Une fantaisie épique

Réveil à l’aube. Mon reflet dans le miroir de la salle de bain, mes yeux comme une flaque d’eau. Définir les contours de l’emploi du temps, pour mieux les effacer. Complément alimentaire, métabolisme énergétique. Point sur l’état de la banquise Arctique à la fin février, quatorze millions de kilomètres carrés. La qualité de l’air est dégradée par des niveaux soutenus en particules fines, le stationnement résidentiel est gratuit à Paris. Bondir hors de mon esprit, lecture d’Erotik Résistance. Voix rauque, derrière le masque. Je veille à conserver un rythme égal, une heure plus tard. Champ de perception, affirmation d’une existence. J’ouvre l’enveloppe dans laquelle je conserve les prédictions de la voyante pragoise, toujours pas traduites. Écrites au crayon noir sur quatre feuilles de papier, système abstrait de signes. Les cris d’un oiseau dans le jardin, je suis allé courir. Bruit de mes chaussures Mizuno qui frappent le sol, impact de la foulée. Appui en plante de pied, je me traîne comme une merde. Douleurs articulaires, un savoir absolu. Baume Saint-Bernard, crème antalgique. Processus gestuels, compositions et impulsions. Pantalon sur les chevilles, le SDF couché sur le matelas posé sur l’herbe, dans un angle du square Louvois, branle sa queue immonde, les yeux rivés sur la vingtaine de touristes chinois qui mangent des panini fourrés fromage avant de regagner le bus qui les attend rue Richelieu, parce que je lis Paris-Plage. Une femme, âgée d’une soixante d’années, finit son sandwich, essuie le fromage qui a coulé sur son menton, sur ses doigts, jette l’emballage dans une poubelle, sort son téléphone, s’approche du mec et le photographie. Il se met à hurler sale pute jaune je t’encule je t’encule, se lève et s’accroche à sa bite. Passions muettes, scènes vides, nuances dynamiques, exclure tout dialogue. Le chaos règne, pourrais-je écrire. Je ne l’écris pas. Effet de distanciation, un état historique. Accrochage des nouvelles peintures de Wade Guyton chez Chantal Crousel, exposition intitulée « Natural Wine ». Faire l’expérience du post-conceptuel, registre renouvelé de la polychromie sur toile. Illustres héros de l’histoire des formes, le jour se lève. Un homme tue sa mère, la démembre, débite le cadavre, goûte la chair, lance un mollet au chien, conserve des restes du corps dans des tupperwares. Sublimation pathos, jeu mortifère, valeur terrible. Événement, énigme et enquête. Ce qui a lieu, dont il ne reste rien. Ou presque. Courts récits dans la presse, procès-verbal d’audition, le procès à venir. Question des causes, matérialité des indices, sens de ce qui fut accompli. Dévoilement, vérité. « Rêver vainement d’exister », dit le médecin de Persona, le film d’Ingmar Bergman (1966), à Elisabet Volger, sa patiente frappée de mutisme durant une représentation d’Électre, internée en hôpital psychiatrique. « Tu désires être enfin découverte, mise à nu, découpée en morceaux », pas de révélation. Le besoin viscéral d’être authentiquement soi est une belle connerie, aspiration vouée à l’échec. Obéir à des lois sans savoir ce qu’elles disent, nos émotions les plus enfouies. Dieu a ses règles, le sang coule le long de ses jambes. « Nous formons un monde magique, nous sommes en conversation avec le démon », je cite Christophe Tarkos dont j’aime la logorrhée. « Poésie faciale », abandon du corps au texte. Sortir de l’abîme où je me trouve ¿ ponctuer la proposition par un point d’ironie. Interrogations quant à la pertinence de mon travail (mérite-t-il d’être considéré ?), volonté qui a toujours été la mienne de mener de front divers chantiers (édition, art et littérature). Peur constante de la pauvreté, il se pourrait. Les marchés saluent l’annonce d’une rencontre entre Donald Trump et Liu Hé, le vice-premier ministre chinois en charge des questions économiques, le CAC40 s’envole comme dans un rêve. Imperfections d’ordre social, je me suis alors. Connecté à une chaîne d’information en continu, toute émancipation. Classes déclinantes, quelques jets de salive à travers l’écran.