Des personnages en intérim

La lune montante, le vent léger qui souffle sur la phrase. Les dieux et Kafka donnent des coups de hache dans la mer gelée, Robert Musil cherche une cafétéria ou une station service avec des toilettes. Aspérités de l’environnement immédiat, baptême du Christ dans les eaux du Jourdain. Volonté de Jésus de prendre en charge le péché du monde, tempera sur panneau. Figure centrale d’un polyptyque, Piero Della Francesca peint l’œuvre entre 1448 et 1450. Première renaissance italienne, De la perspective en peinture. Temps ordinaire, mise à distance de soi. Faux ongles Néon Corail et paillettes d’or, elle rêve d’aller à Katmandou. T’as changé de portable ? me dit-elle en feuilletant le dernier numéro de Jalouse, la mort tapie derrière l’image. Lumière nouvelle, le Grand Débat est instauré en France. Pays formé à la fin du Haut Moyen Âge, situé à l’extrémité occidentale du continent européen, c’est une disance à parcourir. Conférences de citoyens, plateforme numérique, kits pédagogiques, kits territoires, données factuelles sur chaque communauté de communes. Taux de chômage, part de logements vacants, temps de transport, chariot des meilleurs champagnes. Des êtres bienveillants circulent entre les tables, les flashes crépitent. L’homme s’exécute, possédé par ses rôles. Planqué dans un coin, le chien autophage, qui a fini par ingérer son corps, n’est plus qu’une tête couverte de boue et de sang mêlés, un cou d’où pendent des lambeaux de chair. Lueur vibrante de ses yeux jaunes, derrière le voile. Tremblements de ses babines écorchées, vision de ses dents cassées. La gueule tournée à quarante-cinq degrés, exerçant une pression sur le sol il ouvre ses mâchoires, les referme, parvient à se déplacer au prix de monstrueux efforts. Son drame est qu’il ne peut mordre ses dents, briser ses mâchoires, ronger son museau, gober ses yeux et ingérer son crâne. Le plus souvent il ne bouge pas, terré sous un tas de planches ou au cœur d’un buisson. Il fait ce qu’il peut pour repousser les rats, effets lugubres et inquiétants. Un exercice de cruauté, le texte fabrique ses propres blancs. Corde tendue au-dessus de l’abîme, et alors que j’écris. Je viens d’avoir une conversation de merde avec un conseiller chez SFR, je meurs d’envie de bouffer des pâtes aux truffes chez Da Mimmo, j’aspire à une rupture : passer du vide extrême – le duplex de cent-vingt mètres carrés dans lequel j’ai vécu vingt ans – à une forme de saturation, dans un mouvement inverse. Dépouillement minimaliste versus exubérance ornementale. Collaborations, expérimentations, rencontres. Les murs, le sol de l’atelier témoignent de cette agitation. Rythme qui noue les mots, les images, les tableaux, les objets. Production de traces (films, photographies, peintures), logique d’accumulation, bordel maîtrisé, gestion des stocks. Une performance totale. Pure sensation d’euphorie sensorielle, expérience indicible et poétique. Nécessité impérieuse du mouvement, si on allait claquer du fric ? Énergie syncopée du récit, les héros des dernières sorties littéraires sont en proie aux pires tourments existentiels. Baudelaire, travesti en Lady Gaga – robe viande et perruque platine –, traverse le parking quasi désert de l’hypermarché d’une zone périurbaine. Vêtu de steaks, sous le soleil de midi. Shooté par un paparazzi. Odeur fétide, nuage de mouches, zombies qui passent, poussent des caddies. Drone sentinel là-haut, vol stationnaire, un argument d’autorité. L’espace qui rétrécit, Baudelaire Gaga de grande surface, défoncé de vie, de mort, cent cinquante ans après sa mort. Il mord l’agent de sécurité et lève les bras au ciel. De la poésie à balles réelles, dans la lumière des paradis – promeneur sombre et solitaire plongé dans le flot mouvant des multitudes – artificiels. Suivent quelques plans dont la durée n’excède pas cinq secondes (This is not to be looked at), l’extrait gras du haschisch. Le jour se lève – un jour de littérature qui peut arriver n’importe où, à n’importe quel moment et uniquement parce que ça me fait kiffer –, c’est Martha qui appelle. T’es où ? dit-elle et le décor se tend : les mouettes et leurs cris, les rides du sable, les vagues qui roulent, les éclats de lumière, les nuages effilés, diaphanes, la ligne blanche de l’horizon, Gary est pris d’une toux soudaine. Une voiture de flics avance lentement sur Ocean Drive, la dépouille de Tavon Baker Baptiste repose dans une chambre mortuaire du St. Francis Medical Center, une heure plus tard. La courbure de la Terre, la toute-puissance du rêve. Quatorze janvier, vingt-trois heures dix.