Une offre libérale

Nuit blanche, de sorte qu’à l’aube. Je m’endors à sept heures, je me réveille à midi. Camille est sur le canapé, elle parle au téléphone. Elle dit demain. Elle dit priorité. Concentrer ses efforts, la tension qui l’habite. Actions orientées vers des fins, souffle sur un miroir. Elle bouge ses doigts pour me dire bonjour, je vais dans la cuisine. J’ouvre une fenêtre, je me fais un café. Je vois un livreur DHL traverser la rue, la liberté liée au possible. Les êtres et leurs apparitions, scintiller les étoiles. Les loops de Jeff Mills (The Other Day), des crânes de mammouths accrochés sur les murs, des flammes sur le bitume. L’intermittence des instants de lumière. Le geste de Gustav Metzger qui, en 1961, jette de l’acide sur des toiles en nylon. South Bank Demonstration, l’œuvre s’autodétruit. L’art du visible, les destructions urbaines. Constellations diaboliques, toute fixation de rôle. Espace sur-balisé, quelques incertitudes. Saturation audiovisuelle, marché de l’individu. Qu’on nous frappe au visage, et jusqu’à l’écœurement. Cocktail de névroses, des conclusions mélancoliques. L’œil et la main, la banalisation du voir. Des procureurs sur BFM (la prostituée de l’apocalypse), positions de contrôle. D’autorité, des charges émotionnelles. Surmenage et exaspération, les confinements et fixations. La mémoire et l’oubli, des formes fictionnelles. Des serres fluorescentes, des organes sensoriels. Mécanismes normatifs, de puissantes mutations. L’empire de la valeur, la réduction des risques. L’évolution des cours et capter la croissance. Emprunts d’État, rendement des obligations, parts de SCPI, valeurs refuges. Contestation par le feu, Camille m’embrasse. Parfum d’une chevelure, elle dit ça va ? Elle se fait un café, elle dit j’ai faim, elle dit c’est le bordel au boulot, elle prend sa douche. Je tente de me représenter l’image d’un colosse déchiqueté, je fais défiler des posts sur Instagram. Camille s’habille, se déshabille. Robe longue imprimée, jogging Adidas Bellista, jupe crayon Mansela noire, achevé inachevé. Le vêtement écrit, la lecture de la coupe. Les mannequins titubent, l’unité signifiante. La composition synthétique du modèle est dépourvue de cruauté envers les animaux, anatomie d’une collection. Uniformes fonctionnels, elle fait le tour du lit. Elle met un t-shirt blanc et un jean évasé, ses Ray-Ban Aviator et un blouson en cuir. Elle dit on bouge ? Elle dit j’ai envie de manger des pâtes, on va chez Da Mimmo. Taglioni à la truffe noire, comme un je assuré. L’ancien joueur de football Vikash Dhorasoo est assis à une table, on boit du vin des Pouilles. Rouge. Intensité qui nous convient, Camille essuie ses lèvres. Elle dit j’ai mal dormi. Elle dit cette ville. Elle dit ce qui brûle en nous. Elle dit les croyances abolies. Elle dit t’es fatigué, non ? Elle dit fais voir tes yeux. Flairer l’actuel, l’obstination toujours défaite. Quelqu’un dit la situation en France, celui qui parle c’est un homme qui pourrait sortir d’un roman de Michel Houellebecq et il mange les fameuses linguine Da Mimmo, avec une tête de zadiste dirait Michel. Suivrait une description, Camille sourit. Elle dit ce mec c’est une proximité qui ressemble à une erreur. Elle dit drogue et fraternité, c’est ça la situation. Fin du sourire, j’adore quand elle est comme ça. Elle dit la crispation. Elle dit les peurs, les regrets, les sans doute et les peut-être. Elle dit tout ça c’est des conneries. Elle dit ce qui se passe ici, le serveur débarrasse. Elle dit les trésors convoités, et l’ordre biologique. Complexité de l’équation, enchaînement narratif. Dhorasoo se lève, se dirige vers les toilettes. Que peut un corps ? et je cite Spinoza. Jouer au football et milieu offensif. Lancer des contre-attaques, se projeter vers l’avant. Pratique singulière, une perception horizontale. Rappeler que Vikash marque le but de la victoire sur une frappe de vingt-cinq mètres en finale de la coupe de France en 2006, dans le match qui oppose le Paris Saint-Germain à l’Olympique de Marseille, on peut toujours. Impératif du cadre, Camille met ses lunettes. Identification d’une scène, on sort du restaurant. Elle me précède, sa silhouette androgyne. Il y a des fleurs fanées jetées sur le trottoir, on marche jusqu’à République. Un convoi de véhicules de police passe boulevard Magenta, Camille me prend le bras. Se soustraire à la nécessité, sirènes hurlantes. Elle dit regarde comme c’est beau, regarde comme c’est vrai. Bruit de nos pas, silence soudain. Possession de la rue, distribution des places. Irons-nous jusqu’à République ? Que ferons-nous ce soir ? Distance qu’aucune règle ne mesure, comme une errance à vide. Présence de visages nus, il ne se passe rien. Masques neutres, à peine quelques souvenirs. Un jour Camille me dit ma mère vient de faire une tentative de suicide. Et c’est un fait. Nous sommes dans le taxi en direction de l’aéroport, on descend à Roquebrune pour les vacances. Le chauffeur jette des coups d’œil sur son rétroviseur, tes yeux verront nos mythes. Éclat violent de l’hymne, cet été-là on boit beaucoup. Le premier soir on va à une fête, des plateaux circulent avec des verres remplis d’un liquide bleu. La musique est pas mal et en rentrant Camille vomit. J’ouvre une bouteille de Gin, on s’amuse à écrire des poèmes et on est défoncés. On passe une vingtaine de jours dans le Sud, une douce intimité. La plupart du temps on reste à la villa. On est assis au bord de la piscine, les pieds dans l’eau. Ou bien couchés sur les transats, c’est elle qui fume. Le plus souvent on ne dit rien. On n’a pas grand chose à dire.