Happening brutal et saisissant

Temps autrefois vécu. Le dealer retrouvé raide avec des clous enfoncés dans la tête, quelques selfies au bord du vide. « J’avais l’air d’une de ces créatures des ténèbres », écrit Jean-Jacques Schuhl dans Entrée des fantômes. Débordements localisés, une mise à nu de toutes les illusions. Quantité de force accumulée, ligne de liaison dynamique. Debout dans la lumière grise, je suis allé courir. Combien de temps encore ? Chaque heure. Plus tard. Muré vivant. Du Monsieur Propre de l’eau de Javel du dentifrice des brosses à dents des éponges et du Parmesan. Du piment vert des Pipe Rigate du poivre noir et de l’eau minérale. La guerre est simple, je me laisse envahir. Par l’angoisse, depuis hier. Depuis toujours, il me faut travailler. Quelle est votre ambition dans la vie ? Qu’aimeriez-vous faire que vous n’avez jamais fait ? Quelles paroles ultimes aimeriez-vous prononcer au jour de votre mort ? Plus vite et mieux. Le chœur des astres, vidé de ma substance. « Que l’infini où je trébuche », je cite Antonin Artaud. Épaisse couche nuageuse, réalité de l’épreuve vécue. Lâche-moi, dit Camille. L’odeur de ses cheveux, y plonger mon visage. Clé de bras autour de son cou, l’éternité du devenir. Concerto pour piano n° 3 de Sergueï Rachmaninov, interprété par Vladimir Horowitz. Lâche-moi, dit-elle encore. Circonstances biographiques, je desserre mon étreinte. Elle dit je sais ce que je veux. Elle dit j’ai un programme. Elle dit j’ai un agenda. Elle dit j’ai des rendez-vous. Elle dit qu’elle veut s’imposer de nouvelles disciplines. Elle dit t’as du sang sur les lèvres, et je m’essuie avec le dos de la main. Elle dit mais oui, tu vois, je crois que j’aime bien tuer des gens. Changement de statut entre l’avant et l’après, elle cite Gustave Flaubert : « Il n’y a pas de vérité, seulement une perception. » Fragments de paroles perdues, elle dit t’as oublié. Elle dit t’oublies toujours. L’objet de l’attente, par voie de conséquence. Assez, encore, un autre état. Petite fille, dit-elle, j’étais très seule. Je me roulais dans l’herbe vêtue d’une robe blanche et virginale, et disant cela elle met du vernis sur ses ongles de pieds. Rouge. Maison de famille achetée par ses parents en 1982 à la Ferté-Saint-Cyr, un an avant sa naissance. Commune du centre de la France dans laquelle Michel Delpech, l’auteur du tube Le Loire et Cher, a passé son enfance, et où le taux de chômage des 15-64 ans est de 10 %. La candidate du Front National a remporté 42,23 % des suffrages au second tour de l’élection présidentielle de 2017, au cœur de la Sologne. Longère située à l’écart du village, bâtie sur un terrain de deux-mille-cinq-cents mètres carrés, peupler sa solitude. La dernière fois que j’y suis allée, dit Camille, mon père a fait une daube. Morceaux de joue de bœuf, carottes luisantes, lardons noyés dans un liquide visqueux et sombre, oignon fondu. Et le putain de carré de chocolat. Substances gélatineuses, le domaine de l’informe. C’était une journée magnifique, je suis sortie sur la terrasse. J’ai cherché un Xanax dans la poche de mon jean, j’en ai avalé deux. Volupté de l’anéantissement, Camille se lève. Ses yeux se posent sur moi, une vague d’incertitude. Pâle figure gravement immobile, un extrait de Voilà : vous ne vouliez pas vendre la maison ? dit-elle en piquant une carotte. Son père, qui avait la bouche pleine, ne répondit pas. Camille connaissait le bruit que fait cette bouche, le rythme nerveux des mâchoires, la langue qui décolle du palais – il lui était arrivé de ne plus pouvoir le supporter, pas plus qu’elle ne supportait de voir sa mère tremper ses tartines beurrées dans son café le matin, l’œil éteint, le dos voûté –, et Philippe déglutit. Ce n’est pas le moment, dit-il et il enchaîna sur l’état déplorable du marché immobilier. Puis, regardant l’assiette de sa fille : tu n’as pas faim ? Si, si, dit-elle en fouillant la sauce. Elle pensa au chocolat liquide utilisé par Hitchcock dans Psychose, pour la scène de la douche, produit choisi pour sa viscosité, donner l’illusion du sang. Elle porta un morceau de viande à ses lèvres, Marie mangeait en silence. Elle s’inquiétait pour l’avenir de sa fille, qui semblait exercer son métier sans passion, presque mécaniquement, affichait une certaine mélancolie. Et puis, quand se déciderait-elle à faire un enfant ? Chapitre intitulé « Ethnologie romanesque, un essai sur le genre ». Inquiétante étrangeté, variations sur le personnage. De Voilà au Journal, du Journal à Camille vient à Paris et elle repart. Impression des premières pages, une fois effectués les changements nécessaires. Huit clos de quatre jours entre un homme et une femme, sur fond de récit national. Durée pendant laquelle il ne se passe rien, ou à peu près. Turbulences de clarté, une analyse de la dégradation. « Les Black Blocs demain, certainement peut-être. » Je cite la journaliste Arlette Chabot qui s’exprimait sur LCI, la veille du 1er mai. On reconnaît l’époque à ses conflits, à ses luttes, à ses crimes, à ses virus, à ses bonds technologiques mais aussi à son vocabulaire et à sa poésie. Pratique même de l’excès, produire dans le soudain. Adossé à un pilier de béton, Friedrich Nietzsche vapote. Traces de chenilles, de roues d’engins de chantier dans la boue du chantier, il porte une parka Kaki, capuche relevée sur la tête. Insuffisances de la raison, par avance absorbée. La volonté libératrice, ouvrir un intervalle. Choisis par Anthony Vaccarello pour leurs visions iconoclastes et contemporaines, les différents artistes, photographes et cinéastes du projet Self sont invités à réinterpréter les collections et l’esprit Saint Laurent. Troisième participant, Bret Easton Ellis filme l’amour, la jalousie et l’obsession dans une vidéo – et une villa californienne – intitulée The Arrangement. Bande son The Windmills of Your Mind, chanson composée par Michel Legrand pour The Thomas Crown Affair en 1968. Atmosphère spectrale, multiplication des simulacres, c’est le moment que choisit Camille pour appeler un taxi.