L’impuissance à penser

3°C à Paris-Montsouris à 8h47. Levé douché. Canettes de Coca vides près de l’ordinateur, c’est le bordel sur ma table. Liste de produits de première nécessité, la tête dans un sac plastique. Spéculation sur les denrées alimentaires, les allées du G20. Faire l’expérience d’un manque, les caissières sous acide. Lecture de mon horoscope au café de la Mairie, douleurs lombaires en fin de journée. Votre conjoint ou partenaire se montrera tendre et attentif, votre équilibre budgétaire devrait rester stable. Décor urbain propice à l’observation, champ de vision périphérique. Précision des détails liés au lieu, de retour dans la chambre. Je lis quelques passages des « Paradoxes de l’art politique », l’un des chapitres du livre de Jacques Rancière Le Spectateur émancipé. Set de Jeff Mills à l’Omen club de Francfort en 1995, je l’écoute en boucle depuis hier. Le ciel se couvre, je fais des bonds sur le lit. Évolution du cours de l’or, le lingot d’un kilo est coté 37 390 euros. Alertes personnalisées, produits d’investissement. Transactions fantômes, réguler le shadow banking. Névroses consuméristes, syndrome des os de verre. Les pertes du département spéculation financière sont soldées par le département crédit dépôt, mesure du risque et calcul de l’exposition. Modèles sophistiqués, exigence de fonds propres. Nous sommes à la veille de l’acte 21 du mouvement des Gilets jaunes, les voix s’affolent. Et s’affrontent. Irruption disruptive du réel, « je sais dire NON et c’est bien suffisant » (Marguerite Duras, Ah! Ernesto). Dissensus politique, des évidences sensibles. Pluralité des positions et des discours, complexité sociale. « Le totalitarisme ne tend pas vers un règne despotique sur les hommes – je cite Hannah Arendt –, mais vers un système dans lequel les hommes sont superflus ». Logique financière du capitalisme, le champ de la domination. Mais aussi du possible. Intuitions et interprétations, qu’est-ce qu’on fait ici ? Le Conseil constitutionnel censure l’article 3 de la proposition de loi dite « anticasseurs », qui prévoyait de permettre aux préfets d’interdire, de manière préventive, à des individus de manifester. Le délit de dissimulation du visage est validé, ce que contient le texte. Portrait d’un homme vu de face, filmé par un membre des forces de l’ordre. Caméras de vidéosurveillance, la figure est identifiée. L’œil du pouvoir, se dérober à la captation. Présence et retrait, je disparais en m’exhibant. Par ce journal, en pleine lumière. Représentation de l’intime, que l’institution tente de dissoudre. Gestes radicaux, bousculer le contrat qui nous lie (à la société, à la culture, à la famille, etc.). Voire le rompre. Michael Heizer creuse l’avenue des Champs-Élysées de l’Arc de Triomphe à la Concorde, et réalise une « Negative Sculpture ». Ballet des pelles mécaniques, les camions benne déchargent les déblais dans la grande nef du Grand Palais, sous la coupole. Entaille longue de deux kilomètres, une phrase affirmative. Calcul et détermination, la grille se déploie à l’infini. Rosalind Krauss écrit qu’elle « promeut le silence, le pousse jusqu’au refus de parole ». L’historienne souligne son « caractère auto-référentiel mais, plus encore, son hostilité à la narration ». Postures de résistance, s’élevait en moi. Paroi inanimée du monde, une chaîne d’images. Ce voyage est un soupir vers toi, me dit Camille, une stimulante invraisemblance. Ses veines jaillissent de son corps délié, et elle m’embrasse. Elle me montre sa technique deep throat pour avaler une banane, je glisse mes pieds dans ses escarpins Dries Van Noten en cuir cognac. Elle bave sur son tee-shirt Bloody Period, je marche le long d’une ligne imaginaire. Éclairs des flashes, podium. Anna Wintour me regarde me déhancher, je crains d’avoir une érection.