Le chant du poème

Ciel chargé, alignement des couverts sur la table. Bistrot rue Vieille-du-Temple, la femme à tête fendue assise en face de moi. Grâce mystérieuse, tartare de bœuf. Son visage impassible, elle affiche un léger sourire. Semble être détachée d’elle-même, me regarde manger. Cercle de glace autour de nous, sa présence silencieuse. Bruit des conversations, lois codifiées et abondance de signes. Jean-Luc Verna boit un café au comptoir, évaluation des hiérarchies. Odeurs et parfums, je déjeune au Petit Fer à Cheval. Audace et fragilité, alcoolisme et antidépresseurs. Syndromes d’adaptation, la valse des dealers. La coke sur le bout de la langue, une immédiate anesthésie. Benzocaïne, lidocaïne. Favoriser la performance, la femme à tête fendue envoie un SMS. Je me nourris de mon propre sang, me dit-elle soudain. De sa voix douce et elle se lève. Capuche relevée sur son crâne, ses cheveux tombent sur ses épaules. Noirs. J’entends un type parler de la solitude dans les grandes villes et c’est carrément chiant. Elle me jette un dernier regard, avant de sortir. Manteau Rick Owens oversize, son portable à la main. Droit et pouvoir de se déplacer, et tandis qu’elle s’éloigne. Mes yeux redeviennent vides et j’essuie mes lunettes. Un mec défoncé mord le doigt d’un serveur en terrasse et lui arrache la première phalange, exaltation de la volonté de soi. L’aile de l’ange, des facteurs de risque. Spectateurs agités, Jean-Luc Verna fait des photos. Vie émotionnelle, qu’advient-il ensuite ? Auteurs qui renvoient l’homme hypermoderne à sa dépression, à ses souffrances. L’effarement contemporain disponible à 20 balles dans les Relais H, et y’a du cul. Partitions intérieures, magma de figures disparues, écoute les cris. « Les noirs augures rient de leurs propres présages », je cite William Shakespeare. Synthèses caricaturales, coordonnées GPS (vous êtes ici), indices autobiographiques. Chroniques de la destruction, images idéalisées du passé, quelqu’un pour compter les cadavres. Observateurs avisés, experts certifiés, commentateurs musclés anéantis en quelques phrases. Humour, désespoir, ironie, parodie. Projections négatives, variété et antagonisme des interprétations, analyse des symptômes. Se libérer de l’asservissement au pessimisme, le narrateur conclut : rompre avec les nécessités. Voguer sur l’absolu présent, je suis de retour dans la chambre. Chaque accord vibre, j’ouvre la fenêtre. Vent fort et je mets un sweat-shirt. Je chasse une âme errante, commence alors. Procédés de relâchement, d’excitation, de concentration. Écrire ce texte. Régulation de la vigilance, des jeux combinatoires. Activité du système nerveux, ce que cela signifie. Augmentation du cortisol, fabrication de testostérone, effet vasodilatateur parce que je bois du Gin. Apparitions, stimulations, actions non planifiées, ma main fébrile sur le papier. Autonomie de l’œuvre, voici comment. Générateurs, souffle incessant. Phases extatiques et désillusions, unité structurelle et disharmonie. Ni transcendance, ni métaphysique. Ni soumission, ni renoncement. Ni haine, ni passion. Pas de restauration, ni de réparation. Indifférence aux sujets, venez et voyez. Désorientation, accidents et chaos. Réfractaire aux dogmes, la nécessaire tension. Saint-Paul tombe de cheval sur la route de Damas, le groupe état islamique détruit les ruines antiques de la cité parthe de Hatra, en Irak. Culture historique, « toute action exige l’oubli ». Présence du calendrier, je finirai par croire. Temps liturgique chrétien marqué par le jeûne et l’abstinence, qui va du mercredi des Cendres au samedi saint, veille de Pâques. Pratiques ascétiques, les performances qui ont marqué l’histoire de l’art au XXème siècle. Vous acceptez le dépôt de cookies sur votre terminal et l’utilisation de ceux-ci à des fins de statistiques, le moment est venu. Lecture d’une interview d’Amanda Feilding qui, en 1970, pratiqua une auto-trépanation. Incision faite à l’aide d’une perceuse électrique, documentaire intitulé Heartbeat in the Brain. Clichés exposés au MOMA PS1 de New York, état de conscience avancé. J’ai percé mon crâne pour rester défoncé à vie, affirme Joe Mellen, un autre adepte de la trépanation ludique. Intervention réalisée à l’aide d’une foreuse électrique, évacuation des molécules toxiques. Quand vous creusez jusqu’au cerveau, dit-il, vous devez vous attendre à voir jaillir pas mal de sang. Après deux jours de repos, la peau cicatrise sur le trou. Oxydation du glucose, chacun sait désormais. Balbutiante ivresse, c’était l’heure de la nuit. Surenchère et hyperbole, le miroir qui vient.