Univers glacial et paranoïde

Temps clair, chute des températures. Un maçon pose du carrelage dans la salle de bain, j’écoute les Pièces froides d’Erik Satie. Mon premier geste est de mettre en route la cafetière électrique, je cite Florent-Claude Labrouste. Je m’étais levé à cinq heures, nous étions le 18 janvier 2019. Certains couraient en direction d’un ascenseur ou d’une rame de métro, d’autres faisaient des courses, se bousculaient aux portes, étaient accros aux chaînes d’information en continu, s’appliquaient à réfréner, cacher des tendances névrotiques, hystériques, dépressives de plus en plus prononcées, s’efforçaient de ne montrer aucun signe extérieur d’excentricité, de déviance. La normalité, le respect des règles, l’excès de politesse, de sourires, cette confiance en soi qu’il convenait d’afficher sous peine d’être suspecté, déclassé, ignoré, ces manifestations de franchise, d’honnêteté, d’adhésion sans réserve aux injonctions contemporaines (santé, nourriture, morale, sémantique, parité, pluralité, égalité, etc.) pouvaient me rendre extrêmement nerveux, voire agressif, ce que je ne cherchais pas à dissimuler. Le pire restant pour moi le comportement pathétique, ridicule, déjà tellement adulte et responsable et même parfois carrément con des quelques enfants qu’il m’arrivait de croiser, je ressentais alors une forte envie de les envoyer chier. Puissances crépusculaires, créatures de malaise, la chambre et son théâtre. « Lieu occulte où prennent forme images et idées », je cite Claudio Parmiggiani. Et je suis devant l’ordinateur. Devenir et possibilités, un grec sur une peinture de vase. Le Samsung Galaxy S9 était à 449 euros chez SFR, plus 8 euros par mois en complément du montant du forfait, des temps hétérogènes. Certains journalistes – je pense, par exemple, à Nelly Kaprièlian –, invités à faire la critique de Sérotonine (Houellebecq refusait de donner des interviews), parlaient de Michel, sans doute pour mieux souligner leur proximité avec le génie (« à chaque fois Michel revisite l’époque », « il est visionnaire depuis longtemps Michel », « Michel a une sorte de flair et c’est un affectif », être irradiés d’une part de son talent qui, comme chacun s’accordait à le dire, était immense. Nous étions au début de l’hiver, il n’avait pas encore neigé. Pauline et Julien, qui habitaient Nancy et qui collectionnaient des œuvres d’art contemporain, passaient le weed-end à Paris. Ils avaient réservé une chambre à l’hôtel Grand Amour, rue de la Fidélité, avaient consacré la journée du samedi à visiter les galeries du Marais, prévoyaient de se rendre, le lendemain, au Jeu de Paume et au Palais de Tokyo. Dans la nuit, alors qu’ils sortaient du restaurant Le Fumoir et qu’ils étaient rue de Rivoli, Julien se jeta sous les roues d’un énorme SUV, sous les yeux de Pauline. Ultime expérience du passage, la ténèbre des morts. Les corps à grande vitesse, ce cadavre si nul. Traîné sur une vingtaine de mètres, images postées sur les réseaux sociaux. L’absent partout dans l’air. C’est alors que je remarquai le silence qui régnait dans la salle de bain, après l’animation de ces derniers jours. Le maçon, qui exerçait son métier depuis quarante-cinq ans et qui avait achevé de poser les carreaux de faïence, peignait le cadre en bois brut de la lucarne qui ouvrait sur le jardin. J’avais reçu un mail de Livide dans lequel il me demandait si j’avançais avec son manuscrit, me disait qu’il ne sortait plus, qu’il regardait des séries de merde, que c’était super cool de ne plus écrire, qu’il se sentait libéré d’un putain de poids, que le regret de sa vie était de ne pas pouvoir se faire des pipes, que ça le désespérait, que les exercices d’assouplissement ne servaient à rien, que sa queue était trop petite, qu’il se gavait de crèmes glacées Häagen-Daz, qu’il ne mangeait que ça, avec une préférence pour les pots noix de coco et copeaux de chocolat. Je lui ai répondu que c’était vraiment le merdier ses feuilles, que j’avais du mal à déchiffrer certains passages, qu’il faudrait bien qu’on se voit un jour ou l’autre, que je devais aussi écrire mon Voilà et le Journal auquel il était abonné, puis je lui ai parlé de mon projet de lecture musicale, enfin je lui ai dit que j’aimerais être loin de la France, que j’envisageais d’acheter une vieille Porsche, de rouler jusqu’en Espagne, dans le désert de Tabernas, province d’Almeria, où furent tournés les films de la Trilogie du dollar, de réaliser un Road movie et que je cherchais un financement. L’un des chapitres de Paris-Plage s’intitulait « Un matelas sur la pelouse dans un square du Xème ». Le récit débute avec la présence massive d’un groupe de touristes chinois assis sur les bancs, debout dans les allées, qui mangent des Panini fourrés fromage et qui regardent, sans manifester la moindre émotion, un SDF se branler sur le matelas. Efficacité formelle, Livide écarte toute forme de littérature expérimentale. Sujet sur le point de sombrer dans la folie, les soupirs du héros.