Any trouble? Could be

Je me réveille enlacé par des serpents. Camille est debout dans l’embrasure de la porte, elle dit y’a plus de café. Elle dit lève-toi pour te battre, elle se jette sur le lit. Elle dit j’ai rêvé que j’étais séquestrée par Houellebecq, tu le crois ? Et par sa femme chinoise dont j’ai oublié le nom et que j’étais leur pute ! Elle se blottit contre moi. Elle dit cauchemar dans le XIIIe. Elle dit sucer Houellebecq mais non ! Elle dit bouffer la chatte de la chinoise, je te passe les détails. Je dis elle s’appelle Lysis. Marquage biographique, note sur l’état des choses. Des verres par terre, un magnum de champagne, un appareil photo, deux smartphones, un MacBook Air, un soutien-gorge noir, des clés USB, quelques bouquins, des mouchoirs en papier usagés, un cockring en cuir, mes fringues de la veille, mes boots et elles sont crades, une brosse à cheveux, des numéros de Purple. Les plis du drap. J’ai pris de la mauvaise coke, ça fait trois jours que j’éternue. Infinies variations autour de thèmes inépuisables, effroi et fascination. Trajectoire de missiles, toute bonne mythologie. Lieux de culte, de divertissement, de consommation, d’enfermement, de détention, de rétention. Hommages, cérémonies, deuil national. Compter ses pas, d’un mur à l’autre. Teint livide des analystes, une voix qui sort d’un haut-parleur : Vous avez été reconnu coupable, et condamné. Bande-son atonale, chef-d’œuvre paranoïaque. Pulsations, ressources, guerre incessante. Séparation d’avec moi-même, ça fait quinze jours que je n’écris rien. J’ai vaguement travaillé sur un projet d’expositions, s’incruster dans le cadre. Événements éphémères dans des lieux improbables, et l’édition d’un tabloïd. Mise en place du drama, voilà le brutal. Cercles concentriques, palette cosmique. Statues décapitées, monuments vandalisés, bâtiments éventrés par des tirs de roquettes, immeubles squattés par des groupes autonomes de défense, campements de nudistes – corps peints, revival hippie en mode ultra-violent – et territoires ethniques. Ségrégation socio-spatiale, traces de griffes sur des troncs d’arbres morts (chiens sauvages, hyènes, coyotes). Soldats de l’armée soviétique photographiés par Jonas Mekas dans le village de Semeniškiai, en Lituanie. Un officier arrache le film et le piétine dans la poussière. Premières images de l’auteur de Je n’avais nulle part où aller, que personne ne verra. Enfouies dans le cloaque, j’ai un livre à la main. Camille me dit qu’elle n’en peut plus de traduire des bilans, qu’elle se fait chier à Londres. Je lui dis que je me fais chier à Paris. Elle dit publication des résultats comptables ! Tu imagines ? Je fais des portraits d’elle en débardeur et en culotte dans la cuisine, elle mange du pecorino et du raisin. Elle dit arrête. L’enfer et le paradis ne sont qu’à un souffle de distance, des cadavres d’enfants durcissent dans les congélateurs. Alors tu t’accroches à une vie normale, une vie dont tu es absent et il ne reste qu’une menace indicible. Des larmes qui ne coulent pas et des chanteurs de flamenco, des offres préférentielles et la technologie. Des systèmes de suivi GPS, un idéal de transparence. Le culte de l’information, l’inflation du visible. Les greffiers du désastre contemporain s’enivrent de leurs commentaires, les hérauts de l’émancipation radicale marchent sur les Palais. Vision complotiste de la gouvernance mondiale, scepticisme pathologique. Des sièges d’avion de ligne dans un terrain vague, un matelas recouvert d’une couverture déchirée, un chien qui pisse, un feu éteint parce que je regarde des trucs en streaming. Une bagnole, lancée à vive allure, trace de grands cercles et soulève la poussière. Structure en béton d’une construction inachevée, sur le flanc d’une colline. Six étages et la silhouette d’un homme, au bord du vide. Suicide-toi, verre de Gin. Tu veux quelque chose ? je demande à Camille. La danse des ombres sur les parois de la caverne, des regards transgressifs. Violences vécues et à venir, ne pas oublier. Le selfie de Yassin Salhi, posant avec la tête décapitée de sa victime. L’image envoyée en Syrie et la voisine interviewée par BFM (la prostituée de l’apocalypse) : il ne disait jamais bonjour, mais il n’avait pas l’air d’un terroriste. Je n’ai pas l’air d’un écrivain. Auteur précaire, des personnages en intérim. Ramener le ballon d’un pied à l’autre, origines du motif. Dribble de relance, éliminer ses adversaires. Alexandre à Veronica, dans La Maman et la Putain : « Parler avec les mots des autres. Voilà ce que je voudrais. Ça doit être ça la liberté. » Spéculations conceptuelles, des signes émergents. L’esquisse d’un dialogue, des gestes de désespoir excessifs. Des noyades insensées, des inquiétudes étranges. Quarante-cinq millions d’années avant notre ère, une mer tropicale recouvre le bassin parisien, dépose ses sédiments. L’atlantique nord n’existe pas encore, c’est qui ce garçon en blouson de cuir seul ? L’aliénation vécue jusqu’à son ultime frontière, l’article 16-4 du Code Civil : toute pratique eugénique tendant à l’organisation de la sélection des personnes est interdite. Des liaisons organiques, on peut le regretter. Destin personnel et unique, le plombier prend la mesure de la coupe. Dilettante du néant, raccord en Té par emboîtement. Le tuyau doit s’enfoncer dans le fourreau jusqu’à venir en butée, la logique du schéma. Une couronne crantée interne interdit tout retour en arrière, un joint torique assure l’étanchéité. Précisions impeccables, le hasard est tenu en échec. Machines universelles, modèles de simulation numérique. Matières qui forment une boue, le premier soir à Venise. Bar du Cipriani, Camille dans sa beauté. Rythme soutenu, on boit des vodka martini. Nous avons foi au poison, et Dieu est italien. C’est un barman en veste blanche, Camille s’agite. Elle dit j’ai envie d’une clope. Elle dit bouge, et disant cela elle me regarde. Elle dit je te baise, et elle m’embrasse. On sort de l’hôtel, elle allume une Dunhill. Enfin elle essaye. Elle dit je suis déchirée, elle me tend le briquet. Jaillissement de la flamme, c’est clairement son visage. Dérèglement des sens, on marche le long du quai. Canal de la Giudecca, fantômes subaquatiques. Eau noire, scintillement des lumières. Moteur d’un vaporetto à l’approche de l’embarcadère, bruit des roulettes des valises d’un groupe de touristes japonais. Je me dis que c’est l’occasion de tuer des japonais. Elle dit touche-moi. Elle dit tu vas me baiser. Je la mords à pleines lèvres, l’écart ainsi marqué. Faire souffrir les figures, le silence de l’étreinte. Mutilations, blessures, trophées. L’homme primitif se déplace avec sa collection de trésors partout où il va, écrit Julius von Schlosser dont l’étude intitulée Les Cabinets d’art et de merveilles de la Renaissance tardive. Une contribution à l’histoire du collectionnisme, débute avec les tatouages et autres ornements corporels. Possibles sexuels, les témoignages, la transmission. Mal séduisant, une réelle quantité de joies communes. Les morceaux de chair, de graisse prélevés dans la paroi abdominale du mec nu, debout, les bras tendus au-dessus du corps et accrochés à un palan, les jambes maintenues ouvertes par une barre d’écartement, sont jetés à deux Rottweiler enchaînés. Son crâne grossièrement rasé est strié de plaies sanguinolentes, un bâillon-boule est fixé dans sa bouche. Le mot RÉSURRECTION est écrit sur son torse, à l’encre noire. Dépossédé de tout, lettres de l’alphabet. Poser des interdits, contournement des règles. Se nourrir du sordide, zone de l’inépuisable. Tu forces le séchage de la zone de fuite avec un sèche-cheveux, dit le plombier à l’apprenti. Pâte epoxy multi-usages, peut s’appliquer en immersion. Le moment transitoire, et la fratrie des monstres. Protocoles de mutilation, l’individu en marge. Invité à créer une pièce pour la Biennale de Lyon de 1993, Allan Kapprow propose d’organiser sept circuits de barriérage conduisant le public, en file, de l’extérieur à l’intérieur de la Biennale. À chaque jour correspond un circuit. L’œuvre est, je cite les organisateurs, immédiatement proposée à l’acquisition, mais la commission municipale idoine, instance précédant la commission nationale, déclare que l’art et la vie n’ont rien à voir avec la canalisation des flux du public.