La crête des lames

Dans les allées du G20. S’alimenter, boire. De nouveau le désir me tenait, l’emportant sur la peur. Ciel gris vide, tapis de feuilles mortes. Les dalles en pierre qui mènent au Pavillon, démarche chaloupée. Ne peuvent être réduites à l’utilité. La chambre envisagée comme une cellule, un cabinet de travail. Lieu secret réservé. Semble avoir sur moi des effets bénéfiques, il règne ici. Une sorte de paix, un condensé de toutes mes obsessions. Fenêtre ouverte, après les années chiennes. Écrire le Journal vêtu de la combinaison orange que portent les mécréants capturés par Daesh, dans sa version vinyle. Couleur utilisée par Khaled Cheikh Mohammed, cerveau présumé des attentats du 11 Septembre toujours détenu à Guantanamo, pour teindre sa barbe. Tableau vivant, totalité du monde. Le roadster Tesla, propulsé dans l’espace par Space X en février dernier, est à deux cent soixante-quinze millions de kilomètres de la terre. Les doigts de Jamal Khashoggi sont offerts au prince Mohammed ben Salmane comme preuve de son assassinat, et en guise de trophée. « Massage tres doucemen ché vous chinoise », huile chaude. Papier scotché sur un tuyau devant un immeuble, finition manuelle. La serviette bleue et jaune posée sur le radiateur de la salle de bain, floquée de l’emblème de la marque Ralph Lauren, sèche. Le cavalier joueur de polo frappe, de la tête de son maillet, un crâne qui roule sur le gazon. La danse des os blanchis. VIENS ET VOIS. Je regardai donc, il partit en vainqueur. Suite de quinze xylographies réalisées par Albrecht Dürer entre 1496 et 1498, dans les ruines et la boue. Mort, famine, guerre et conquête. Joie fulminante, il est toujours possible. Le jeune Henri-Frédéric Amiel, âgé de quatre ans, qui laissera à la postérité un journal de dix-sept mille pages, apprend à lire et à écrire au sable, méthode lancastérienne. Lettres en creux, tracées avec les doigts. Poussière de mots, signes mouvants. Un obstacle à la fois, je vais te faire entendre. La volée de cloches de la scène d’ouverture du film Amarcord de Frederico Fellini (1973). Vive le printemps, musique Nino Rota. Plans mouchetés de manine — faisceaux de poils portés par divers fruits et graines — qui se déplacent au gré du vent. Tenter de fixer l’une de ces manine virevoltantes, de la suivre, mon doigt sur la touche pause. Déjeuner vite fait, les choses que font les gens. Exposition de Sophie Calle à la galerie Perrotin, qui ouvre sur. Une série de photographies cachées par des rideaux brodés de textes, l’ensemble s’intitule Parce que. À chaque station, lire l’inscription, lever le rectangle de tissus. Chemin du dévoilement, ce qu’est l’humanité. La seconde partie du show est consacrée au chat Souris, mort en 2014. L’artiste réunit une quarantaine de chanteurs et musiciens. Compositions en hommage à, célébration de l’être aimé. Dans l’un des boxes aménagés pour l’écoute de l’album, posé par terre, un exemplaire de L’Anus solaire, le premier livre de Georges Bataille, oublié par un visiteur. Pourquoi ce livre, plutôt qu’un autre ? Verticalité de l’inéluctable, le retour à la terre. Enfouissement, la sépulture du chat. Vie animale, dans la nuit d’Amarcord. Les villageois, debout dans leurs barques fragiles, assistent, émerveillés, au passage du paquebot Rex en mer Adriatique. Horizontalité de la vision, le regard posé sur. Je me souviens, dit Fellini : « des saisons, des paysages, de la ville, de ses habitants, de ma famille, des fascistes, de mes peurs, de mes angoisses, de mes fantasmes, de mes plaisirs, des femmes. Je me souviens de moi. » Caractère fermé de l’énigme, il va sans dire. Chronique du particulier, quelques rêves agités. Cuillère en argent remplie d’une larme de champagne, portée aux lèvres du nouveau-né. Une histoire vraie, les premiers jours du condamné. Incipit du roman, nous plonge immédiatement. Des paroles saccadées, dans le trip de l’auteur. Autour d’un point brûlant, le lecteur doit accepter les règles. Décors, personnages et actions, je vais te dire. La femme à tête fendue, accroupie, pisse entre deux bagnoles. Jet puissant, éclaboussures. Qui est-elle ? Pourquoi m’apparaît-elle ? Suis-je le seul à la voir ? Les hypothèses que je fais ici, son visage anémique. Qui se sépare en deux, depuis le haut du crâne. Jusqu’au bas du front, ses yeux posés sur moi. Étrangement beaux. Lentement, je me suis éloigné. En toutes circonstances, au cœur de l’événement. Obscénité, quelques instants plus tard. Homme désireux de passer une nuit à peu près correcte rentre chez lui. La chambre, au commencement. Qu’avons-nous pour dîner ?