeler Pizza Express, commander deux Margheritas. Je la vois dormir la bouche ouverte. Marcher pieds nus sur les rochers, à Roquebrune-Cap-Martin. Pisser dans les rochers. Assise dans la bagnole devant la pompe d’une station-service et je viens de faire le plein d’essence. Manger des pâtes sur le toit-terrase d’un hôtel à Rome. Mordre dans une tranche de pastèque, je vois le jus couler. Crache dans la bouche. Je la vois mettre son jean, faire sa valise, monter dans un taxi. L’orgasme au crépuscule, courir à l’aube. Faire ses abdos, prendre sa douche, ouvrir les yeux, bronzer sur un transat. Chausser ses escarpins, se tordre la cheville sur un trottoir. Faire claquer son Zippo, allumer une Dunhill. Appliquer du vernis sur ses ongles. Rouge. Saisir des baguettes et manger un Udon. Nourrir. Entre ses doigts, et aspirer les nouilles. Dormir. Couchée avec de la fièvre et les médocs sur le tapis au pied du lit elle dit : tu peux me passer mon iPad ? Modalités sensorielles, un style désaffecté. Je ne la vois pas mettre le canon d’un SIG-Sauer dans sa bouche. Je ne la vois pas écrire de la poésie. Je ne la vois pas introduire un tampon hygiénique dans son vagin. Je ne la vois pas retirer le tampon de son vagin. Je ne la vois pas, enfant, enterrer ses poupées dans des trous creusés dans le jardin de la Ferté-Saint-Cyr. Je ne la vois pas, debout près du portail, fixer la jambe arrachée de son frère sur la route devant la maison, dans l’herbe du talus. De ses yeux secs. Je ne vois pas le corps de son frère, séparé de la jambe. Je ne vois pas sa mère qui ramasse la jambe. Excès de réel, mécanique implacable. Je ne sens pas l’odeur du cadavre de son frère. Je ne la vois pas fleurir sa tombe. Éveille-toi, elle a dit j’étais seule. Rouleau de cellophane et je la momifie. Contemporaine. Elle s’éveillait, le monde jusqu’à. Hors du commun, être à la fois. Y revenir, c’était toujours. Lieu de jouissance, dans le langage. Elle se met à quatre pattes, elle plaque ses épaules sur le sol et sa main branle. Les points aveugles, que font les mains ? Porte la main. Abolir la distance, un couteau sur la gorge. Fonctionnement des échanges symboliques, dureté de l’acier marque la peau. La main heureuse, jusqu’à l’extrême. Maintenant, poser la question : que sais-je alors ? Je veux dire d’elle, de Camille et scander la puissance. J’ai brisé la structure, conjonction fulgurante. Séquence anticipée d’actions, elle dit laisse-moi. Elle dit j’y vais. Elle dit t’es où ? Elle dit je suis prête. Elle dit j’achète. Il faut que j’achète. Je vais acheter. J’achète. Elle dit j’ai besoin de et il me faut. Elle dit remplir le vide. Elle dit regarde-moi. Je la regarde. Scène dans l’obscurité, ou presque. Écart entre le sourcil et la paupière. Sa tête légèrement inclinée vers l’avant, une esthétique de l’immobile. Un peu plus tard. Elle éteint sa clope, rejette l’idée de perspective, va à la fenêtre, se déshabille, s’assoit nue sur une chaise, se renverse en arrière, se pince le bout des seins, épluche une clémentine, elle dit tu as maigri et je dis non, elle dit trouve-nous un film violent et je dis oui, ouvre le ventre et à mains nues. Pathologique, relationnel. Section des carotides, pas d’érotisme de la blessure. Anthologie de la dépravation. Elle enlève ses lunettes, se frotte les yeux, elle dit faut que j’aille chez l’Ophtalmo, elle ne dit rien et elle se lève et elle s’approche. À me toucher je mords sa bouche. J’aspire sa langue. J’empoigne ses cheveux. Je tire ses cheveux. On baise et elle se doigte. Perception sensible, ce qui se passe à présent. On visite « A View from Zabreb: Op and Kinetic Art » à la Tate Modern. On voit « A Time for New Dreams » de Grace Wales Booner à Serpentine galleries. Des certitudes grammaticales, une parenthèse rituelle. Performance de MJ Harper, An Exercise in Balance. Tableau vivant et toute métrique. Désinvolture panique, et les faits rapportés. Samsung dévoile le Galaxy S9, propositions juxtaposées. Une ambulance piégée explose à Kaboul, et la matière s’anime. Flux narratif, négocier le Brexit. Engagé par référendum, des paquets d’intestins. Bousillés à l’alcool, les équipes de SpaceX. Font décoller le Falcon Heavy de Cap Canaveral, les rayons primitifs. Certitudes opérationnelles, depuis longtemps déjà. Technologie, laisse son empreinte. La maquette du Tara, goélette polaire pour l’étude de l’état de la glace est exposée chez Agnès B., dix ans après la dérive du deux-mâts dans les eaux de l’Arctique. Vagues noires et tranchantes comme des lames. Dynamique à l’œuvre, la gueule du chien écume de bave. Make France great again! exhorte Marion Maréchal-Le Pen devant le congrès annuel de la droite américaine. Une nation millénaire, je suis venue vous dire. Frontières occidentales, et dans cette perspective. Épisodes successifs, conduire à cette conclusion. La fixation des peuples et des individus ? La conscience d’un déclin imminent ? Discours sur la décadence, le rythme s’accélère. Champs magnétiques, faisceaux de particules. Une trêve humanitaire de trente jours en Syrie est votée par l’ONU, ils ont tous un programme. La Ghouta orientale visée par des bombardements. L’inanimé, enclave rebelle. Arme chimique au gaz Sarin, voyant cela. Disparition du signal, les causes de ces débordements. Assis à l’arrière d’une Mercedes-Benz Classe S W140, Bachar envoie un SMS. Bachar ne lit pas La Vie psychique du pouvoir de Judith Butler. Bachar demande à son chauffeur d’accélérer. Bachar reçoit un SMS. Bachar appelle sa femme. Bachar a deux trous noirs sur son visage gris. Soutien logistique et militaire des alliés russe et iranien, déterminé à l’horizon. Vocabulaire de l’hégémonie, le sang régulateur. Biblique et historique, signe d’ovulation. Enjeux géopolitiques, la coprésence des temps. Rassemblements d’extrême droite et de militants antifascistes en Italie, et c’est documenté. Le groupe pour le soutien de l’islam et des musulmans (JNIM) revendique l’attaque contre des soldats de l’Opération Barkhane, étendue silencieuse. Portent le deuil et neutralisent. Barkhane est le nom d’une dune qui prend la forme d’un croissant, et sous l’effet du vent. Fictions accumulées. C’est peut-être la haine, les moyens déployés. Formulaire mode d’emploi, remplir les cases. Demande d’autorisation globale de transit de matériels de guerre, armes et munitions. Résolutions secrètes. Dans cet espace, et l’Avant-Dire. Cerfa n°12363*03, DÉCLARE. Mettre des gants, fouiller la plaie. La pêche industrielle exploite plus de la moitié de la superficie des océans, un pâle soleil. La poussière monte, le ciel plombé. Tout arrive, loin encore. Et chaque hiver, va au vivant. L’air respiré, mais aujourd’hui. Tissu nerveux, Camille travaille. Je débouche une bouteille de vin. J’écoute Lift Your Skinny Fists Like Antennas to Heaven de Godspeed You! Black Emperor. J’ouvre un numéro de Purple qui date de 2016. Objets de chair, titres des séries mode : Alone Together, Mirror Mirror, Tear Me Apart, Naked Lips, Innocence and Panic et Night Pictures. Sublime et surface. Il y a un truc sur les Polaroïds de Balthus, une interview de Kenneth Anger par Simon Liberati et c’est Terry Richardson qui fait les photos. Je referme le magazine, je prends mon téléphone. Je pose le téléphone. Température extérieure six degrés Celsius, vent fort, les eaux d’égouts brassées grands flots. Les pages perdues, et des extases à plus finir. Épileptiques. Plonger dans les backstages et partir en Larsen, vider les lieux et rien à dire. Camille s’étire, elle se massait la nuque. Elle boit un verre d’eau et se tourne vers moi. Elle dit qu’est-ce qui importe ? Je dis j’en sais rien et c’est à peu près tout. Il faisait nuit, elle ouvrit au livreur de pizzas.