Frappé d’annulation

Très peu dormi. Marché dans un sombre couloir. Dès l’aube, parcelles du monde visible. Pierres disposées autour d’un point central (lequel ?), je me réveille avec ces mots : frappé d’annulation, lus la veille dans l’une des préfaces du Journal Intime d’Henri-Frédéric Amiel, signée Georges Poulet. « Série de dépouillements successifs », autrement dit ce que je ressens depuis de nombreuses années sans parvenir à formuler la chose, ni pouvoir la comprendre. De quoi s’agit-il ? Ébauche indiscernable, dernier étage du Pavillon. Silence là-haut, seul avec soi. Temps couvert, puissance d’expression. Le jardin jaunit, la chambre est froide. Google actualités, voix des semeurs de peste. Une colonne de sept mille migrants venus du Honduras traverse le Mexique pour se rendre aux États-Unis, on annonce la ruée prochaine de l’Afrique subsaharienne sur la vieille Europe. Où que je pose mon regard, le mur devant lequel je suis. C’est un petit tableau qui représente une table couverte d’une épaisse couche de poussière, la hauteur de l’œil. Je reçois les photos de la couverture du livre 20 ans d’art en France, Une histoire sinon rien (1998-2018) — ouvrage collectif à paraître aux éditions Flammarion — et d’une page intérieure montrant le numéro 1 de la revue de textes critiques 20/27, que j’ai créée en 2007 avec Michel Gauthier et Arnauld Pierre, et dont j’ai publié six numéros sous label M19 (1997-2014). D’autres temps, un pluriel poétique. Deux mille pages imprimées, cinq cent mille signes par livraison. Faits de focalisation, des expériences multiples. Ruée sur (les allées de la FIAC, la gamme bio et le pain de mie extra moelleux, les forfaits mobile et une vue de l’ensemble), je danse. Perspectives prévisibles, zone du vivant. Série de suggestions banales, tirées de l’observation du quotidien. Un grand chien efflanqué crache la moitié de sa langue qu’il vient de sectionner d’un coup de sa puissante mâchoire, renifle le morceau de chair tombé sur le trottoir, le prend entre ses crocs, tente de l’avaler sous le regard de la femme à tête fendue, qui esquisse un sourire. L’animal secoue la tête et tourne en rond, de plus en plus vite. Le sang macule la robe gris clair de son pelage, jouer tous les contrastes. Il s’arrête soudain, recrache sa langue, commence, rageux, à se ronger une patte. Pendant quelques secondes, ses yeux se posent sur moi, jaunes. Spectateur éveillé, je filme la scène. La femme à tête fendue monte à l’arrière d’une voiture, me fait un signe de la main. Ondes gravitationnelles, un espace de fiction. Jour sans ombre, j’ai envie de. Rouler dans le sud de l’Espagne, manger des fritures de poisson. Jeter de la couleur sur des toiles, la peinture ne ment pas. Bref éclaircissement sur la notion de réel, fais péter la palette. Nacre corail azur champagne, traînée scintillante et dorée. Presque aussitôt, les flammes éteintes. Des flaques de boue, un souffle épais. Pousser la porte d’une galerie, dans le Marais. Des voix enregistrées sont diffusées dans une pièce vide, elles ne sont que murmures. Lecture, à peine audible, d’une longue liste de courses, de sorte que. Le caddie est plein, je crois à un nouveau voyage. Tout faire, tout dire et tout penser en homme qui peut sortir à l’instant de la vie (Marc Aurèle), je relis le prologue de Voilà. Moyens utilisés pour produire des ruptures, ce que je suis. Désorienté (frise chronologique découpée au cutter, histoire envisagée comme un coup de dés), orienté (l’œuvre). Il faut se dépêcher si on veut voir encore quelque chose (Paul Cézanne), maintenant j’ai faim.