De l’air parce que j’étouffe

Réveil secoué, comme sous amphétamines. Fenêtre ouverte, quelques rares traces de neige. Set de Jeff Mills, bruits parasites d’un chantier voisin. Le marteau piqueur et le son brut du DJ, des indices perceptibles. Thé vert, avant d’aller courir. Augmentation de ma fréquence cardiaque, lecture de Paris-Plage. Montée en puissance d’une folie sanguinaire et schizophrène mais qui, dans une certaine mesure, reste contenue et cadrée. Né à Paris le 24 mai 1980, diplômé de Sciences Po en 2007, Livide, qui échappe à toute tentative de le fixer par concepts, ne laisse rien subsister derrière lui. À l’exception de Paris-Plage et de sa collection. Il n’a pas le sens de l’architecture, de la cohérence, ne sait pas s’arrêter, ne sait pas où aller. Porté par une prose fracassante, son approche est directe et brutale, ai-je écrit dans Voilà. Cadrages improbables, lumières glauques, ambiances surexposées. Exécution du contrat qui nous lie tous les deux, je fixe une ampoule nue. Éblouissement, une main posée sur mon smartphone. Le geste juste – quand, par exemple, le DJ se retient d’accompagner, les bras levés, le bassin ondulant, les danseurs qui s’agitent devant lui –, contre l’hyper expressivité corporelle, l’agitation exacerbée, outrancière de la communication. Valeur silence, chorégraphie de la réserve. Mais aussi du sauvage. Retenir sa parole, contre l’horreur sociale : le commentaire dans sa dimension pandémique et vulgaire. Actions furtives, éloge de la clandestinité. Pas celle de l’ombre (sauf nécessité absolue), mais celle de la lumière. Pas celle de l’anonymat, mais celle du nom. Maîtrise de la séparation – tenir l’autre à distance –, rendre visible ce qui doit l’être. Seulement ce qui doit l’être. La Lettre volée d’Edgar Allan Poe, cachée aux yeux de tous. Agir sans être vu et je renvoie au travail de l’artiste Veit Stratmann, aucun signe d’absence. Pas plus que de présence. Libre à toi de faire advenir l’objet, dimension poétique. Dissimulation, révélation, apparition, disparition. Je regarde, songeur, un petit film réalisé quelques jours avant de prendre la décision d’écrire le Journal, d’en publier le premier article. Une fille pénètre dans un immeuble du Bas-Montreuil, en ressort au plan suivant. Pureté impassible des traits de l’héroïne, vidéo couleur, boucle, 2018. Œuvre inspirée par une scène de La marque du tueur (1967), de Seijun Susuki. La décision que prend l’homme d’entrer dans un immeuble, d’en ressortir aussitôt, intervient pendant une course poursuite, n’est motivée par aucune raison apparente. Sirène deux tons d’un véhicule prioritaire, des livres sur ma table. Notes manuscrites, l’invitation au vernissage de l’exposition Vasarely, lundi prochain. Journée sans pause, ni tracé défini. Courbatures dans les jambes, acheter du baume. Organiser l’espace, rythmer le temps. Optimisme tragique, aucun retour possible. Le Paradis de Tintoret, les grands défis contemporains. Feux qui dévorent, empreintes lumineuses, vertus de la singularité, ivresse de la contagion, réinterprétation des modèles, notion de mouvement, le monde avait changé. Précipité, le monde changeait encore. Essor des thèses néo-conservatrices (pour ne faire référence qu’au cas français et à une dimension du réel vendue par les professionnels de la caricature et de l’emphase – ce qu’on appelle le populisme – faisant commerce d’une guerre de positions à coups de slogans dévastateurs à vocation électorale) ou quand Mai 1968, martèlent-ils depuis leurs tribunes, inocule le virus de la déconstruction, signe l’arrêt de mort de notre pays. Inanité, inefficience, naïveté des discours progressistes qui ne sont plus armés, échec des gauches devenues inaudibles. Régimes autoritaires, emballement de la machine bureaucratique, utilisation abusive de fichiers croisés, restrictions par principe, délit de dissimulation du visage, réseaux sociaux liberticides en proie aux pires dérives (en particulier Facebook et Twitter, avec l’assentiment et la complicité active d’une écrasante majorité de consommateurs), photographies aux blancs blafards. Monochrome noir un peu dégueu dont j’ai posté l’image, hier, sur Instagram. Traces de la brosse, rectangle de toile laissé vierge, comme oublié par la peinture. On peut tout faire, excepté l’histoire de ce que l’on fait, je cite Jean-Luc Godard. Potentialités en termes de devenirs, quatre mots pour conclure : Vitale, Esthétique, Érotique, Résistance.