6800 signes au passé

Une tempête baptisée Gabriel circulait sur la France ce mardi, la neige était attendue à Paris, le département avait été placé en vigilance orange. Épisode météorologique majeur qui, s’il se confirmait, entraînerait une dégradation des conditions de circulation ce qui relevait toujours, dans ce pays, du psychodrame. La nuit était tombée, je fis un bilan de ma journée. J’avais déposé Erotik Résistance chez Gallimard, à l’attention de Michel Crépu. Je m’étais promené dans les allées de Leroy Merlin à Beaubourg, à la recherche de matériaux, de supports compatibles avec mon projet Hard Light Painting, je n’avais rien trouvé d’intéressant. Le magasin regorgeait de produits, offrait de magnifiques possibilités mais je repoussais, avec constance, le moment où j’allais devoir passer du concept à la réalisation, en d’autres termes à la manipulation des matières mais aussi des formats. J’avais bu un café à la Perle, j’étais allé jusqu’à Saint-Paul et, pour la première fois, alors que j’avais passé ma vie entre Bastille, Opéra et Palais-Royal, ne m’aventurant que rarement hors du triangle d’or – à l’exception de mes incursions puis de mon séjour de trois ans dans le 10e, quartier que j’affectionnais et je fais référence aux rues du faubourg Saint-Denis, Petites-Écuries, Martel et la Fidélité –, j’étais entré dans l’église Saint-Louis-des-Jésuites, édifice religieux construit au XVIIème siècle, qui jouxte le lycée Charlemagne. Je m’étais arrêté devant le tableau d’Eugène Delacroix, Le Christ en agonie au jardin des oliviers, peint vers 1823, j’avais pensé aux dernières phrases de Sérotonine, roman dont je venais d’achever la lecture et dans lequel Florent-Claude Labrouste, sur le point de renoncer à vivre, affirme comprendre le point de vue de Jésus : « Ils ont tous les signes, écrivait Houellebecq, et ils n’en tiennent pas compte. Est-ce qu’il faut vraiment que je donne ma vie pour ces minables ? Est-ce qu’il faut vraiment être, à ce point, explicite ? ». « Il semblerait que oui », concluait l’auteur avant de tirer sur la cigarette qu’il tenait, comme chacun le sait et le saura jusqu’à la fin des temps, entre le majeur et l’annulaire. J’avais aimé le début du livre mais aussi la fin (à l’exception des deux dernières pages, je ne savais pas encore pourquoi), du retour de Labrouste à l’hôtel Mercure après son périple en régions, jusqu’à son installation dans une tour du XIIIe. Phrases relativement courtes, densité des informations, excellent rythme, contrairement aux tunnels dans lesquels je m’étais perdu (condition paysanne et autres digressions sur les fromages de Normandie, il est vrai que j’étais dans un trip de nervosité et de fulgurance, d’ellipses et de vibrations, le style adopté pour cet article faisant exception à la règle). « La mort, cependant, finit par s’imposer » affirme Florent-Claude Labrouste, prononçant avec gravité l’une de ces phrases dont seul Michel avait le secret. Je m’avançai vers le chœur, observai les quelques fidèles assis, plus rarement agenouillés qui se recueillaient, priaient, indifférents aux bruits de la rue que l’on entendait parce que la porte centrale de la façade était ouverte. Je lus que le marbre blanc du maître-autel, déplacé et refait sous Louis-Philippe, provenait des fragments du tombeau de l’Empereur aux Invalides, et je sortis. Dans le taxi – un monospace noir conduit par un chauffeur crispé, mutique (ce qui n’était pas pour me déplaire) et dont le gilet jaune, posé sur le tableau de bord, rappelait le contexte de mobilisation contre la dégradation des conditions de travail et la perte de pouvoir d’achat, la lutte menée depuis plusieurs mois par des classes populaires rurales et périurbaines, c’est ce que disait l’expert qui s’exprimait sur France Info et le chauffeur monta le son –, je pensais à deux passages de Sérotonine qui m’avaient particulièrement intéressé, sans doute pour des raisons liées à ma propre histoire. La premier quand le narrateur organise, en quelques jours, sa propre disparition – quitte son logement, son travail et sa compagne, se fait rayer d’un organigramme et de quelques registres, change de banque, vend son appartement et loue la seule chambre d’hôtel dans laquelle il est encore possible de fumer –, le second quand il tient en joue, l’œil rivé au viseur de son fusil à lunette et pendant de longues minutes, le fils d’une femme aimée quinze ou vingt ans plus tôt, alors que l’enfant de quatre ans fouille les pièces en carton d’un puzzle dans le but de reconstituer le corsage de Blanche-Neige. Le taxi me déposa devant le Fontenoy, je remplis une grille Amigo à 2 euros, jouai les numéros 2, 10, 12, 17, 19, 23 et 25, regardai le tirage en buvant un café et gagnai 5 euros. Je m’achetai une bouteille de Gin et des citrons verts, j’hésitai devant le rayon des pâtes, décidai que ce soir je ne mangerais pas, que l’alcool me suffirait, que c’était la promesse d’une nuit à peu près correcte. De retour dans la chambre, après avoir glissé sur une pierre parce qu’il pleuvait et que je traversais le jardin, j’avais rédigé cet article du Journal, non sans avoir envoyé quelques SMS et repoussé un déjeuner. Plus tard, j’avais coupé deux citrons en quartiers, m’étais servi un verre de Gin que je buvais sans glace, vêtu de mon jogging Adidas. Friedrich Nietzsche, qui regardait le match de Premier league de football Newcastle Manchester City sur RMC Sport, trempa l’extrémité d’une saucisse dans un pot de moutarde. Devant lui, sur la table pliante, un assortiment de Toulouse, Francfort et Chipolata, quelques feuilles de salade, un pichet d’eau, un téléphone à clapet Altice C11. Il utilisait une carte prépayée, l’appareil lui servait à communiquer avec ses employeurs, entrepreneurs de bâtiments et travaux publics. Il louait un meublé de 20 m2 avenue Philippe-Auguste, dans le 11e arrondissement. Rez de chaussée sur cour, 605 euros charges comprises. Rien de remarquable, à l’exception du diable de manutention et du téléviseur Sharp de 152 cm acheté 599 euros chez Darty, qu’il n’éteignait jamais. Pas de livres. La seule lecture que l’homme s’autorisait était celle du journal Le Parisien, auquel il était abonné. Le soir, quand il ne pleuvait pas, Nietzsche marchait jusqu’à la Porte de Vincennes puis revenait place de la Nation, s’arrêtait un moment sur le rond point central, faisait plusieurs fois le tour du Triomphe de la République, groupe allégorique en bronze exécuté par Jules Dalou (inauguré en 1889), avant de rentrer chez lui. J’eus l’idée de mater le match avec Friedrich mais je n’étais abonné à aucun bouquet, je décidai de regarder un documentaire sur YouTube, genre Les Kmers rouges vident Phnom Penh ou Hitler, les secrets de l’ascension d’un monstre ou encore Deng Xiaoping, l’enfance d’un chef et en buvant du Gin.