Après la pluie

Il y a aussi, dans les matins calmes, loin des aéroports, tous les oiseaux de l’aube et la fraîcheur de l’air. Instants essentiels et rayonnants, feuilles frémissantes. Bidonvilles aux murs lépreux, rues tortueuses, hautes façades immaculées d’immeubles de bureaux alignés le long de boulevards rectilignes. Lieux d’émergence de l’art, l’ordinaire et le sublime. Concrétisation immédiate de toutes les perspectives de salut, faisceaux des projecteurs. Des procédures accélérées, tout de suite c’est la météo. Turbulences de sillage, je suis sur la flèche d’une grue. Vent fort chargé de lames, oscillations de la structure métallique, incessant défilé de nuages. Corps tremblant, vertige, à se jeter. L’Homme qui tombe, projectile, parenthèse fulgurante. Souffle coupé, je n’ai aucun doute. La seule certitude de la chute, de la manière dont elle opère. La femme à tête fendue – vêtue d’un Bomber, d’un pantalon de survêtement et d’une paire de baskets –, avance le long du chemin de roulement. Démarche impeccable, j’ai l’impression qu’elle glisse. Elle s’arrête et demeure immobile. Elle me regarde, un sourire sur ses lèvres. Que fait-elle là ? Pourquoi m’apparaît-elle ? Existe-t-elle substantiellement ? N’est-elle qu’une qualité ? Fondu au blanc, elle disparaît dans sa présence. Le poids de l’imaginaire, en dernière analyse. Si nous étions des dieux, le visible, l’invisible, tout serait immédiat. Nous voyons comme dans un miroir, écrit Saint Paul de Tarse dans la première épître aux Corinthiens, d’une manière obscure et je commence à dériver, les yeux clos, comme retournés à l’intérieur de moi-même. Aspiration à une langue pure, ça ne dure que quelques secondes. Dépasser les limites du médium, il n’y a pas. Instance de désublimation, l’œuvre exige. Conscience sans sujet, désir sans objet, événements sans passé ni avenir. Ballets d’hélicoptères, prolifération luxuriante des symptômes. Ambitions et débats, le sujet hypermoderne dans son apothéose. La prudence du serpent, le mythe individuel du névrosé. Meurtres obsessionnels, une régression à l’infini. Des statues de vendeurs de Kebab, les grandes toiles à paillettes de Robert Malaval. Les champignons de Karsten Höller, hallucinogènes, mon exemplaire de Rose Poussière. Au dernier sous-sol d’un parking Indigo, des êtres nus, obèses, le corps couvert de cendres, le visage dissimulé derrière des masques à l’effigie de Marlon Brando, dansent autour d’un cadavre. Rythmes tribaux, sons distordus, abrasifs, jungle urbaine. Échappées électroniques dégagées de toute contingence mélodique, mouvements de sumos, leurs pieds lourds battent le sol. C’est qui ces mecs ? Jaillissement soudain de l’absurde, traits excessifs, le voile levé sur le mystère. Ne voyez-vous pas le drame qui se joue ici ? Ne voyez-vous pas la pâleur augmenter sans cesse ? Parer les tentatives de déstabilisation des points d’appuis vitaux pour le pays, système défensif et de contre-ingérence, des morceaux de chair sont propulsés jusqu’à cent mètres. Accumulation de colère et de frustrations, ni la terreur ni la vertu. Le poste central d’exploitation des données des caméras de vidéosurveillance comme l’un des objectifs stratégiques prioritaires de toute prise de contrôle, c’était un jour inachevé. Prégnance des valeurs progressistes ? On peut s’interroger. Redéfinir la notion de crise pour s’en former une juste idée ? On peut toujours. Tu serais plus déprimé, plus mystique qu’Edvard Munch ? Plus furieux qu’Antonin Artaud ? Toi aussi, tu veux dire à la société qu’elle est une pute ? Une pute salement armée ? Stratégies d’influence, opérations nuisibles. Quelle est votre formation ? me demande un homme, je réponds catholique. Que faites-vous dans la vie ? Je coupe les cheveux des stars. Ça rapporte ? Oui. Exercez-vous une activité secrète ? Oui. Est-ce dangereux ? Absolument. Séquence suivante ? – Dis-moi quelque chose de cool, me demande Camille parce qu’on est au téléphone. – D’accord, qu’est-ce que tu veux entendre ? – Moi aussi j’ai peur, dit Goethe, l’écran de mon smartphone se gorge d’encre noire. Camille tentera-t-elle d’énumérer, jusqu’à épuisement, les possibilités ? – J’ai froid, j’ai soif et putain qu’est-ce que je fous dans ce TGV ? marmonne-t-elle, nous assistons à un rétrécissement. Les sensations à venir, je me fais à manger. Pipe Rigate all’arrabbiata, Pecorino Romano. Éléments de lisibilité, cohérence narrative. Quelle sorte d’exigence s’annonce là ? je suis déterminé. Une élégante contrainte, un couloir de lumière. Un voyage surprenant, tout semble converger. Scintiller les étoiles, vers un point explosif. Le sol vibre, l’histoire gronde de paroles ressassées. Je débouche une bouteille de Bordeaux, mais peut-être demain.