Guerre et paix

Les convulsions, toujours demain. Au sein de l’Empire, la première phrase. Valeur de l’événement, Stendhal assis à l’arrière d’un bus. Travelling subjectif, décor postapocalyptique. À l’abri de sa cabine aux vitres pare-balles, escorté par deux gardes armés, le chauffeur, écouteurs sur les oreilles, bouge sa tête au rythme de la musique. Voix off (le narrateur), plans de coupe : solitaires affamés, prédateurs chassant en binômes, désespérés qui se jettent du haut des toits. Impacts, bruits sourds, rondes incessantes des nettoyeurs. Le bus poursuit sa route entre les véhicules blindés, les carcasses de voitures incendiées, les antennes relais de téléphonie mobile et autres débris qui jonchent les rues défoncées, arrive au pont de Sully. Stendhal avale une gorgée d’eau, sursaute quand un jet de pierres frappe le grillage protégeant les vitres, se retourne sur les cadavres qui flottent dans la Seine, poussés par le courant contre la coque d’un bateau-mouche à moitié immergé. Voilà le brutal, écrira-t-il. La folie était si excessive et si générale qu’il me serait impossible d’en donner une idée, obscénité la plus visible. Traitements humiliants, en ce moment même. Des centaines de corps, poussés par des bulldozers, sont déversés dans d’immenses fosses creusées en pleine terre, et recouverts de chaux. Une fois les fosses comblées, des plaques de gazon en rouleau sont posées sur les monticules. Perpétuel enfouissement, et dans cette hypothèse. L’homme reclus lèche les miettes, les morceaux de nourriture tombés sur le sol de son appartement. Il gratte les murs avec ses ongles. Obsédé par le déclin, la décadence, l’islam, le grand remplacement, l’impuissance nationale, le capital mondialisé. Il s’appuie, fatigué, au montant d’une porte à demi ouverte, une expression hagarde est peinte sur son visage livide. Échec de cohérence, il bave sur ses chemises. Sentiment d’impuissance, un espace politique. Gouvernance par les nombres, gestion dynamique des flux, économie planifiée par ordinateur en temps réel et je fais référence au projet Cybersyn, socialisme cybernétique de Salvador Allende. Champ d’intensité, vague de vibrations, menace. J’ai pris la licence dramatique de ne pas faire crier les oiseaux, affirme Alfred Hitchcock. Mouvements de caméra, figés sur le celluloïd. Les illusions perdues, et la bordure du cadre. Réclusion répression, le fantomatique et le vivant. Actions adverses, peuple des supporteurs. La foule se presse à l’entrée du Stade de France, envahit les gradins. Spasme libérateur, l’enceinte vibre et gronde et la clameur résonne et Ulrich, le personnage de L’Homme sans qualités, debout au centre du terrain, un micro à la main, réaffirme que notre vie devrait être totalement et uniquement littérature. Vague déferlante, la société. Art dépouillé de l’utopie (dans le meilleur des cas), les photos des victimes. Quelqu’un dit tu prends un Librium, l’avion décolle et quand il s’écrase tu ne sais même pas ce qui t’arrive. Carré noir sur fond blanc, tu peux aussi battre ton record de jeûne. Pratiques d’attribution de sens, une tolérance pour le désordre. Température extérieure 24° Celsius, vent de Sud 20 km/h. Soleil caché par les nuages, dégradation orageuse. Épopées, conquêtes, il faut que tu aies peur. Brûlante affirmation d’humanité, j’ai une soudaine envie d’un Hamburger. Je lis quelques pages de The Rest Is Noise, Camille s’étire sur le canapé. Elle dit qu’est-ce que tu vas faire ? Je dis je ne sais pas. Elle passe la main dans ses cheveux. Elle dit faut que je me lave les cheveux. Je dis tu saignes du nez. Elle porte la main à son nez. Ah merde, elle dit, et elle va dans la salle de bain. Son téléphone sonne. Dossier de fauteuil, table basse, lampes. Exacerbation temporelle, aujourd’hui par exemple. Durée de la séquence, Camille revient. Elle essuie ses cheveux, instance énonciatrice. Je dis quelqu’un t’as appelée. Elle prend son téléphone. Elle le repose. Elle me regarde. Elle dit comment peut-on se sentir coincée dans sa propre vie ? Elle dit j’étais au bord des larmes. Je dis pourquoi dis-tu ça ? Elle allume une cigarette, j’ai un mouvement de poignet pour remonter ma montre. Elle dit laisse tomber. Visions dont elle est assaillie, elle se met à regarder fixement par la fenêtre. Le truc en train de se vivre, l’intensité de l’immersion. Voitures, passants, vitrines des magasins, agitation, une ville entière. L’heure la plus sombre, elle sent ses doigts. Elle dit où est-ce qu’on dîne ? Elle dit j’ai faim. Nuit noire déjà.