La théorie du ruissellement

Quelqu’un peut me dire ce qui se passe ici ? « Halo d’événements sensibles qui ne sont pas déterminés par leur possibilité mais porteurs, chacun, d’une possibilité d’histoire », et je cite Jacques Rancière. Clarté lugubre, culte des métropoles. Le ciel d’un gris livide, morbides incantations. Vibrations de l’air, et quelque chose de mort. Scènes tragiques de corps morcelés, déchiquetés d’hommes et de femmes qui accomplissent le sacrifice ultime, et de leurs victimes. Chaque jour, les preuves sanglantes que Dieu existe. Mourir pour la cause, de grands soleils dorés. Champ fertile, ce qui te détermine. Terroristes islamistes éliminés avec des balles trempées dans du sang de porc, enterrés enroulés dans la peau de l’animal impur, cousue aux cadavres. Interrogatoires poussés, technique de simulation de noyade. Vestiges certifiés des ruines de la grande mosquée Al-Nousri et du minaret penché de Mossoul en Irak mis en vente sur eBay, de même qu’un lot de cinquante combinaisons orange portées par les premiers combattants illégaux, détenus dans le camp militaire de haute sécurité de Guantanamo en 2002. Forces spéciales (drogues, scarifications, une certaine violence), des temps hétérogènes. Tri sélectif, référencement, bases statistiques, algorithmes des moteurs de recherche. Taux de rebond, optimisation, rationalisation versus opérations de hasard et de désordre. Attaques virales, hacking, éléments perturbateurs et rapprochements incontrôlés. Chaotique par essence, des thèmes fédérateurs : effacement de la Nation, faillite de l’Éducation, ruine de l’Autorité, défaite de la Pensée. Menace de substitution ethnique (Grand Remplacement), de guerre civile, l’apocalypse est pour demain. Casseurs cagoulés – la terminologie d’usage –, « les gardes mobiles portent des boots ». Cette phrase est la première de Rose Poussière, le deuxième livre de Jean-Jacques Schuhl paru en 1972. Le combat fabrique une zone d’échange où les ennemis se fondent, écrit-il. Leur apparition dans les rues provoque le trouble attrait du monde cruel et désindividualisé qu’ils (pré)figurent, raconte-moi la colère d’Achille. Esthétique urbaine, illumination profane, la foule assène ses coups. C’est peint à grands coups de brosse, ça rappelle Yan Pei-Ming. On adopte le look oversize, les volumes XXL, la superposition des couches. Matières techniques, manteaux pare-feu, parkas customisées. Modalités du paraître, masques changeants. Existe-t-il des sujets comme celui de Faust qui vous attirent et vous préoccupent ? J’imagine que vous pourriez, par exemple, reprendre Don Quichotte, le réécrire à votre manière ? Non. Aliénation, émancipation, des contrepoints virtuoses. Hier, dit Walter Benjamin à Gretel Adorno dans une lettre écrite chez Bertold Brecht à Svendborg au Danemark en octobre 1938, j’ai préparé le transport à Paris des quelques centaines de livres qui se trouvent ici. Mais, à présent, j’ai de plus en plus le sentiment que cette destination devra n’être, pour eux comme pour moi, qu’un lieu de transit. Squelette en devenir, toute époque reprend vie. Voué au tombeau, miroir qui rêve de s’abolir. Ce ballon blanc gonflé à l’hélium, à l’intérieur d’un blockhaus de la Seconde Guerre mondiale à moitié enfoui dans le sable d’une plage de Soulac en Gironde ; qui en sature l’espace, en condamne l’accès et les meurtrières. Pour en dresser l’image. Eh les enfants, le XXe siècle c’est terminé ! Limites de l’itinérance, sans autre bagage qu’une valise. Précarité de l’existence, quelques essais critiques. En composant la Chartreuse, dit Henri Beyle à Honoré de Balzac, et pour prendre le ton, je lisais chaque matin deux ou trois pages du code civil, afin d’être toujours naturel (c’est moi qui souligne) ; je ne veux pas, dit-il encore, par des moyens factices, fasciner l’âme du lecteur. Articulations logiques, outils grammaticaux. De la publication, des effets et de l’application des lois. Dispositifs en marge, nous sommes en 1958. Exposition de Yves Klein chez Iris Clert, intitulée « Le vide ». Douze ans plus tard, à l’automne 1960, le saut de l’artiste depuis la fenêtre d’un premier étage, révélé par l’image et figé pour toujours. Plongeon avant tendu, gargouille rue Gentil Bernard à Fontenay-aux-Roses. « Un homme dans l’espace », titre une fausse édition du Journal du Dimanche réalisée par Klein. Mise en abîme et illusion. La vérité de soi, dans le vécu. Dossier des documents en cours, et classement des archives. Il y a le faisceau de la lampe torche de Margaret Mary Jones, la mère de David Bowie, ouvreuse de cinéma. Il y a …explosante-fixe…, l’œuvre de Pierre Boulez conçue en 1971 « afin d’évoquer Stravinski », compositeur qui compte parmi les toutes premières influences de Major Tom, avec Little Richard. Il y a l’hôpital psychiatrique dans lequel Michael Gordon Peterson, alias Tom Hardy, le Bronson du film éponyme de Nicolas Winding Refn, est enfermé. Projet de reconstitution du sas de sécurité qui commande l’accès à la salle de jeux, sculpture métallique à l’échelle 1. Le soir du vernissage, des garçons et des filles dansent sur une plate-forme carrée, comme le font les malades internés. Masse compacte, musique techno à peine audible. Mouvement mécaniques, impersonnels. L’antithèse des trips psychédéliques, de la frénésie, de l’exaltation des danseurs du Climax de Gaspard Noé. Procédés les plus évidents, le rythme est matière de sens. Pulsions sexuelles, et j’ai nommé Camille. Synchrone dans le tempo, une suite d’accords parfaits. Camille se brosse les dents. Camille a les cheveux mouillés. Camille enfile un débardeur et une culotte. Orties chante Paris Pourri. Orties chante Cannibales. Orties ne chante plus. On entend les bruits de la rue. On entend quelqu’un marcher dans l’appartement au-dessus, et avec des talons. Camille boit un café dans la cuisine. Camille ferme les yeux. Camille ouvre les yeux. Camille envoie un SMS. Camille pose ses doigts derrière ma nuque. Camille passe sa main sur mon crâne. Camille met un sweat-shirt à capuche. Camille regarde des trucs sur son ordinateur. Camille rabaisse l’écran de son ordinateur. Camille met son ordinateur en charge. Camille est sur le canapé. Camille allume une cigarette. Pâleur de son visage, l’inquiétude ajoutée au mouvement. Camille se lève. Camille fume à la fenêtre. Camille est là. Elle dit j’ai douze ans, je pisse dans le jardin, derrière les arbres. Elle dit je joue avec les limaces. Elle dit j’ai un vélo. Elle dit je n’ai pas le droit de faire du vélo sur la route, devant la maison. Elle dit quand je suis à Londres je fais du vélo. Elle dit je n’ai jamais su ce qu’il faut faire, ni ce qu’il faut dire. Elle dit je m’en fous. Elle dit je suis entourée de personnes qui savent quoi faire et quoi dire. Elle dit toi tu ne dis rien. Je dis non. Et je n’ai jamais vraiment su quoi faire. Elle dit tu sais que c’est chiant ? et elle sourit. Elle dit on se voit, on ne se voit plus. Elle dit c’est bien. Je dis oui, c’est bien.