Un temps zéro

Je pense à une série d’expositions ayant pour titre générique « Magasin général de l’Univers ». L’expression est celle d’un contemporain de Spinoza, cité par Laurent Jaffro et Monique Labrune dans le Gradus Philosophique, qui renvoie au XVIIe siècle et aux « prémices de l’économie moderne, sur une base à la fois agricole, commerciale, industrielle et réglementaire. La Compagnie des Indes Orientales est la première société par action, les bourses commerciales apparaissent alors. » Autre tire possible, le « Tableau d’investigation ». Lieu initial de la scène de crime, la charge de la preuve (evidence). Paupières closes du cadavre — à l’exception de la Jeune femme sur son lit de mort, tableau peint en 1621 par un artiste anonyme (Pays-Bas ou Allemagne), qui garde les yeux ouverts —, après que tout a été fait. Mise en évidence des conditions de succès de la police judiciaire en matière d’homicide, grande densité textuelle. Le cœur du travail d’élucidation, au fil de l’écriture. L’esquisse et le fragment, le quotidien et la fiction. Alors, dépôt de marchandises ou enquête criminelle ? Œuvres et documents, extraits du Journal imprimés sur un papier 100 % coton, accrochés sur le mur. Peinture abstraite, objets divers. Ex-votos, masques et statuettes. La carcasse d’une langouste, un reste de mayonnaise. Rapprochement d’éléments hétérogènes, jeu de correspondances, réseau de références, le décor utilisé comme signe. « Faire du ciel et de l’ordre de la totalité des choses l’objet de sa spéculation » (Aristote, Éthique à Eudème), je bois un verre d’eau. Gelées blanches observées entre Yvelines et Val d’Oise, ciel bleu. Le 3 novembre 1919, la neige tenait au sol. Bruit lointain des élagueuses, des broyeurs de branches et végétaux. Feulements d’un chat, aussi brefs que violents. Posé au sol, près d’une pile de livres, The Age of The Empire, le monochrome durable que j’ai montré au Consulat en juin dernier (sacs plastique noirs tendus sur un châssis, 40 x 40 cm), à l’invitation de Samuel Boutruche pour « Blind-Marché ». Champs du dessein curatorial, le point à partir duquel. Théâtre du monde, pendant les travaux. Enchaînements dynamiques, éléments de langage : Ron Jeremy pratiquant une auto-fellation, Larry Walters assis sur une chaise de jardin reliée à quarante-cinq ballons gonflés à l’hélium, l’exécution d’une excavation dans le désert du Nevada, la photographie d’une boule de ruban adhésif marron intitulée Welcome Home, Thomas Hirschhorn. Pistes interprétatives, la possession des nuages. Halo de couleurs irréelles, systèmes de légitimation des formes. Usines abandonnées, reprises par la végétation. Relecture de Voilà, quelques ajustements. Récit en plusieurs mouvements, j’hésite encore à illustrer certains passages. Trois visuels sont prévus, pour le premier chapitre : Jeune femme sur son lit de mort, Pasolini jouant au football et un fragment de canalisation engravé dans la pierre (2500 avant J.-C.), conservé au Musée égyptien et collection de papyrus de Berlin. Terreur nerveuse de n’être rien (Robert Musil), le prochain acte de création. L’auteur tombe dans un tunnel souterrain qu’il arpente comme une fourmi, ce vers quoi. Puissance combinatoire, quelque chose n’allait pas. Signal sonore de mon smartphone, un court dialogue. Elle : Asseyez-vous et racontez-moi votre histoire. Lui : Mon histoire, mais je n’ai pas d’histoire. Tout ce qu’une longue évolution littéraire et artistique nous a légué, ouvrir le livre. Roumains brandissant des portraits de Staline à Bucarest dans les années 1950, j’écoute Chostakovitch. Symphonie n° 2, Dédicace à Octobre. Composée en 1927, deux ans après la sortie du Cuirassé Potemkine, de Sergueï Eisenstein. Esthétique constructiviste, l’espace géométrique. Ce qui feint d’être immuable, agitation et propagande. Geignements et lamentations de l’homme évolué du XXIe siècle, soubresauts qui agitent l’Europe. Enchaînement d’événements bouleversants, laisser agir les corps. Dans son sommeil, Kafka se voit traverser les murs d’un immeuble « comme on passe d’un wagon à l’autre dans les trains à couloir », écrit Laurent Margantin dans sa présentation du Journal. « Cheminement au sein du journal-rhizome », long plan-séquence. Partir dans le Sud, destination vantée par les dépliants touristiques. Marcher sur du béton en s’habillant, soleil dehors. Du fond de la mer, ce que je cherche.