Énergie fossile

Au milieu du silence, l’éternité. Soleil mouillé, chaque jour qui passe. Zone de vitalité, rebonds sur le nuage. Pressentiment quasi apocalyptique de l’imminence d’une catastrophe, condamnés enfermés dans des cages accrochées au bras de grues de levage. J’écoute Jeff Mills et X-102, Rediscovers The Rings Of Saturn. Je découpe un morceau de tuyau flexible en caoutchouc, blanc. Je le colle sur une toile montée sur châssis. Blanche. Ce que je n’expose pas m’apparaît comme l’expérience essentielle, dit Gordon Matta-Clark à Donald Wall au mois de mai 1976. Qu’est-ce que tu fais ? demande Camille. Je me regarde. Qu’est ce que tu vois ? Une obsession. Une épopée tragique. Un élu de l’abîme, monomaniaque et passionné. Un microcosme symbolique. Une prophétie cryptique. Une proie furtive. La couleur blanche, dissociée du monde des significations plaisantes et rattachée à un objet terrible. Un Road trip qui fonctionne en spirale. La sérénité de l’invariance. Une discrétion exemplaire. Des impuissances, des asphyxies. Une scène de crime. La victime couchée sur le trottoir devant un hôtel minable. Le gel des lieux. Des agents de la police scientifique et technique, vêtus de combinaisons blanches, effectuent des relevés, prennent des photographies. Éclairs des flashs. Recueil d’indices, un déguisement. Celui que les dieux prennent pour descendre parmi les mortels, briser la tête d’un ennemi à coups de batte de base-ball. Projection de cervelle, éclats d’os. Nouveau contact, fusil à pompe. Mouvements silencieux de professionnels qui se comprennent sans se parler, la rigueur du détail. L’ordre voulu par le compositeur. La douceur de l’air, le héros keatonien. De longs couloirs. Un emploi d’agent d’accueil dans une succursale du groupe Karavel Promovacances. Des wagons hors d’usage abandonnés dans des gares de triage désaffectées. Un spécialiste. Un fils de pute qui transporte partout avec lui le cadavre de son père, dans un putain de cercueil en chêne et ça lui casse le dos. Notations cursives, liaisons organiques et tempêtes intérieures. Soixante mille migrants et prisonniers de droit commun parqués dans les tribunes du stade de France, potentiel dramatique. Processus de rétrécissement de l’espace. Vérité glaçante de l’existence, images qui révèlent un certain naufrage – cette façon qu’a l’œil de tomber, de ne pas savoir où se poser. Je voulais des personnages sans psychologie, dit Jean-Jacques Schuhl dans une interview pour son livre Entrée des fantômes, paru en 2010. L’auteur de Rose poussière (1972), puis de Télex n°1 (1976) précise : J’aime ces figures un peu vides. Puissances de destruction, stratégies de conquête. De chair et d’os. De crèmes et d’huiles. Ce qu’il y a à dire en premier lieu, tout se défait très vite. De quoi parle ton film ? dit Camille et elle se verse un verre de vin. Je mets une bonne minute avant de répondre. C’est une fille et un mec dans une chambre d’hôtel. Ça se passe au Meurice, ou quelque chose comme ça. On voit surtout la fille, filmée par le mec. Elle dit des trucs. Elle ne dit rien. On voit le mec deux ou trois fois parce qu’elle le filme avec son iPhone. Ils sont ensemble ? Oui. Non. On ne sait pas. Ils baisent ? Non. Il y a des dialogues ? Quasiment pas. Qu’est-ce qu’ils font dans cette chambre ? Ils ont rendez-vous avec un type. Le type appelle, repousse le rendez-vous. Il ne vient pas. La fille l’appelle. Il donne un autre rendez-vous. Ça dure trois jours et ils ne sortent pas. Le type finit par venir. Il est au bar et ils descendent. C’est tout ? Oui. On le voit ce type ? Non. On assiste au rendez-vous ? Non. On connaît l’objet du rendez-vous ? Non. Elle allume une cigarette. Ça dit quoi, finalement ? Ça dit que deux personnes ont rendez-vous avec un type, et ils sont dans une chambre d’hôtel. Ça dit quelque chose de l’attente. Ça dit l’intercession des doubles. Ça dit les contretemps. Ça dit la présence de cette fille. Ça dit la beauté. Ça dit le regard. Ça dit le face-à-face. Ça dit la lumière. Ça dit le room service. Ça dit la durée, les instants isolés et le portrait clinique. Plans fixes assez larges, ellipses temporelles. La caméra ne s’approche pas, ne détaille pas, ne morcelle pas, ne découpe pas. Ça dit les crânes empilés et les corps païens. Tu as un titre ? Non. Ça pourrait être le numéro de la chambre. On le verrait quand ils referment la porte derrière eux. Ce serait le dernier plan, mais je ne sais pas. Coutures visibles du vêtement porté à l’envers, une poétique de l’étrangeté. Le récit comme puissance de pétrification retournée, une redistribution des hiérarchies. Sacrifier au cadre de composition habituel, des formes composites. Je dis il y a une voix off. Une voix d’homme que l’on entend parfois. Qu’est-ce qu’il dit cet homme ? demande Camille et elle éteint sa cigarette.