Entrée de Mars en Taureau

Voix dissidentes, j’écoute La Monte Young. Œuvre maîtresse, The Well-tuned Piano. Journée ensoleillée, quelques nuages élevés. Killian Mbappé, qualifié d’« enculé de nègre enjuivé » par l’auteur d’un tag visible dans le RER C, marque le second but du PSG (60e) dans le match qui oppose l’équipe parisienne à celle de Manchester United en ligue des champions, parce que je visionne la vidéo. Action d’école, frappe du pied droit. Geste technique, lèpre morale. Des croix gammées recouvrent des portraits de Simone Veil, rescapée de la Shoah, « désastre soustrait au regard ». Masses humaines, violences les plus extrêmes, atteintes misérables et absence de limites. Vivacité des phrases qui tiennent, « Cartes et territoires ». C’est le titre de la rétrospective Luigi Ghirri au Jeu de Paume, photographe auquel Daniel Soutif s’est intéressé, et dont nous avons publié l’étude dans le numéro 2 de la revue 20/27 en 2008, texte intitulé « Un livre pellicule. Kodachrome de Luigi Ghirri ». Écrire ce qui va suivre, dans l’ordre du langage. Se fixer dans des formes et je sors du G20. La femme à tête fendue ouvre la portière de sa Mercedes garée en double file, marche dans la lumière. Le chauffeur baisse sa vitre, la suit du regard. Mains dans les poches d’un manteau noir en laine et polyamide agrémenté de revers en pointe, portant des escarpins noirs à talon mi-haut en cuir verni, lunettes de soleil sur les yeux, elle s’arrête devant moi. Anatomie du cerveau et du système nerveux, couleur grise du cortex cérébral. Incline son beau visage et me dit, d’une voix douce et avec un léger sourire : « Peu importe ». Elle fait demi-tour, monte à l’arrière du véhicule qui démarre lentement. Immensité de ce qui est, singularité de ce qui arrive, s’ouvrir au merveilleux. Civilisations évanouies, trésors légendaires, construire une visibilité. Désordre dans l’acquisition de mes connaissances, je n’ai lu qu’une faible partie de ce que j’aurais dû. Insatiable curiosité, « délivrée de la servitude du but » (Zarathoustra). Dureté des angles et des sujets, une série limitée de deux-cents fusils d’assaut AK-47, destinée à des collectionneurs, sort des usines Kalachnikov. La crosse, le canon, les montures, les garnitures et le chargeur sont peints de courts segments noirs, blancs et rouges, motif inspiré par le bâton A 12003000 d’André Cadere, comme l’indique le fabriquant. Détournement et interprétation d’une autre nature que celle de Saâdane Afif qui reproduit les couleurs d’un bois rond de l’artiste roumain, mort en 1978, sur le tube oblique d’un vélo blanc à pignon fixe (L’André, 2008-2011). Ordre et effondrement, déplacements et mutisme. John Galliano se glisse dans un sac de couchage acheté deux mille euros à un Syrien rencontré à proximité de la future Collection Pinault, regarde un épisode de Born to Kill. Une centaine de migrants campent sous les arcades qui jouxtent les murs de l’ancienne Bourse de commerce dont le nouvel espace, créé par Tadao Ando, sera dédié à l’art contemporain. L’objet en coton doux et garnissage Polyester, acquis par Galliano, a été nettoyé, customisé par les ateliers Maison Margiela. Des dizaines de visages de réfugiés de toutes nationalités sont imprimés sur l’ensemble de la pièce, des mots d’amour sont brodés à la main. Le carnet en couverture duquel le créateur a écrit Notes sur le bonheur est posé sur une table basse, près d’un verre de vin. Essentiel et accidentel, varier les rythmes et les points de vue. Dans votre nouveau clip, vous laissez tomber la coupe au bol et le blond peroxydé pour un blond fluo. Ce look est-il destiné à conquérir un nouveau public ? demande un journaliste à Gus Dapperton, le prodige de la Pop, parce que je feuillette Numéro chez un marchand de journaux. Traînée lumineuse que fait le passage d’une luciole et je cite Modiano, Nietzsche arpente le terrain d’un chantier. Travaux de terrassement, par-dessus l’abîme. Certitude qu’il pourra travailler, et payer son loyer. Le soir à bout de souffle, il s’épuise dans l’effort. Douleurs et insomnies, tant que le corps tiendra. L’animal qui en mange un autre, j’avale un Big Mac et une frite. La gueule du chien autophage dans le renfoncement d’une porte, en sortant du McDo. Ses mâchoires refermées sur un rat qui s’agite. Voix d’hommes et de femmes qui parlent au téléphone, passent près de lui sans le voir, de l’épuisement dans ses yeux jaunes. Rue bordée d’arbres, la situation se résume à ceci : je traverse le jardin et je rentre chez moi. Ivresse, euphorie, dépression. La même angoisse que tous les soirs, j’envoie des boules de feu.