C’est qui, devant l’hôtel Meurice ?

Ce jour-là. Je me réveille avec le sentiment de pouvoir franchir les limites de la représentation et de la ressemblance, je ressens assez vite le besoin d’un contact humain et j’appelle une pute. Les traits tirés, le visage blême. J’empoigne ses cheveux, elle plie les jambes. Histoire générale du paragraphe et du cul, stéréotypes de genre. Je suis debout sous une marquise de Philippe Parreno, ainsi ce vaste temple. Enseigne lumineuse, n’annonce aucun spectacle. Aucun programme. Les ampoules alignées n’ornent aucune façade, économie de la narration : c’est une vive lumière blanche. Point de fixité, c’est l’heure de déjeuner. Je réserve une table au nom de Pierre Gonzo, j’attends que tout s’écroule. J’attends que s’entrecroisent la tendresse et la mort, je vais parler de style. Espace déterminé, halo-aller. Issue avec futur, là où je suis. Charge explosive, des reflets sur le cuir de mes boots. Moderne élargi, masse monétaire. La femme à tête fendue danse sur une pile de déchets, je mange une caille rôtie. Friedrich Nietzsche regarde en boucle le but de Killian Mbappé dans le match qui oppose le PSG au FC Nantes, le 4 décembre dernier. L’attaquant, servi par Angel Di Maria, marque d’une talonnade en déséquilibre à l’entrée des six mètres. Passer dans l’actuel, de grands ailerons fendent la surface de l’eau. Requins pèlerins, ils migrent vers l’écosse. La tête du chien autophage, que j’ai trouvée gisant dans une flaque de boue en sortant du G20, et que j’ai fini par recueillir, repose sur un socle de section carrée et elle est dans ma chambre. Gueule ouverte sur la langue sectionnée, cou frangé de lambeaux de chair, museau marqué par les morsures des rats, yeux jaunes sur lesquels tombent de lourdes paupières, elle s’agitait parfois. Une odeur de charogne. Mouvement de mâchoires, dans d’ultimes convulsions. Que reste-t-il ? et là encore. Fragments poétiques, le toit terrasse du Montana. Ça deale rue Saint-Benoît, un plan plongé de Gaspard Noé. Un bar éclairé aux néons, des procès politiques, une femme captive, quelques statues voilées, un acteur frappé de paralysie, le vol Paris Madrid AF1301. Une apparente désinvolture, et l’imminence d’un accident. Messages visuels, toute ressemblance. Panneaux explicatifs, d’ordinaire accrochés aux cimaises. Investis par la langue, ils avaient disparu. Science descriptive, des échéances cruciales. Forces de négation, je ne choisis ni la croix. Présences hallucinatoires, la langue que j’ai apprise. Situations-limites, Red Bull et vodka. Paramétrer les traceurs, couche de poussière derrière les vitres. Hyperactivité, exprime avec puissance. Océan de plastique, surface redistribuée. L’individu démocratique en cure de désintox, tombe en catalepsie. Des tentatives de défection, pas d’unité de l’événement. Turpide et servile cohue du siècle (des Esseintes), excursion balisée. Cocktail de Zolpidem, de Tradamol et de Tétrazépam, une soumission chimique. Stratégies de repli, esthétiser son existence. Après les fastes relationnels, le mythe participatif, le lamento réactionnaire et l’esprit de renoncement, un gaz doté de puissantes fonctions neurologiques. Personnages connectés et sculptures immersives, régime universel. Le 25e opus de la saga James Bond s’intitulait No Time to Die, des archéologues découvrirent des peintures rupestres âgées de 44 000 ans. Créatures mi-humaines mi-animales connues sous le nom de thérianthropes, chassant des bêtes sauvages sur l’île indonésienne de Sulawesi. Bestiaire surnaturel, modérer les forums. Noyés et pendus, des états oniriques. Vie jaillissante, rhinocéros mélancolique. La voix de Georgie Greep, le chanteur de Black Midi, montait dans les aigus. Réalité dès lors, une tension dynamique. John Galliano rendait hommage aux héroïnes des guerres mondiales du XXe siècle, exploration des âges. N’est-ce pas pour la paix qu’elles se sont battues ? déclara le directeur de création de Maison Margiela, matière sur-signifiante. Les trench et manteaux-parachutes évoquaient les espionnes larguées sur l’Europe occupée, exprimer le typique. Le mannequin allemand Leon Dame, vêtu d’un manteau de cadet de marine en cuir noir à rayures blanches, plantait les talons de ses cuissardes sur le podium, incarnait un nazi. Cabans coupés dans un tissu Tie-Dye, sahariennes militaires, blazers croisés, jodhpurs en Denim, trench-coats perforés et la fonction du signe. Chants opérants, colonnes d’un temple grec. Lionel Messi remporta son sixème Ballon d’Or, quelques passes décisives. Le projet de résolution pour la mise en accusation de Donald Trump en vue de sa destitution faisait état des chefs d’abus de pouvoir et d’entrave au Congrès, degré zéro. La journée du 5 décembre marqua le début de la mobilisation contre la réforme des retraites, les yeux de reptile révulsés du journaliste de BFM TV (la prostituée de l’apocalypse) se posèrent sur le syndicaliste de la CGT qui appelait à généraliser les grèves dans les entreprises. Je me fis brièvement chier, sera le genre humain. Combats furtifs, compétences meurtrières. Idéologie dominante, bourgeoisie médiatique. Potentiel de révolte et passeports biométriques. L’avenir des crépuscules, un arsenal de répression. Les cars Macron, des tirs croisés. Énergie militante, billes d’acier dans les frondes. Hit-and-Run, nique Noël. La Vierge au quartier de viande, je bois du Gin en matant FTV. Vision cohérente du chaos et Balkani cantine. À la Santé. Le sourire des momies, des crises d’épilepsie. Photographies en noir et blanc provenant d’archives cliniques, qui rendent compte de l’examen post-mortem des parties et organes des cadavres, de l’ouverture des corps. Habitudes rétiniennes, et raréfier l’image. Silhouettes gravées dans la pierre, des pétroglyphes contemporains. Spectre historique, des attitudes standardisées. Black Blocs et Jaunes Gilets, motos des BRAV lancées à pleine vitesse. Gestes anciens, ça débordait de flammes. La table des romans, des scènes de livraison. Vieilles plaies suintantes, envoi express. Ne cessent de croître, formidable entropie. Golden Pizza, suivi FedEx. Ventes flash sur Amazon, réseau de distribution. Rien n’est plus décidable que la pornographie. Suicide chez DHL, constatations désenchantées. Clignotement des guirlandes lumineuses qui décorent le sapin, ma main dans la gueule d’un enfant. Dégage. Quelques fantômes, le pouvoir de la bête. Part sombre, soldats permissionnaires, vieux clowns abandonnés, buisson ardent, thème dominant de l’œuvre. Baisse de la sérotomine, production d’endorphine et de dopamine. Des militants du mouvement international de désobéissance civile Extinction Rébellion, en lutte contre l’effondrement écologique et le réchauffement climatique, perturbaient la circulation par des blocages intermittents (swarming), dans l’immédiat naufrage. Notre coeur brûle, alerter les passants. Nos poumons meurent, lente agonie. Éloge funèbre, la catastrophe en cours. Trois cents litres de faux sang furent déversés sur les marches du Trocadéro, il est urgent de ralentir. Actions de sensibilisation et de dénonciation de l’industrie textile, ni César ni tribun. Déclarations contre l’anéantissement du vivant, se défoncer dans un nuage. Forfait mobile, opérations de guérilla. Du pétrole provenant de l’épave du Tanio, navire coulé au large du Finistère Nord en 1980, souillait encore les côtes bretonnes. Prix à payer, des ascensions mystiques. De l’Eyeliner pour marquer l’œil, des cadrages obsédants. J’avais vu Arnulf Rainer chez Thaddeus Ropac, Joel Sternfed chez Renos Xipas, Laurent Goumarre chez Alain Gutharc : « Tiens voilà le soleil, je dis tout bas ». La galerie Gilles Drouault annonçait le vernissage de « It’s a Wonderful Life », exposition qui empruntait son titre au film de Frank Capra, conte de Noël sorti en 1946, à laquelle je participais avec Pour le Mur, une pièce créée en 2011, vue sur la rue Beaubourg depuis la percée architecturale de Gordon Matta-Clark, 1975. Impression numérique sur toile, ferme la perspective. Du geste transgressif. Perturber de manière inventive, que faire avec les ruines ? Jean-Luc Godard emménageait à Milan, au premier étage de la fondation Prada, présentait une installation intitulée Le Studio d’Orphée, de nécessaires fragmentations. Le visiteur pouvait voir les livres, les meubles, les peintures, le matériel technique mais aussi de nombreux objets appartenant au cinéaste. Dispositif, et ce qu’il conditionne. « Ce n’est pas du sang, c’est du rouge », murmura le cinéaste dans la fumée d’un Partagas. J’écoutais Inutile de fuir de Casual Gabberz, et j’écrivais Camille. Pas de pourquoi, ni de mystère. Elle sort de la salle de bain, serviette nouée sur les reins. Cheveux mouillés, gouttes d’eau entre les seins. Elle dit l’hiver des choses, la possession de soi, marcher dans les couloirs d’hôtels. Elle dit ceux qui vacillent. Elle dit une fois encore, vacuité expressive. Elle dit ici partout, et elle dit tout avoir. Déterminée par une forme d’errance, elle dit j’ai longtemps cru. Liste ouverte des conjonctions logiques, et ses mains tremblent. Elle dit la première nuit, la première fois. Elle dit ne pas pouvoir. Elle dit pouvoir, j’ai l’espoir que. Elle dit Buster Keaton, son visage impassible. Elle se fait un café. Elle dit putain de bordel. Elle dit j’ai tout vu à Paris. Je dis non, tu n’as rien vu. Elle dit la peur au milieu des mots et expier ma naissance. Elle dit se faire mémoire. Elle dit le silence insondable, et elle dit tous ces trucs. Je dis quels trucs ? Elle dit les trucs et elle s’avance vers la fenêtre, elle se retourne et ses bras s’ouvrent. Les trucs, quoi ! Confesse ton crime, une préhistoire de la conscience. Attente qui n’attend rien, son corps entier. Un corps certain — expression admirable, dit Roland Barthes, qu’emploient les érudits arabes pour désigner le texte — et écrit. Perceptible par les sens, et j’ai connu Camille. À la faveur d’une crise, de longue date et très vite. Trépidations furieuses et tribales, quelques rentrées d’argent. Échapper au flashback, pièce symphonique de Richard Strauss. De mémoire d’homme, ponctuée soudain. Soleil coupant, jouir de l’ellipse.