Fiction complète en raccourci

Les vibrations d’une rame de RER, le bruit d’une élagueuse. Des sifflements d’oiseaux, des volets qui claquent. Fébrilité soudaine, je sors courir. Examen de mes capacités physiques, qu’est-ce qui fait la distance ? Analyse de foulée, c’est une mise à l’épreuve. La zone est couverte par un satellite militaire de type CSO-1, je suis de retour dans la chambre. L’éternité, au milieu du silence. Je lis quelques pages des Carnets secrets de Ludwig Wittgenstein écrits entre 1914 et 1916, alors que l’auteur du Tractatus logico-philosophicus, qui s’est engagé dans l’armée austro-hongroise, fait l’expérience de la guerre. Notes qui, fin 1914, débutent systématiquement par : travaillé, à nouveau travaillé, un peu travaillé, très peu travaillé, pas travaillé, presque pas travaillé, un petit peu travaillé. Mais encore : Hélas, hélas ! Je n’ai pas le temps de travailler. Ne pas se perdre, écrit-il le 30 décembre. Le vide parfois, les yeux collés. Seul le toucher la main posée rapproche à toucher le tangible. Caresse et se déplace, saisit l’objet. Le téléphone, la brosse à dents, la bouteille d’eau. Bref inventaire de l’ordinaire, peindre des forces. L’image de cette Dirty Painting, sur mon ordinateur. Des craquelures sont visibles, au centre de la toile. Des traces de pigment rose affleurent, sous la fine couche de noir (voir ici). Rapport entre les éléments, de mystérieuses palpitations. Relation d’événements, anomalies possibles. Je visualise les crucifix accrochés sur les murs de l’appartement d’Olivier Messiaen – en plastique –, parce que j’écoute Quator pour la fin du temps. « Liturgie de cristal », ici comme toujours. La nature et la foi, les chiens et leurs maîtres. Des corps fascistes, des hommes quelconques. Vachement bien lancés dans des circonstances éternelles. Sérieux comme des mythes fondateurs, raides comme des sentinelles. Qui se suspendent par les pieds à des barres de traction. Lézards séchés en pendentif, chargés au captagon. Totalitaires. Relents nauséeux d’obscurantisme, ici apparaissent les décombres d’une ville. Et d’une bibliothèque. Esthétisation de la ruine, fonds indiciel. Potentiel d’excitation du public, des protocoles autoritaires. Une autre guerre, vocabulaire. Une mise en signes, des valeurs d’ordre. Règles les plus élémentaires de la langue écrite, je retrouve Camille au Nemours. Quelle photo ? me demande-t-elle alors qu’un serveur dépose nos cafés sur la table. Un groupe de touristes chinois descend d’un bus, s’approche des musiciens qui jouent Les Quatre saisons place Colette. Hyperréalité mondialisée, bilan carbone. Horizon dystopique, tout acte de terreur. Soleil mouillé, chaque jour qui passe. Rétrécissement de l’espace, des délires de mythos. Les militants de la pulsion de mort s’agitent, pathologique. Viens, dis-je à Camille, on s’emmerde ici. On va continuer à s’emmerder mais plus loin, là-bas, regarde, c’est le coin idéal pour s’emmerder, des activités culturelles, des gens sympas, des restaurants. Hall du Palais de Tokyo, l’exposition peut-elle ? Motifs de la dégradation, l’encre d’un poulpe se répand sur le sol. Poche au noir, stratégie de défense. Accélérateurs d’émotions, de silencieuses exhortations. Hétérogénéité des éléments, l’épopée du visible. Dix tonnes de pneus, similaires à ceux utlisiés par Allan Kaprow pour Yard, se consument sur le parking d’un hypermarché d’Ivry-sur-Seine. Hydrocarbures aromatiques polycycliques, dioxyde de soufre, particules fines. Les selfies du public, debout sur une tribune, sur fond de flammes, de fumée dense, seront réunis dans un album. Perspectives archéologiques, processus réflexifs. Significations de la présence, des kits de maquillage. Expression de l’hypothèse et de la condition, un abonnement Netflix. Mais aussi : des poussées centrifuges et un récent sondage. Théorie statistique et méthodologie, marge d’erreur et rapport détaillé. Revivification de mes facultés de percevoir, Camille essaye une chemise blanche chez The Broken Arm, rue Perrée. Voile de coton, col classique et poche plaquée au buste. Alors ? me dit-elle face au miroir en regardant par-dessus son épaule, avant de se tourner vers moi. Lumière nouvelle, répétition, danse. Chorégraphie paroxystique jouant sur le souffle, la respiration, l’apnée, l’asphyxie, l’inspiration, l’expiration. Organisation spéciale, trames sous-jacentes géométriques, élan vital. Je peux te demander quelque chose ? me dit-elle alors que, bien plus tard, nous regardons La Fabuleuse histoire de l’évolution sur Arte en buvant du vin rouge. Il peut arriver que l’on voit un interprète tressaillir après avoir entendu frapper à une porte, les parfums tournent dans l’air du soir. Applaudissons la lune montante, le vent léger qui souffle sur la phrase.