Qui a goûté le sang

Une question nietzschéenne : qu’est-ce qui est aristocratique ? Une scène majeure du film de science-fiction 2001 : A Space Odyssey, réalisé par Stanley Kubrick en 1968. Une architecture moderniste : le Pavillon allemand construit par Ludwig Mies van der Rohe pour l’exposition universelle de Barcelone, en 1929. Une œuvre d’art contemporain : la vidéo de Laurent Grasso tournée à Rome en 2008, intitulée Les oiseaux. Expressions nécessaires, irréfutables et décisives. Chants énigmatiques, l’aube se lève. Les primates du film de Kubrick poussent des cris, s’agitent autour du monolithe noir qu’ils viennent de découvrir. Expérience décisive, échos d’une sensation passée. À Barcelone, sur la colline de Montjuïc, au 7 de l’avenue Françesc Ferre i Guardia, là où se trouve la réplique du Pavillon – exécutée entre 1983 et 1986, à l’emplacement de l’œuvre originale, sous la conduite des architectes Cristian Cirici, Fernando Ramos et Ignasi de Solà-Morales –, un visiteur photographie le bronze de Georg Kolbe érigé dans le petit bassin, sculpture à l’effigie de la femme de l’artiste, intitulée Der Morgen (Le matin, 1925). Surfaces réfléchissantes, espace balisé du programme. L’œil en maître, l’image de la violence de voir. Les milliers d’étourneaux, filmés par Grasso à la verticale du Vatican, se regroupent, tournoient, virevoltent, volent au plus près les uns des autres, masse dotée de conscience, chaque animal synchronisant son vol sur celui de son voisin. Les nuées se déplacent à grande vitesse, dessinent des arabesques. À quelle loi ces oiseaux obéissent-ils ? Pourquoi les primates qui touchent le monolithe ont-ils l’idée d’utiliser des os comme armes, d’abord pour tuer le gibier, puis leurs rivaux ? Bonheur de se trouver en compagnie d’êtres humains, écrit Kafka dans son Journal, en date du 2 février 1922. Ça peut se discuter. La pure beauté du duel, ne déconne pas avec le diable. L’appel de l’inconnu, ce vide en devenir. Éclairs des flashes sur un podium, un mannequin s’avance. Il est vêtu d’un ensemble Slim and somber dessiné par Yohan Serfaty en 2012, marque un arrêt devant les photographes. Le travail du couturier-designer, disparu il y a six ans, confère aux luttes qui nous animent, aux combats que nous menons mais encore à la présence réelle de nos urbaines silhouettes. Principe d’unité, le vêtement est une élévation. Il se porte avec ce qu’il faut d’instinct de détachement pour être aristocratique, au sens où Nietzsche l’entend. Les coupes, les matières jouent et rejouent la vibration des corps. Silhouettes longilignes, pantalons seconde-peau, boots ouvertes sur l’arrière. Cuirs de cheval, de cerf, de renne, de kangourou, peaux taillées à vif et coutures apparentes. Textiles nobles et novateurs – coton craquant, voile de papier tissé –, draps de laine travaillés en bords francs, mailles arachnéennes et vaporeuses. Longs manteaux au galbe rigide, vestes classiques ajustées, pulls tuniques. Noirs profonds, camaïeux de gris, quelques blancs. Les cols, jamais « rapportés », ne sont que le prolongement des devants et des dos ; les manches sont d’un seul tenant, sans coutures de dessous de bras et de pointe d’épaule. Élégance souple et martiale, étirement des lignes, métamorphose et vagabondage. Idée de protection, d’autonomie, de résistance. Comme chez Debussy, tout, dans le travail de Yohan Serfaty, est transition. Comme chez Mies van der Rohe, Less is more. Comme chez les primates de 2001 : A Space Odyssey, il y a cette capacité, toujours, qu’a l’homme à s’affranchir de sa condition. Comme chez Laurent Grasso (celui des Oiseaux) – artiste qui aurait pu inventer le monolithe –, les mouvements du vivant, dès lors qu’ils semblent chorégraphiés, maîtrisés, fascinent et intriguent. Selon les scientifiques, le phénomène du Murmure (Murmuration) – dont le nom vient du bruissement que font les battements des milliers de paires d’ailes d’étourneaux regroupés – a une fonction de survie. Il s’agit de ne pas être à l’extérieur, voire aux marges de l’essaim, ni de compter parmi les premiers à atterrir, par crainte des prédateurs. Trame rigoureuse, un écran diffuse en boucle l’ellipse la plus connue de l’histoire du cinéma : l’os lancé vers le ciel par le primate victorieux et dominateur de 2001 : A Space Odyssey devient un vaisseau spatial. Affirmation démesurée, totalité immédiate. Dans la capitale de la Catalogne, l’homme qui a photographié le bronze de Georg Kolbe traverse le salon – où sont présentés les fauteuils Barcelone, créés par Mies van der Rohe pour l’inauguration de l’édifice –, parcourt le pavillon. Plans perpendiculaires assemblés en trois dimensions, poteaux cruciformes, cloisons cadrant les vues, il pose son regard sur le grand bassin aux galets. Et tandis que je lis, dans la fraîcheur relative de mon appartement, la dernière strophe du Clair de Lune de Paul Verlaine – « Au calme clair de lune triste et beau / Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres / Et sangloter d’extase les jets d’eau / Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres » –, les premières notes du troisième mouvement de la Suite Bergamasque de Claude Debussy intitulé, lui aussi, Clair de lune, et interprété par Vlado Perlemuter, s’élèvent.