Waiting for the summer rain, Yeah

Bistro Kunitoraya rue Villedo, je déjeune avec Camille. Sais-tu qui je suis ? me demande-t-elle. Non, dis-je, qui es-tu ? Voix indistinctes autour de nous, je la regarde. Lucian Freud la peindrait nue, un coussin sur le ventre. Gros traits de peinture épaisse, il semble que tout soit visible. De grandes continuités et discontinuités scandent le devenir humain, et une serveuse s’approche. Cohérence globale de l’énoncé, j’aspire mes nouilles. L’élan qui jaillit brûlant des cœurs, udon au bœuf. Promesse de destruction imminente, altitude de croisière. J’aime bien ce mot, tempura, dit Camille et elle pose ses baguettes près du bol sur le côté avec du riz. Galerie vivante de tableaux barbares, elle porte une robe longue noire & Other Stories, des baskets Golden Goose blanches et lacets rouges. Logique extrême qui préside aux destinées des personnages et des intrigues, moment de transition où les gestes se cherchent. Elle dit aujourd’hui, ce matin. Et puis elle ne dit rien. Son visage ne dit rien. Présence remarquable d’une femme qui trempe un tempura légume dans une sauce au soja, s’ouvrir à l’immensité. Et elle s’essuie la bouche. Elle dit je suis une effacée. Elle dit je n’attends rien. Aucune forme d’urgence, elle dit je suis paisible. Elle dit je n’ai pas d’absolu, on entend le bruit de sa respiration. Il existe une série de photographies de Camille que j’ai prises à Roquebrune-Cap-Martin. Boîtier Fujifilm Instax Wide 300, format de l’image 54 x 108 mm. Camille au bain, Camille qui fait la conne avec ses linguine, Camille assise au bord de la piscine, Camille qui tague ON VA FAIRE ÇA en lettres jaunes sur le sol de la terrasse, Camille qui pisse debout dans les rochers sa culotte à la main, Camille avec le bouquet d’un palmier sur la tête, les jambes de Camille dans la bagnole, Camille de face en plan américain devant le mur rose de la villa, les doigts de Camille et une gambas, Camille à quatre pattes sur un canapé avec un sac Balenciaga, Camille qui escalade la grille de la villa de nuit, Camille qui me fait une pipe et elle se regarde dans le miroir de la chambre, Camille prise du désir soudain de nager loin dans les vagues et elle se jette à l’eau, les vêtements de Camille sur le rocher, Camille qui fait des signes genre c’est bon arrête avec tes photos, Camille qui saute sur le lit le matin c’est le bordel dans la chambre, Camille au téléphone on la voit de trois-quart dos et elle a l’air tendue, Camille qui donne un coup de pied à un chien, Camille qui fait la conne avec un Tampax, Camille qui déchire le T-shirt Jil Sander oversize et un cliché de Mario Sorrenti qu’elle porte sur ses seins nus, les escarpins de Camille blancs et un pot de fleurs cassé, Camille qui transpire le style avec une décontraction presque insolente, plusieurs selfies de Camille et moi déchirés au flash et on titube dans une allée. Le lendemain on est à Nice, on prend l’avion. Elle a le visage blême, du rose pâle sur ses lèvres. Normes génériques du récit, je me dis que maintenant je fais partie des ordures. Découpe de l’aile, alignement des rivets. Mer de nuages, la perception vacille, rien n’est pareil là-haut. Enfermement et isolement, des créatures hybrides se déchiraient dans une torpeur brûlante. Des processus de socialisation, des sas confinement. J’ai passé la nuit au fond d’un trou creusé dans le jardin de la villa. J’étais dans ces lieux fulgurants et abstraits, absent. Tonnerre qui frappe le monde, indifférence aux chocs. Camille qui me demande pourquoi je la regarde de cette façon. Tu m’écoutes ? Une autre fois, et nous étions à Londres. Êtes-vous un sceptique, je me réveille secoué de rage. Elle arrive avec un grand sac, elle dit c’est cool regarde ce que j’ai trouvé. Short en jean taille haute avec empiècements déchirés qui moule son cul de bitch, micro robe à effet lurex et attache à l’épaule, des débardeurs. Gamme étendue des possibilités, il faut dire que j’étais devenu. L’attentif maître d’œuvre de ma propre incinération. Ne compte pas sur moi pour l’intime, j’avais dit à Camille, exaltation naïve. Avancer dans l’ignoble, aujourd’hui ce matin. « J’ai acheté des poules récemment alors que, paradoxalement, les gallinacés me dégoûtent, assure Philippe Katerine. Mais, là encore, je vais contre moi-même. » Émission réception d’étranges signaux, un jeune auteur livre son manuscrit. C’est l’histoire d’un garçon hanté par un lourd passé, qui va devoir se battre pour trouver la voie de la rédemption. Mais avant de renaître, il vide la baignoire parce qu’il vient de prendre un bain. Témoignage romancé, il met en avant son approche stratégique. Combien de mots, les premières lignes, les adverbes soudain et avidement marquent la surprise et l’urgence d’obtenir une explication. Une réelle quantité de putains de névroses, des délires de mytho. Des flots de paroles hallucinées, toutes les vertus de la vitalité. Opéra sous acide, élégance néo-punk, des comprimés de Captagon. Dynamique du degré de désordre et de dysfonctionnement, maelström de matériaux culturels et idéologiques. Champs d’intensité, vagues de vibrations, quelque chose comme les identités se dresse devant toi. Cohérence vertigineuse d’une vie ponctuée de rites de passage, calendrier. Ce qui m’intéresse c’est des rapports à la représentation, dit l’artiste parce qu’on lui pose des questions, après je fais ça et je fais des systèmes et j’essaye de les pousser jusqu’à ce que ça fasse autre chose. Il dit aussi : J’suis pas drivé par une esthétique. De temps en temps c’est au point, de temps en temps c’est à côté du truc. Là, il passe la main dans ses cheveux et il se gratte le front et il a l’air inquiet. Le critique d’art : Pouvez-vous nous parler de votre exposition au Palais de Tokyo ? L’artiste : « C’est des dispositifs en fait. » Passage de la tension à la détente, de l’excitation à l’épuisement satisfait, d’une conscience de vie suraiguë à un sentiment de néant relatif. Foules de manifestants et de forces anti-émeutes sur les écrans, musique expérimentale vrillée, variations sur un même son étiré au maximum de ses fréquences, ambiance d’apocalypse. Des modèles informatiques permettent de cartographier la situation, veille quotidienne. Peut-être tout cela s’est-il réellement produit, chorégraphie Lucinda Childs. Engendrement de la forme par le mouvement des corps, structure mélodique répétitive. Trajectoires fulgurantes, strier obstinément l’espace. L’existence accélérée par le Jump cut, qui est la femme à tête fendue ? Il me suffit de la regarder, et je le sais. Qu’on me demande une explication, et je ne le sais plus. Déesse des portes, elle donne accès. Elle impose sa présence et garde son secret. OK, dit-elle, il y a beaucoup de trucs que j’aime à Paris et, je veux dire, je vis ici, la femme à tête fendue a ses occupations. Une sieste sur le dôme du Grand Palais, quelques pas sur la flèche d’une grue à Belleville, une course haletante le long du périphérique, un plongeon dans la Seine depuis le toit d’un immeuble à Bercy, du ski nautique jusqu’à Concorde, un Kebab à Barbès, des hôtels incendiés, des lames d’acier, un raccord maquillage. Quelques apparitions, au seuil d’une autre réalité. Rien d’autre, et de toute évidence. Des carrefours stratégiques et des snipers postés sur les points hauts. Ulysse droit dans ses bottes, à la tête d’une section d’assaut. Il va falloir serrer les dents, passer en mode furtif. Souder les mitrailleuses sur les pick-up. Ils les vendent combien, à Saint-Denis, les AK-47 ? Sentiment de terreur et de folie, jeter son corps dans la lutte. Une fois encore, les grandes toiles à paillettes de Robert Malaval. Mouvements prévisibles des obsessions, le manipulateur emporte tout dans la danse qu’il organise. Iconographie disponible dans le cadre de la promotion de l’exposition et pendant la durée de celle-ci, le spectacle a ses lois. « À ce point, je ne veux pas m’émouvoir sur mes raisons, c’est-à-dire sur le fait que non seulement l’engagement n’est pas fini, mais qu’au contraire il commence », je cite Pier Paolo Pasolini.