Pour finir encore

Cent-dixième article, et Samuel Beckett. Images surexposées, le rythme est une violence. Entrées datées, toute signification. Principe de subjectivation, l’aube et après. Montage dynamique, écriture des écarts. Ce qui est dit, le bien commun. Le temps qu’il fait et les travaux en cours. Romans — Camille et Paris-Plage —, projet de livre d’artiste intitulé Voilà. Non relié, non broché. Et conçu comme un magazine. Chaque double-page — imprimée sur un papier 100 % coton Rag Photographique Infinity Canson 310 gr (jet d’encre pigmentaire), format 40 x 30 cm — est une pièce unique. Créé au rythme des expositions (jusqu’à atteindre 300 ou 400 pages), constitué de fragments du journal, de textes inédits, d’œuvres plastiques et de documents (art, littérature, sexe, mode), Voilà est un champ d’activité dynamique et morcelé. Pour chaque présentation publique : accrochage de la couverture (un visuel par événement), d’une série de dix à quinze doubles-pages encadrées, d’une sélection de pièces reproduites dans le magazine (photographie, peinture, etc.). Magazine séparé, explosé, dispersé. Articuler les enjeux du travail (ou pas), je cite Artmut Rosa : « Avec l’idée de fragmentation, on souligne que les différentes sphères politique, scientifique, religieuse, artistique, etc., se dissocient très fortement. » Ce que je veux souligner ici, c’est mon propre sentiment de dissociation. Du même auteur, identité professionnelle. Lui c’est qui ? Qu’est-ce qu’il fait ? Analyste du renseignement, il n’est pas Jérôme Bel. Unité du sujet, à la lumière de la totalité. Le je, l’autre et le calendrier. Préparation de deux nouvelles séries photo, dans la veine de Charlotte Loves only hot rooms and hates when the air conditioning is on. Nudités exposées, mise en corps de la scène. Série n°1 : There’s A New Queen In Paris And His Name Is Marie ; série n°2 : A Woman’s right to shoes, titre de l’épisode 9 de la saison 6 de Sex and The City, août 2003. Moments les plus contemporains, quelques défis formels. Recherche d’un éditeur, d’un financement pour la publication d’une revue de création littéraire et artistique. Deux-cent-quarante pages, une parution semestrielle. Ça peut s’appeler Un an et après. Le Bureau, Public, Bunker ou Casino. Voix supposées, enquêtes et investigations. Ça peut s’appeler Samsung, Chanel ou L’Oréal. Économie du système de production, transformations et mutations. Andy Warhol à William Burroughs : Tu as vu cette pub pour le Cafard Motel ? Ça ferait un putain de titre de film, Le Cafard Motel. Burroughs : Oui, ça tape, ça tape bien. Victor Bockris : Tu veux dire (en chantant) : Des cafards y naissent, des cafards y meurent ? Burroughs : Ah non, les cafards ne meurent jamais. Assurance de l’affirmation, conditions de vérité, instances de vérification. Ce que veut dire être vrai. Constellation héros, toute prétention à la structure. Déterminations institutionnelles, luttes idéologiques. Événements distribués et affections sensibles. Les navires de Colomb, et les rivages de l’Amérique. Les codes culturels et l’ultra-vide. Où maintenant ? Il n’y a qu’ici toujours. Réaffirmer la notion de contrôle, une certaine achronie. Victor Bockris à Andy Warhol : Andy, tu sais, j’aimerais beaucoup faire une photo de William devant ton portrait de Kafka, pour mon livre. Interpénétration des centres, une empreinte historique. Qu’en sera-t-il des années 2020 ? Révolution digitale, et l’ombre qui grandit. Je me rase nerveusement, je me coupe le visage. Camille arrive dans la salle de bain, s’approche de moi, lèche le sang qui coule sur ma joue. Et elle m’embrasse. Goût de fer, et ses yeux dans les miens. Blancheur de son teint, elle prend sa douche. Savon à pH neutre, quelques instants plus tard. Elle est à genoux au bord du lit, et le gel lubrifiant. Émotion nerveuse, schèmes descriptifs. Force musculaire, je suis debout derrière elle. Abolition du crime de sodomie (1791), et ce n’est pas une illusion. La physique des fluides et ce sont des contraintes. Des fonctions organiques, elle se glisse sous les draps. Je vais dans la salle de bain, je me fais encore saigner. Lame dans la plaie, et j’appuie sur la peau. Et j’agrandis la plaie. Symbolique de l’action, comme une danse en solo. Je désinfecte la plaie, j’allume l’ordinateur. Camille s’est assoupie, une histoire au passé. Tragique du fait divers, il y eut un récit. Vers 16h30, cet après-midi là. C’est le jour de l’anniversaire de Camille, nous sommes en 2018. On sort du Palais de Tokyo. On marche jusqu’à l’avenue Montaigne. Elle dit quand Louis se fait renverser par une voiture, je suis avec lui. Ça se passe devant la maison, le portail est ouvert. Il traverse la route pour aller chercher son ballon. Elle dit Louis meurt, et j’ai douze ans. Il en a sept, et il fait beau. Elle a dit cet achèvement et je te passe les détails. Elle dit le bruit du choc, et la jambe arrachée. Elle dit ma mère qui sort de la maison. Agenouillée près du corps et je reste à distance. Elle dit ses hurlements. Elle dit je ne peux pas m’approcher. Elle dit c’est un espace inaccessible. Elle dit je suis tétanisée. Je ne pleure pas. J’attends. Angoisse palpable et effrayante, je veux parler de l’avenue Montaigne. On boit un verre au bar du Plaza. Elle dit l’impact. Elle dit l’image que je suis seule à voire encore. Elle dit c’est une absence d’image. Et elle ajoute : la bagnole ne s’est pas arrêtée. Elle dit le soir venu, et elle se tait. Assise sur son lit et adossée au mur. La langue s’obstine, et tout mène au silence. Où vas-tu ? J’en sais rien. Suspension, rature, inachèvement. Présent qui s’éternise, et Camille est tendue. Elle dit je ne sais rien. Elle dit quoi que je dise et c’est pas ça. Elle dit vivre en moi, je fais comme si c’était moi. Elle dit c’est moi. Elle dit une pensée faible, la faculté que j’ai de me décomposer, quelques secrètes agitations. Construction logique d’un système, la certitude des nombres. Je dis relevé de compte bancaire, liste des courses et l’agenda. Je dis identifiants, mots de passe et tous les codes. Je dis assurance maladie et montant du loyer. Je dis billets d’avion, réservation d’hôtel, cage thoracique et possibilités. Je dis trier et mettre en ordre. Elle dit arrête ! T’es chiant. Elle dit je ne vois que ça, des chiffres et des colonnes ! À longueur de journée ! Perspectives de croissance, analyses financières. Elle porte un jean taille basse, sa braguette est ouverte. Et sans culotte. Tee-shirt blanc Stella McCartney, logo doré entre les seins. Bracelets de fils de coton tressé, à son poignet. Elle regarde ses pieds nus. Vernis écaillé sur les ongles, rose. Elle lève la tête. Elle prend son téléphone. Cible privilégiée, le téléphone revient toujours. Elle dit je vais devoir faire la demande d’un statut de résidente au Royaume-Uni. Elle pose son téléphone. Deux minutes plus tard elle se lève, elle va à la fenêtre. Imaginaire fictionnel, ce qu’elle voit de ses yeux. Les gens qui passent dans la rue, les façades des immeubles, la vitrine du magasin bio, la terrasse du Progrès. Celle du bistrot Léo. Créatures pâles et mélancoliques, des Plans Épargne Retraite (PER). Ressemblance et répétition, depuis quand suis-je ici ? Elle dit j’ai avancé mon départ. Elle dit je pars lundi. Lumière grisâtre, qui est cette voix ? Je dois l’entendre, elle aussi au passé. Je mets Pornography de The Cure sur la platine, et quelque chose commence. Champ lexical de la respiration, soleil mouillé. Je dis tu veux un café ? Plasticité narrative, je me fais un café. Prose éprouve à ce point le tangible, où le texte a-t-il lieu ? La puissance du latent, dépouiller l’œuvre. Le disparaître, et la résolution finale. Rites et malédictions, mythe de la création : un coyote donne des coups de patte à une boule composée de boues et d’excréments, grondements de tonnerre. Les premiers hommes se lèvent, s’avancent. Des cris lointains, une attaque au couteau. Situation de dissonance, fabrique d’une opinion. Exigence de clarté, mise en mouvement du monde. Psycho-pharmacologie, ils se crachent à la gueule. Névrose française, quelques divertissements. Les fleurs kawaï de Takashi Murakami, un Tupperware rempli de Weed. Les insurgés de la Révolution de juillet, toute forme de révolte. Ils tirent sur les horloges, pour arrêter le temps. État d’urgence, déliaison syntaxique. La transmission de l’infection, le traité du désespoir. Sculptures sociales (Beuys) et toute apparition. La souffrance d’être, on déjeune à La Perle. Un femme essoufflée fait le tour du bar, cherche quelqu’un, s’arrête pour envoyer un SMS. Une fille exubérante déconne avec les serveurs au comptoir, un type balaie du doigt l’écran de sa tablette, de la gauche vers la droite. Il y a Béatrice Dalle avec un mec qui ressemble à Yvon Lambert. Des figures du quartier, quelques touristes et radio Nostalgie. Camille devant son club sandwich. Elle regarde l’assiette. Elle me regarde. Je dis comment tu te sens ? Elle dit à peu près comme d’habitude et je n’ai pas vraiment faim. Elle dit on s’en sortira, hein ? Je dis c’est pas l’idéal, mais on s’en sortira. Pertinence des croyances normatives, le fil de l’argumentation. Peut-être un autre jour, à jamais hors d’atteinte. Béatrice Dalle se lève, se dirige vers les toilettes. Au bout du chemin, explore l’intime. Se vide de son urine, Camille s’agite. On boit un shot de Gin, elle met ses lunettes noires. On sort. Elle allume une Dunhill. On marche rue Vieille-du-Temple. Soleil couchant, le ciel soudain. Elle dit tu veux venir à Londres ? Je dis oui. Je dis pas avant mai. Je dis fin mai. Elle dit ok. On fait les boutiques. Elle achète une paire de tennis Classic rouges chez Superga, elle essaye des escarpins au Stock Azzedine Alaïa, une robe chez Fête Impériale et elle dit t’en penses quoi ? On s’arrête chez Michel Rein, chez Almine Rech, chez Frank Elbaz. On achète de la bouffe chez l’italien rue de Bretagne, on rentre et elle se fait couler un bain. J’écoute Black Midi, je prépare des cocktails. Vodka glacée, Noilly Prat, zestes de citron vert. L’homme en fuite, c’est l’heure où il faut boire. Sentiment d’être, depuis toujours : un fugitif. L’angoisse d’une effrayante normalité, la raison pour laquelle. Variété de rose qui n’avait pas d’odeur (American beauty), ni le mur mais peut-être. Des lianes enchevêtrées, le tissus froissé bleu sombre accroché au plafond du bar du Plaza, une essentielle incertitude. L’avoir lieu, le changement du même et le presque tout. Le pur chant, le décor, on finit la bouteille de vodka. Égarements constructifs et les plateaux repas. L’esprit malade de monotonie, le jambon San Daniele. Un reste de Guacamole, un magnum de champagne. Fais péter, dit Camille. On regarde une interview de Fellini. On regarde le début d’un documentaire sur Fellini. On regarde le final de Roma. Ronde nocturne des motards, bruit des moteurs, les monuments dans la lumière des phares. La ville dort, et de toute évidence. On regarde le premier épisode d’une série de merde dont j’ai oublié le nom et c’est cool parce qu’on est déchirés. Fête anxiogène et techno sèche, blonde peroxydée en robe léopard et des trous dans les dents, musicien qui avale des sangsues, cauchemars lubriques et sanglants, un nuage d’ecstasy. Ce n’était que la fin, il suffit que je vive.