Dis-lui de venir

Lecture, à voix haute, d’Erotik Résistance. Aube grise, échos référentiels. Densité transparente, exercices de diction. Une heure plus tard, consécution finale. Je prends une douche, je sors boire un café. Silhouettes des passants, je pousse la porte du Fontenoy. Des ouvriers du bâtiment grattent des tickets de Black Jack, un jet de sang me lacère le visage. Lumière ténue, mon horoscope dans le Parisien. Risques inflammatoires, disent-ils, les gencives ou les yeux. Faudrait savoir. Va et vient d’employés fatigués, une lutte intense. Des retraités insomniaques sont assis sur les banquettes en PVC, où est allé leur être ? Affirmations sèches et coupantes d’un supporteur du PSG, des variations d’intensité. Sifflement de la buse vapeur du percolateur, le barman fait monter le lait pour une noisette. Un présent à faire advenir, la caméra de Frédérick Wiseman. Les conducteurs d’engins de chantier quittent le bar d’un pas lourd, le plan est coupé dès qu’ils ont disparu. Oh ! Dis-lui de venir ! dit une fille qui parle au téléphone, je reprends un café. Il faut absolument qu’il vienne, dit-elle encore, je l’imagine enfermée dans une cage. Elle tire sur une mèche de ses cheveux bruns, les yeux rivés sur sa paire de Stan Smith. Noirceur violente, la rupture de tout. Mouvement perpétuel, fuite éperdue à travers de sombres couloirs, soudaine autorité de l’évidence : je vais rentrer. Architectures déterminées, gestes tendus et incisifs, la pluie redouble d’intensité. L’air frappé de rafales, l’odeur trempée des sols. Masques liquides, les dalles en pierre de l’allée du jardin. Second étage du Pavillon, je suis de retour dans la chambre. Mon inscription sur les listes électorales est confirmée par le service de la Citoyenneté, européennes 2019. Suffrage universel direct, j’ai décidé de voter. Clôture du cycle d’abstention, ce sera une première. Évaluation du processus, je suis devant l’ordinateur. Sauvegarde informatique, archivage des travaux en cours. Périphérique de stockage externe, entrer dans Time Machine. Le fichier du Journal synchronisé dans Google Drive, voici venue l’heure de. Rester en appui sur ses pieds pour affronter l’attaque, un livre ouvert. « J’ai toujours éprouvé un grand sentiment de précarité et d’urgence », parce que je lis Pierre Guyotat. Puissances supérieures, De la chair à la voix. Caractère de ce qui est vivant, le je est établi. Effroi et saisissement, apparaître et réaliser. Exactitude clinique, rôles et identités. Temps et espace, les allées du musée. « Sinistre coudoiement de corps qui ne se connaissent pas », je cite Marinetti. Une orchidée et une plaque de marbre sur laquelle sont gravés les conseils du jardinier, des ambiances troubles et mystérieuses, des œuvres éphémères, des rêveurs fantastiques, des gardiens sur leur chaise. Quelques régimes autoritaires, une nuée d’armées secrètes et privées, des services de sécurité, des mercenaires et des barbouzes, des terroristes et des gourous, des avocats et des experts. Comptables. Le rythme qui nous anime, Yahvé Dieu dit à l’homme : Frappe ton cœur, c’est là qu’est le génie. À son image, le jour viendra. Thanatomorphose, inhumation en profondeur. Couché dans mon cercueil, une casquette New Era sur la tête. Bleue. Mains posées sur le ventre, bagues aux doigts, smartphone au creux d’une paume. T-shirt et Bomber, un jean et des boots. Inscrire VITE sur ma dalle funéraire, je l’ai dit le 15 novembre. Dans ce journal, une première fois. Ultime rite de passage, événement décisif. Un immense cimetière, aux portes de la ville. Abandonné. Tombes à perte de vue, il fait nuit maintenant. Nous sommes en 9025, j’aimerais me réveiller.