Le tableau accroché sur la page

Lancé en ce jour vide. Grisaille sur la moitié nord, je bois un cocktail de vitamines. Les sons d’ERikm sur mon ordinateur, j’écoute L’Art de la fuite. Sélection de pièces réalisées entre 1994 et 1995, les sillons des vinyles sont coupés au scalpel. Fenêtre avec vue, mes paupières lourdes derrière mes verres teintés. Ma langue qui traîne sur une coquille d’huître, un extrait de Voilà : J’étais presque mort quand je vins au jour (Chateaubriand), ce qui nous apparaît. Copie intégrale de l’acte de naissance, la merde qui sort du cul de ta mère pendant qu’elle pousse. Fils de. Ce monde est le même qu’il y a deux mille ans, augmenté de la bibliothèque et de Maison Margiela. Les talons des escarpins des mannequins percent les cartons disposés sur le sol, le credo d’un poète. Ni enfer, ni paradis. Ni damnation, ni salut. Réalité magique, ça vaut tous les appels à la prière. Un monde hostile, une expérience sociale, des instincts primitifs. Ton héritage, ouvert sur les lointains. Le pur et l’impur, le sacré le profane, l’innocent le coupable, le doré le nacré. Tu deviendras. Le maître de la coupe et du style. Sur fond de décadence, de déclin de la civilisation judéo-chrétienne – c’est du moins ce qu’ils affirment –, altération désordonnée. Vision globale de la déconstruction, une moustiquaire voile le visage des spectres qui avancent. Identité signature, une singularité inépuisable. Griffe blanche. Classiques intemporels, la substance et la forme. Coutures visibles, le dénuement et la coulisse. Très vite. Rapports privilégiés avec l’accident, le chaos. Mers glaciales, guerres cruelles. S’abandonner à une certaine sauvagerie, circonstances historiques. La voie et la méthode menant à l’émancipation, les mots dont tu auras besoin (liste non exhaustive, mais c’est un bon début). Un peu partout : statues déboulonnées, cadavres embaumés, personnages épuisés, affalés sur des canapés. Accélération constante, spectaculaire effondrement. Retour en possibilité de ce qui a été (Agamben), une iconologie de l’affrontement. Flux continu sur les réseaux sociaux, exposition de soi. Donner à voir qu’il n’y a rien à voir, de manière compulsive. Une stratégie de l’effacement, ça peut avoir son charme. Défilé perpétuel sur les podiums de Fashion TV, omniprésente lumière. Plié, froissé, tendu. Survivance de l’antiquité, dès le premier regard. Quelque chose suit son cours, mouvement initié par le script : après m’être rafraîchie, dit-elle en jetant un coup d’œil rapide à son smartphone, je me délecte d’un green smoothie composé à 70 % de légumes verts – chou, roquette, épinards – et à 30 % de fruits, puis je m’empresse d’aller à mon cours de Pilates. Les fans de la série s’expriment après le renvoi du showrunner pour harcèlement sexuel, ajustement baissier. Le son du couteau planté dans le corps de Marion Crane est celui d’une lame qui pénètre la chair d’un melon (Psychose), l’illusion porte à croire. Inventaire des suspects et des lieux, c’est l’heure de la visite d’atelier. Application de peinture sur des toiles montées sur châssis, temples dédiés à la couleur. Lunes de sang, toute la clameur terrestre. Un assemblage hétéroclite de genres, de toute urgence : oublier, faire silence (Cézanne, mais aussi Bob Morris). Les clés du royaume, aucune mystique à l’horizon. C’est en début d’après-midi que je fais une lecture, à voix haute, d’Erotik Résistance. Le texte est composé d’éléments du Journal datés du 20 octobre 2018 au 27 janvier 2019. Répétition prochaine au Studio Bleu, rue des Petites-Écuries. Une performance scénique, musique Laurent Friquet. Des schémas temporels, je travaille à la suite du récit. Matière prélevée dans les articles postés entre le 1er février et le 9 avril 2019, une autre façon d’écrire le Journal. Revoir le montage, reprendre certains passages, créer des paragraphes. Présence du chien autophage, de la femme à tête fendue, de Livide, de Friedrich Nietzsche, de John Galliano mais aussi de Camille, qui m’inspire ce court roman intitulé Camille vient à Paris et elle repart. Elle ouvre un paquet de chips, elle dit qu’elle veut baiser. Au vinaigre. Enchaînement d’actions qui semblent avoir une certaine signification et conduire à une certaine fin, discipline et concentration, rigueur des alignements, ligne droite du déploiement des apparences. Je vais dire en quoi tu es si parfaite, comment il t’arrive de marcher sans but et pour finir tu entres chez Gucci, j’ai ma main sur son cou. A-t-elle vraiment avalé une coupe de fraises géante avant de s’effondrer en larmes chez Chanel rue Cambon ? Surabondance d’énergie créatrice, sur fond d’Histoire. La cathédrale Notre-Dame de Paris est en feu, la flèche construite par Viollet-le-Duc s’effondre en boucle sur les écrans. Note dégradée, manuel de survie en zone difficile. Réseaux de significations multiples, le retour de la sidération. Focalisation hypnotique, des gouttes d’or ruisselaient. Quel serait le système symbolique d’un Joseph Beuys dans l’Europe d’aujourd’hui ? L’âme du coyote, des sas de confinement. La vraie beauté ne se rencontre que dans la souffrance, écrit Gustave Courbet à Pierre-Joseph Proudhon, que cherchait-il à épuiser ? Le monde en devenir, l’orange du crépuscule. Le frémissement sous la mort qui menace (Heidegger), la puissance de l’arrêt. Chute dérisoire et fatale, après que l’expérience m’eut appris. Debout, c’est pour demain.