Tout va bien dès lors que

Quand tu te sens rincé et que tu n’écris rien. Que tu prends ta douche et que tu t’interroges sur la lucidité, les relations entre les choses, le sens de la colère, la variété des textures et le saint Évangile. La bouche qui saigne, les yeux qui piquent. Quand tu as passé la nuit à écouter, dans un demi-sommeil, des conférences sur l’Univers (est-il une illusion, a-t-il jamais commencé, a-t-il connu l’instant zéro ? et autres Voyage vers le Big-Bang), que tu réalises que ta serviette de bain pue la charogne, que tu n’as qu’une hâte c’est d’écrire ce putain d’article parce que tu rames depuis deux jours et que tu t’assois devant ton ordinateur. Ce visage qui me fixe est le mien. Le bruit d’une tronçonneuse, depuis ce matin. Deux élagueurs dans le jardin. Plein soleil, pollution atmosphérique, circulation différenciée. J’écoute Man from Tomorrow de Jeff Mills, je bois du thé Sencha, je pose mes doigts sur le clavier. Confirmation de la reprise, ce qui va suivre. Destruction de mes notes prises les 25 et 26 février, discontinuité intérieure. Je fais des coupes dans le texte que j’ai posté le 24, je reprends les lignes dans lesquelles j’évoque le film Persona. Ce mot désigne les masques portés par les acteurs de la Grèce antique, il est utilisé dans le champ du marketing : profil doté d’un prénom, de caractéristiques sociales et psychologiques, représentant un groupe ou segment cible. Sous-ensemble d’une population, unité statistique. Danse aérienne des pollens, former l’échantillon. Ombres parmi les ombres, à l’improviste et au détour d’une rue. Je me lève, je fais des mouvements avec les bras, je sautille comme si j’avais une corde, je cours sur place les coudes au corps et je fais des flexions. Vaisseaux irrigués, muscles tendus, j’ouvre des livres. Je lis deux pages de Borges, L’art de la poésie. Puissances supérieures, il fallait que le cœur. Decathlon France renonce à la commercialisation du Hijab de running, je mange des Penne all’arrabbiata. J’ai posté hier, sur Instagram, la photo d’une valise. Debout sur ses roulettes, pleine à craquer, ouverte sur le côté. Vêtements qui se déversent, jonchent le sol, une paire de baskets. Dans le bas de l’image et dans un cartouche – impression jet d’encre sur papier, nuances de gris –, l’inscription I’m not trying to be cool. Titre éponyme d’un projet d’exposition. Valises identiques à celle que j’ai photographiée (bagage semi-rigide argent, T-shirts, jupes, pantalons achetés au kilo dans une friperie du Marais), réparties dans l’espace. Peintures accrochées aux murs – œuvres non figuratives (je ne veux pas parler d’abstraction), la matière est vivante, c’est de la couleur avec ses propriétés de couleur et le geste est nerveux –, barre en bois rond autour de laquelle sont enroulées, à de multiples reprises, les trois bandes Adidas découpées dans des pantalons de jogging (L 2,40 m, ∅ 10 cm). Le sceptre désigne un produit, une tribu mondialisée, les perspectives qui s’ouvrent à la métaphore sont plutôt bonnes. Humanité agglomérée, vestige d’une civilisation. Bâton de sorcier, peuples anthropophages. Prophètes et devins, réalisent de nombreux prodiges. Serpent d’airain, l’Éternel dit à Moïse : quiconque aura été mordu conservera la vie. Représenté par Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine (pendentif côté autel, 1511, fresque 585 x 985 cm), corps déformés par une pluie de reptiles. Peuple livré à la vengeance divine, actes individuels d’anéantissement. Tentative de suicide de Renaud Burel, l’auteur de Château-Rouge Hôtel, le 1er décembre 1999. Crise de psychose, avale la moitié d’une bouteille de Destop. Il perd son estomac, sa langue et son œsophage sont brûlés. Nul besoin de souffler respire, toujours se perdre. « Écrire mais quoi ? » dit-il dans son roman publié chez Allia en 2013. Ne pas se poser la question du quoi. En particulier quand le phénomène résiste, semble se refuser. Attendre et attaquer. Fondre sur la page. Jeter, recommencer. Quatre mille signes prennent forme dans une pure énergie, une évidente coulée. C’est comme ça. Radical, essentiel (se sentir vivant et ça demande un effort), évident comme la photo de la valise qui gerbe les fringues. De glace et de feu, retracer l’itinéraire. Faire l’histoire des escales, un parcours personnel. Déplacements migratoires dans son propre pays, au sein de sa propre ville, dans son propre cerveau. Le lieu où je me tiens, j’ai d’abord. Pris le temps de me relire avant de publier l’article, maintenant j’ai soif.