L’enfer et en même temps

Camille vient à Paris et elle repart, c’est le livre sur rien (voir l’article posté le 18 juin 2019, intitulé Toutes sortes d’acrobaties). Paris-Plage sera celui du dédoublement schizoïde. Le Journal c’est le commencement — et le recommencement — de cette littérature. Le Journal c’est le bruit à l’intérieur d’une tombe. Témoignage achèvement, c’est fixer des repères. Précision, et tenir la distance. Brèves notations, une dissonance. L’expérience intérieure, le transitoire et la baleine. Le tambour d’une machine à laver, et la vitesse de rotation. Le vortex mais sans le trou, ni le volume. Lessiver, les fictions les plus plates. Monstre aquatique, vers le fait que chaque phrase : c’est le blanc implacable, le sillon écumant. Échappées salutaires, tempo fiévreux. Rapport sur moi (mais pas que), les aliments. Broyage des poussins et castration à vif des porcelets. Chevreaux pendus à un crochet, vivants. Vaches étourdies, joint de l’anus. Fin annoncée, déplume l’oiseau. Abattoirs pour chiens et produits carnés, normes techniques, valorisation des carcasses. Les unités de sens, les pratiques de dépouille. Résidus de l’estomac, convoyage pneumatique. Vitesse prosodique, scie à thorax ouvert. Retrait de la tête, gras de surface. Traitement des déchets, égorgements à vif. Extraction des graisses et des protéines, et la destination. Farine de sang, engrais riche en azote. Rôtir un bœuf, et la sauce verte. Récurrence du motif, et nous verrons plus loin. Une déchirure, une violence singulière. Le corps momifié d’un rat, le vol d’une chauve-souris. Formes artistiques de la nature (Kunstformen der Natur), livre de lithographies illustratives de sciences naturelles publié par le biologiste allemand Ernst Haeckel en 1904. La planche soixante-sept montre quinze têtes de Chiroptères, j’ai l’intention de la reproduire dans Voilà (projet de magazine décrit dans l’article du 4 février). Importance accordée au papier, ainsi naît la conscience. Jeux en miroir, ce qui m’excède. Si peu vécu, un bref instant. Gravé dans la pierre du temple, et sans doute y-a-t-il. La part du feu, Camille est face au mur. Téléphone sur l’oreille, elle dit oui mais. Elle dit d’accord, elle dit demain et elle raccroche. Elle nage à la piscine Saint-Merri. Elle dit ce que je veux dire. Elle danse. Je la photographie. Je prends une douche. J’envoie un mail. Elle dit tu lis quoi ? Elle dit tu as lu Édouard Louis ? J’ai lu Qui a tué mon père. Camille travaille. Camille nettoie les verres de ses lunettes. Camille mange un Kiwi. Elle dit la spécialisation. Elle cherche le chargeur de son téléphone. Elle traîne en culotte. Elle dit tu viens courir ? Je dis non. Elle dit putain mais Mélenchon ! Elle boit un Perrier. Elle répète Mélenchon. Toute manifestation, maintenant c’est la météo. La vigilance orange, et invoquer en vain. Camille dit cette histoire, qu’est ce que c’est ? Elle dit le désastre annoncé. Elle dit tout s’écroule ou bien ? Elle dit le fanatisme. Elle dit je m’oppose. Elle dit je m’abonne. Je dis c’est bien. Elle dit ce que je veux et elle dit euh. Elle lit Qui a tué mon père. Elle dit depuis l’enfance. Le voyage impossible, engagée dans un souffle. Le chemin jusqu’à la grille, j’avançais dans la boue. Elle dit l’herbe coupée. Sueur suce mais encore première fois. Elle dit la mouille de ma chatte. Elle dit faut que j’achète du shampoing. Elle met du rouge sur ses lèvres. La journaliste Arlette Chabot dit 64 % des français ne se sentent plus chez eux en France et elle fait référence à une enquête Ipsos. La journaliste Arlette Chabot dit l’immigration est un problème mondial. Elle dit montée des populismes et renaissance de l’extrême droite en Allemagne. La journaliste Arlette Chabot dit Emmanuel Macron est-il déterminé à envoyer les policiers dans les quartiers contrôlés par les dealers alors que la drogue assure la paix sociale ? La journaliste Arlette Chabot s’exprime sur Sud Radio. La journaliste Arlette Chabot touche le col de son chemisier à rayures. L’éditorial de la journaliste Arlette Chabot est rédigé sur deux feuilles de papier qu’elle tient de la main gauche. La journaliste Arlette Chabot dit pour les français, immigration et délinquance depuis trente ans sont synonymes d’impuissance de l’État, d’impuissance des politiques et des gouvernements. La journaliste Arlette Chabot arrête de parler. La journaliste Arlette Chabot n’écrira pas La Vie sexuelle d’Arlette Chabot. La journaliste Arlette Chabot n’a jamais dit la veille de mon anesthésie à la télévision. Poème épique, actualités et commentaires. J’écoute La Nuit transfigurée d’Arnold Schoenberg. J’écoute The Perfect Kiss de New Order. J’écoute Ducter de Black Midi. Camille dit j’ai mes règles. Camille dit on bouge ? Camille met son blouson. On sort. On croise une patrouille de l’Opération Sentinelle. On passe devant un corps à moitié enfoui dans des cartons sur le trottoir. Il y a de la merde parce que le mec n’a sans doute pas la force de se traîner à plus d’un mètre. Ça sent la merde, il s’est chié dessus. Les soldats qui marchent dans la rue à Paris on ne les voit pas. Je ne les vois pas. Camille ne les voit pas. Ils sont sans visage et sans nom. Une patrouille de l’Opération Sentinelle ça fait tableau. C’est dans le tableau. Le tableau c’est ce qu’on ne voit pas. Le tableau c’est qu’on ne voit plus. L’image de l’œil, on est rue de Rivoli. On va chez H&M. On sort de chez H&M. On déjeune rue de Bretagne. Perspectives diachroniques, Camille envoie un SMS. Elle dit je vais prendre les coquilles Saint-Jacques. Elle regarde les T-shirts qu’elle vient d’acheter. Elle dit c’est cool. Elle les remet dans le sac. La table est bancale. Le serveur cale la table. Camille mange les coquilles Saint-Jacques. Elle dit je suis une femme. Elle dit je suis cette femme. Elle ne le dit pas avec des mots. Charge érotique, j’ai du mal à finir ma viande. Débris et lambeaux, je suis pris dans ma viande. Je me dis que j’aurais dû prendre les coquilles Saint-Jacques. Je me dis que j’aurais dû prendre les œufs brouillés. Je me dis que j’aurais dû me contenter d’un Coca Light et d’une rondelle de citron. Camille sourit. Camille je la vois. Elle dit tu ne dis rien. Elle dit c’est déjà-là. Qu’est-ce qui est déjà-là ? Elle dit l’attente d’un mouvement. Je dis c’est toujours là. Je dis la lumière grise. Je dis ce qu’on va faire. L’existence du tableau, aller jusqu’à. L’appartement, nos deux figures. Camille prend une cigarette, fait claquer son Zippo. Flux impétueux, les bruits urbains. Rage et averse, les choses visibles ruisselaient d’apparence. Je suis Camille et j’en ai l’apparence. Vêtements du personnage, un tremblement multiple. C’était sera, d’un texte à l’autre. Puissances du faux, déesse aux pieds d’argent. Légendes et marqueurs, la prose ici. Brève incursion dans le fantastique, perfection sidérante. Fonction illocutoire d’un acte de langage, on serait là au seuil. Pulsions scopiques, c’est quelque chose qui te traverse. Contre-champ sur ce qui se dérobe, pirates à l’abordage. Errance et exil, dans cet abîme. L’anomalie et le barbare, se résument dans le désir. Semer le trouble, nous sommes traqués. Le pouvoir insurrectionnel, les lignes mêmes et la cursive. L’intensité lyrique et l’après-coup. Vie majuscule, particules fines. Passants vêtus de la dernière collection Helmut Lang, ça c’est un plan séquence. Manteaux doublés en mouton, chemises pourvues de sangles. Direction artistique, on s’arrête au Franprix. C’est ici, à cette adresse que Lénine donna une conférence sur le Parti ouvrier et la religion, le 21 mai 1909, dans ce qui était alors la Maison commune du 3e arrondissement. Drapeaux rouges de l’Âge d’Or, révolution qui allait advenir. Compréhension réelle de — les classes dominantes, la sphère productive, la hausse des taxes sur les carburants, les Gilets Jaunes, l’accès à la consommation, le centre et la périphérie —, nous voulons désormais. Peuple français, quels territoires ? D’où la vie se retire, ce que j’entends alors. Le discours du Réformateur, le moteur d’un dermographe. L’aiguille du tatoueur s’enfonce dans la peau d’une petite meuf qui se fait faire un Blackwork sur le bras. Ce que je sais : l’encre mêlée au sang. Les critères du sublime et la rue de Bretagne. Accrochage entre deux bagnoles, les mecs s’engueulent. Effets de débordement et de saturation, le quotidien le plus banal. Objets chargés, responsabilité incombe. La ville dans ses états, la multitude des signifiés. L’asservissement des corps, éluder toute présence. Et la barbe des hommes. Foule citadine, Camille achète Numéro. Elle dit tu veux quelque chose ? Je dis non. Ce à quoi j’ai pensé, sans doute était-ce. Réalités hétérogènes, devant le kiosque à journaux. Souvenir d’été, l’apnée statique à Roquebrune-Cap-Martin. À plat ventre sur le fond du bassin, les bras ouverts. Ceinture de plomb, les yeux fermés. Caché comme un Dieu, une fois encore. Dans le libre élément. Contractions du diaphragme, bradycardie réflexe. Faire surface, ouvrir la bouche, une simple ivresse. L’odeur du Sud, Camille est là. La nuit tombée, l’ordre social. Toutes sortes de scintillements, je vais à la fenêtre. L’imaginaire collectif européen, et l’élan vers la chute. Mécanique de l’apparition, imaginer Paris en ruines. Façon Berlin. Décombres, gravats, poussière. Ciel chaotique, le retour du terrain vague. Monuments défoncés, saillies ornementales. Découpe des bâtiments, anéantissement de l’immeuble dans lequel j’habite. La Tour Eiffel couchée sur la pelouse du Champ-de-Mars, démantelée par les pilleurs. Un lourd silence, la cendre froide. L’auteur ainsi poussé, le vent est jaune. L’obscénité, avant l’effondrement. Ni aveu, ni échec. Ni confession, ni expiation. À l’œuvre dans l’écriture, ce soir nous sommes. Grande pièce à vide, Camille et moi. Bouteilles d’alcool, je bois du Gin. On écoute Soopertrack d’Extrawelt et d’autres titres de techno allemande. Elle mange de la crème glacée Häagen-Dazs caramel beurre salé en regardant sa tablette. Elle est assise par terre. Elle dit putain cent-cinquante balles le vibromasseur Rabbit Cerise ! Elle dit tu fais quoi ? en léchant la cuillère. Elle plonge deux doigts dans le pot et elle se lèche les doigts.