Tension irrésolue

Les doigts sur ma veine jugulaire, une phrase s’engage dans le récit. Les premières notes de Confusion is Sex, de Sonic Youth, s’élèvent. Bas dans le ciel, des traînées blanches. Marqueurs visuels, ensemble ordonné des motifs. Multitude infinie des significations, des vérités fondamentales. Je brosse mes dents, Camille fait cuire des brochettes de poussins. Tourments d’une existence réelle, une expérience totale. Je n’ai rien écrit depuis deux jours, niveau d’incandescence proche de zéro. Sentiment de néant relatif, je recouvre de peinture des tableaux achetés sur eBay. Des pilotes et opérateurs de drones chasseurs-tueurs Predator marquent leurs cibles au laser, vent de sud modéré. Longtemps de bonne heure, panoramique sur l’horizon. À part ça, rien. Un pigeon se pose sur le rebord de la fenêtre et il roucoule. Je fais un geste et il s’envole. Permettez-moi de vous embrasser, dit Marcel Proust parce que je lis une page du Carnet 3. Tu ne manges pas ? dit Camille et elle a du poussin dans la bouche. Effets spéciaux, je consens à l’illusion pourvu qu’elle puisse se répéter. Accumulation infinie d’intervalles équivalents, ce Journal c’est quoi ? Un repli narcissique ? Un récit homérique ? Ivresse dionysiaque de s’arracher à soi, à la banalité des jours, faim jamais rassasiée. Nuée de signes qui ne tendent vers rien, notes parasites, l’existence vide ou à peu près. Du fond du naufrage, la parole intérieure. Parcourir une distance reproductible, un même identifié par une pensée opératoire. La syncope, le rythme et le style, arrosés de champagne et de Gin. Tu sais que j’ai posé pour Araki quand j’étais japonaise ? je dis à Camille. Elle a des cernes sous les yeux, sombres, et le rouge qu’elle a sur ses lèvres tranche avec son visage blême. – Tu m’écoutes ? – Oui. – Absurdité acquise et fondée comme une évidence ? – Non. – Alors quoi ? Impulsions sonores et coordonnées, Camille c’est le pressentiment de quelque chose. Émission/réception d’étranges signaux, des auteurs livrent leur manuscrit. Figure dont le statut est, depuis longtemps, fixé, le héros prend en charge et organise le chaos. Opérations de nettoyage, il s’enfonce dans la perspective d’un immense décor : Paris, capitale de la France. Ambiance de gaité funèbre, comme une ligne éclatée. Vision surplombante qui commande le tout, terreur et folie. Crise majeure, définitive et durable. Destruction de vitrines et de mobilier urbain, des moments survoltés. Seuils d’alerte, nous allons faire usage. De la force, rythme soutenu des réformes. Nuages de gaz lacrymogène, le pays miné par l’anxiété (et quelle que soit l’époque, pour cette affirmation). Les modèles informatiques permettent de cartographier la situation, veille quotidienne. Des fissures au plafond, se procurer. Biens matériels, chercher en vain. Gang bang torride, allons enfants. Suicidez-vous, c’est dadaïste. Champ perceptif, modalités du point de vue. Corps circulant, la ville comme scène. Carrefours, zones de transit, quais de gare, tunnels et ascenseurs, tout fusionne dans un cours commun. Caché dans l’angle mort, t’effaces tes traces, tu fais le mort. Détection de réactions de fuite, recherche automatique de cas d’intrusion, de chocs et d’accidents. Analyse comportementale d’individus, de groupes et de foules, on reconnaît l’expert à ses expertises. L’expert n’a pas assez d’une vie pour être expert. On reconnaît le mutant à ses prothèses mystiques, à ses plus sensoriels, à ses superpouvoirs, à son sens de l’apparition. On reconnaît un Gilet jaune à son gilet. Jaune. Rôles définis, lisibilité constante de la distribution, analyse des derniers sondages. Incrédulité à l’égard des métarécits, triomphe de la globalisation néolibérale, essor des fanatismes identitaires, mêlée confuse et meurtrière, ruines fébriles, réseaux de malades, castings de dingues, écran global. Continuum électro-acoustique, froissements imperceptibles, une seule note est tenue. « Persistance d’une lumière spectrale, noirceur des eaux terrestres, pâleur des êtres humains », écrit Joyce dans Ulysse. Vide brûlant de la gloire, passion de l’indifférence. Camille saisit la télécommande et elle a une façon bien à elle de marcher à reculons en fixant le Panasonic. L’affirmé de la fiction, conventions littéraires. Un mec tapote le pli de son bras, s’envoie une dose dans une chambre d’hôtel. Une gestuelle dépouillée, une esthétique des années 1970. Au pied du lit, il y a un sac ouvert avec du linge dedans. Que se passe-t-il vraiment ? Quelqu’un donne des coups dans la porte et hurle Je vais te péter le nez ! Arrêts fragmentaires, Camille se vautre sur le canapé. « Plut au ciel, dit Lautréamont dans Les Chants de Maldoror, que le lecteur enhardi et devenu momentanément féroce trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison », et il se touche l’épaule. Douleurs articulaires, la réalisation de l’œuvre. Ruissellement d’images, il est temps de faire mouvement. Le domaine des espérances, les mots reprennent l’initiative. Douce euphorie, je fais la liste des courses. – Je ne suis pas sûre de vouloir faire ça, dit Camille alors qu’on arrive au G20. – Ne le fais pas. État mental plus ou moins agité, elle glisse les mains dans les poches de son Sweat à capuche. – Jusqu’à quel point te sens-tu étranger en tous lieux ? me demande-t-elle et on fait un selfie. Elle monte dans un taxi, il faut la voir danser vivante. Prêts à crever ? écrivait Claude Lévêque sur la photographie d’une maison de promoteur en zone périurbaine (sérigraphie couleur, 65 x 93 cm, 1994). Ailleurs, bien loin d’ici. Un pas de plus, j’irai jusqu’à. La vie en face, un champ de mines. Risques d’ondées en soirée, montée constante d’adrénaline. Tu cours pour échapper à la Kalach, qui te rafale et elle t’enlace. Labyrinthe de traces et d’indices, point obscur qui nous permet de voir, regard qui fait surgir l’événement et l’efface aussitôt. Bruits étouffés de la circulation, dernière scène de L’Éclipse : aube, plan serré sur le réflecteur d’un réverbère, halo de lumière, musique de Giovani Fusco, fondu au noir.