Surface de réparation

L’aube naissante, aujourd’hui encore. Je sors courir, en proie à un élan soudain. L’impact de mes Mizuno sur le sol, de retour dans la chambre. Des cris d’enfants dans le jardin de la maison voisine, d’authentiques agressions sonores. Effets de résonance et de réverbération, une amplification du drame. DJ Set d’Alva Noto au Boiler Room à Londres, je suis au téléphone. Avec Camille. Elle dit je veux tout avoir. Elle dit Theresa May. Elle dit le Brexit. Elle dit les élections européennes. Elle dit c’était un dimanche à la Ferté-Saint-Cyr. Soir. Elle dit ça allait à peu près, et puis j’ai ressenti le besoin d’une présence. Elle dit j’étais à la fenêtre, ça sentait le vin cuit. Elle dit l’odeur de la viande. En sauce. Elle dit le crépuscule. Et l’obscurité. Elle dit je me sentais terriblement seule. Elle dit je n’avais goût à rien. Elle dit c’était l’heure de dîner et ma mère m’a appelée. Elle dit le visage de mon père était plus rouge que d’habitude, et il a débouché une bouteille de vin. Elle dit je n’avais pas faim. Elle dit la vaste pièce. Elle dit maman ne disait rien. Elle dit le vide épais de tout ce qui a été. Elle dit le truc visqueux dans l’assiette, et sombre. Elle dit le plus troublant. Elle dit je suis montée. Elle dit je me suis couchée. Elle dit je me suis branlée. Elle ne dit rien. Podemos dit Nous savons qu’une autre Europe est possible. Fondu au noir, quelques minutes plus tard. Mes bras reposent le long de mon corps et je ferme les yeux. Aspect anxiogène de l’ensemble, d’une fin de siècle à l’autre. Je n’avais aucun goût pour l’analyse, de la France ou de quoi que ce soit d’autre. Traits supposés définir une époque, processus de désintoxication vivement recommandé. Pour le dire autrement, ça me faisait chier. Il suffisait de regarder cinq minutes n’importe quelle chaîne d’information en continu, de faire défiler les titres des articles de presse, des essais politiques, les couvertures des magazines, d’écouter quelques mecs couvrant le spectre des tendances pour saisir l’essentiel : le régime des plaintifs, l’utilisation stratégique et manipulatrice du statut de victime, la tyrannie des susceptibles, les pétitions accusatrices, la dictature de la pensée unique, l’infantilisation, l’indignation à condition qu’elle soit publique, les injonctions et l’hygiénisme, etc. Excès de qualités, quotidiennes litanies. Le doute passionnément pour certains – et dans l’attente d’une révélation –, la nostalgie d’un passé révolu pour d’autres, la réaction et le progressisme, j’arrête je vais bâiller. J’espère que le lecteur ne m’en voudra pas de lui infliger ça. Schémas comportementaux stéréotypés, commentaires prévisibles, casting ouvert aux débutants ayant intégré, par mimétisme, les classiques les plus éculés, les énoncés argumentatifs propres à l’Homme communiquant (là je devrais écrire « aux femmes et aux hommes », langage inclusif oblige), tout cela dans une parole standardisée que plus personne n’entend. Paradigme en miroir, les « anti-système » et autres membres de la  « dissidence » n’étaient que le revers d’une même médaille tout juste bonne à stimuler un chroniqueur de BMF-TV (il faut que ça reste simple, pitchable, sécable, dichotomique et la violence), à énerver un mec qui regarde trop la TNT à La Ferté-Saint-Cyr et qui pourra, à la fin du repas pris en famille, conclure d’une voix définitive : « Tous des cons ». Certes, et la nature est pleine de merveilleux. Évolutions et bouleversements, cela étant dit. Bruits de parasitage informatique (parce que je suis toujours avec Alva Noto), selon les dernières découvertes. Finissent par emplir totalement l’espace, je veux des phrases et de celles que l’on écrit. Rythmique répétitive, mes jambes qui tremblent. Vision monochromatique du monde, le voile levé sur. Les mots qui vibrent, et sont lisibles. Hermès, Iris, Hébré, Adès et Poséidon, mythes et fictions, poésie homérique, demain samedi. Sens des combinaisons, qui suivent immédiatement. Âmes perdues assises sur la Piazza du Centre Pompidou, c’est une longue épopée. Nécessité intérieure, liaisons intermédiaires. Manipulation des signes, c’est pourquoi l’image. Le plus souvent, apparurent alors. Des personnages bibliques se livrant à la débauche (Richard Strauss, Salomé), des fêtes explosives et des départs précipités. Une atmosphère instable et des tensions paranoïaques. Une urgence perpétuelle, des fuites et des recompositions. La course au leadership et des névroses contemporaines. Les scènes les plus saisissantes comme autant de somnifères, d’anesthésies. Je serai quand même bientôt, sans trop savoir pourquoi. Disparition finale du moi, et nous vivrons enfin. Le bourreau procède à la décollation, dans le seul présent. Revendiquer quelque compétence, les chiens léchaient en vain. Nos mains rigides, on va pouvoir nous enterrer.