Mers glaciales, guerres cruelles

Ciel variable, cumulus à l’aspect menaçant. Petites taches de couleur, dans l’herbe du jardin. Clairsemées. Anémones blanches, roses et violettes. Étamines jaunes, là se noue un motif. Sur ma table, des phrases à peine lisibles. Écrites au crayon et au cœur de la nuit. Trois feuilles A4, je les déchire. Reprenons. La ville encombrée, la technique de l’empreinte. Des savoirs militants, des actions collectives. Des spasmes et des mots, des émeutes et des marches, des flammes et du gaz. Interfaces digitales et immersion dans les matières fécales. Nietzsche est chez lui, avenue Philippe-Auguste. Il regarde le magazine Premiere League World sur RMC Sport et mange du radis noir. Livide ne veut plus entendre parler de Paris-Plage et me dit qu’il va disparaître. Je lui dis que son manuscrit devrait être publié en l’état, qu’il mériterait d’être exposé. Qu’il est inutile de mettre de l’ordre dans ce merdier, de s’obstiner à en faire un truc cohérent, propre, que visuellement c’est parfait, qu’il ne faut rien toucher. Il me dit que c’est pas son problème, qu’il ne veut rien savoir, qu’il passe ses journées dans la pièce des trophées, ses nuits entre ses deux brebis, allongé sur son lit, qu’il ne dort pas, qu’il garde les yeux ouverts, rivés sur le plafond, que seuls comptent ses objets, ses chers objets dit-il, qu’il ne sort plus de son appartement, qu’il envisage de quitter la France. Qu’il aimerait vivre dans un conteneur posé sur le toit d’un immeuble à La Paz et il se tait. Je ne lui demande pas pourquoi La Paz. Je ne lui demande rien. Un long silence et il raccroche. Je relis les six premiers chapitres de Voilà, procède à des ajustements. J’envisage d’écrire un texte intitulé Camille (voir le journal daté du 10 mars), elle enfile un T-shirt. Elle dit déchire-moi en morceaux, elle dit tu sais comment me faire pleurer, elle dit qu’elle s’est mordu la langue, elle dit que ses pieds sont glacés, elle dit je veux être calme et rassemblée, elle dit c’est ma mère parce que son téléphone sonne et elle répond. Transformation effective de ce qui m’entoure, douleurs dans la poitrine, je reçois mon permis de conduire sécurisé. Hologramme, images fantômes, encres réactives au rayonnement ultraviolet. Je poste, sur Instagram, une image de Charlotte loves only hot rooms and hates when the air conditioning is on. Livre d’artiste réalisé en 2017, cent pages, quatre-vingt-onze photos, 20 x 30 cm, impression numérique sur papier. Vêtu d’un short long, portant un bonnet mou, des sandalettes et de grosses chaussettes, John Galliano fume une Marlboro rouge chez Maison Margiela. Gipsy et Coco dorment en boule sur la robe matelassée d’une poupée en porcelaine, le couturier fait tomber ses dessins. Appelle un assistant. La femme à tête fendue fait un selfie sur le toit du Grand Palais, le Journal compte de nouveaux abonnés. Événements qui s’enchaînent, une zone de détermination. Croisements, variations, reprises, rebonds, indices et liaisons. Une caisse en métal est posée sur le sol d’une galerie parisienne, je suis un technicien de surface. Elle contient une pelletée de terre du Yucatan, là où Robert Smithson réalisa ses Mirror Displacements (1969). L’exposition s’accompagne d’une publication monographique retraçant mon voyage au Mexique, je regarde le clip Bury A Friend. Des mains aux gants noirs saisissent Billie Eilish et lui perforent le dos avec une douzaine de seringues, les yeux de la mort. L’Arche de l’hystérie, illustration de Jean-Martin Charcot. Contrôle mental, qu’un sang impur (celui des commissaires de Bruxelles ? d’Emmanuel Macron ? de Jeff Bezos et autres de figures du capitalisme ultralibéral et financier ? de l’étranger ? du mécréant ? de l’autre ? appelle-moi, j’ai une liste de noms). Le feu et la folie, abreuve ce que tu voudras. Stratégies de domination, images dansantes au fond d’une grotte. Le chien autophage n’aboie plus depuis le 23 octobre 2018, le jour où il a sectionné sa langue. Il n’émet que des sons gutturaux, des râles sourds à peine audibles. Une sorte de bouillie rose sort de ses mâchoires entrouvertes, parce qu’il vient de mordre un rat. De le déchiqueter, pour être exact. Le chien autophage ouvre ses paupières lourdes, un voile gris recouvrait ses yeux jaunes. Ce qui reste de son corps – une tête et un cou frangé de lambeaux de chair piqués d’un pelage gris maculé de crasse et de sang séché – est une chose muette incapable de s’ingérer, qui s’éteint peu à peu. Dans d’éternels regrets. Une autre scène, une même histoire. Lignes puissantes, un vertige me traverse. Regarde ! Mais regarde ! me dit-elle. Regarde ce tableau ! Tu le vois ? Dis, tu le vois ? Il y a un espace vide et ce tableau ! Regarde-le ! Vas-y regarde-le ! Se rapprocher de l’œuvre et la perdre de vue.