Entrée de Mars en Taureau

Voix dissidentes, j’écoute La Monte Young. Œuvre maîtresse, The Well-tuned Piano. Journée ensoleillée, quelques nuages élevés. Killian Mbappé, qualifié d’« enculé de nègre enjuivé » par l’auteur d’un tag visible dans le RER C, marque le second but du PSG (60e) dans le match qui oppose l’équipe parisienne à celle de Manchester United en ligue des champions, parce que je visionne la vidéo. Action d’école, frappe du pied droit. Geste technique, lèpre morale. Des croix gammées recouvrent des portraits de Simone Veil, rescapée de la Shoah, « désastre soustrait au regard ». Masses humaines, violences les plus extrêmes, atteintes misérables et absence de limites. Vivacité des phrases qui tiennent, « Cartes et territoires ». C’est le titre de la rétrospective Luigi Ghirri au Jeu de Paume, photographe auquel Daniel Soutif s’est intéressé, et dont nous avons publié l’étude dans le numéro 2 de la revue 20/27 en 2008, texte intitulé « Un livre pellicule. Kodachrome de Luigi Ghirri ». Écrire ce qui va suivre, dans l’ordre du langage. Se fixer dans des formes et je sors du G20. La femme à tête fendue ouvre la portière de sa Mercedes garée en double file, marche dans la lumière. Le chauffeur baisse sa vitre, la suit du regard. Mains dans les poches d’un manteau noir en laine et polyamide agrémenté de revers en pointe, portant des escarpins noirs à talon mi-haut en cuir verni, lunettes de soleil sur les yeux, elle s’arrête devant moi. Anatomie du cerveau et du système nerveux, couleur grise du cortex cérébral. Incline son beau visage et me dit, d’une voix douce et avec un léger sourire : « Peu importe ». Elle fait demi-tour, monte à l’arrière du véhicule qui démarre lentement. Immensité de ce qui est, singularité de ce qui arrive, s’ouvrir au merveilleux. Civilisations évanouies, trésors légendaires, construire une visibilité. Désordre dans l’acquisition de mes connaissances, je n’ai lu qu’une faible partie de ce que j’aurais dû. Insatiable curiosité, « délivrée de la servitude du but » (Zarathoustra). Dureté des angles et des sujets, une série limitée de deux-cents fusils d’assaut AK-47, destinée à des collectionneurs, sort des usines Kalachnikov. La crosse, le canon, les montures, les garnitures et le chargeur sont peints de courts segments noirs, blancs et rouges, motif inspiré par le bâton A 12003000 d’André Cadere, comme l’indique le fabriquant. Détournement et interprétation d’une autre nature que celle de Saâdane Afif qui reproduit les couleurs d’un bois rond de l’artiste roumain, mort en 1978, sur le tube oblique d’un vélo blanc à pignon fixe (L’André, 2008-2011). Ordre et effondrement, déplacements et mutisme. John Galliano se glisse dans un sac de couchage acheté deux mille euros à un Syrien rencontré à proximité de la future Collection Pinault, regarde un épisode de Born to Kill. Une centaine de migrants campent sous les arcades qui jouxtent les murs de l’ancienne Bourse de commerce dont le nouvel espace, créé par Tadao Ando, sera dédié à l’art contemporain. L’objet en coton doux et garnissage Polyester, acquis par Galliano, a été nettoyé, customisé par les ateliers Maison Margiela. Des dizaines de visages de réfugiés de toutes nationalités sont imprimés sur l’ensemble de la pièce, des mots d’amour sont brodés à la main. Le carnet en couverture duquel le créateur a écrit Notes sur le bonheur est posé sur une table basse, près d’un verre de vin. Essentiel et accidentel, varier les rythmes et les points de vue. Dans votre nouveau clip, vous laissez tomber la coupe au bol et le blond peroxydé pour un blond fluo. Ce look est-il destiné à conquérir un nouveau public ? demande un journaliste à Gus Dapperton, le prodige de la Pop, parce que je feuillette Numéro chez un marchand de journaux. Traînée lumineuse que fait le passage d’une luciole parce que j’ai envie de citer Modiano, Nietzsche arpente le terrain d’un chantier. Travaux de terrassement, par-dessus l’abîme. Certitude qu’il pourra travailler, et payer son loyer. Le soir à bout de souffle, il s’épuise dans l’effort. Douleurs et insomnies, tant que le corps tiendra. L’animal qui en mange un autre, j’avale un Big Mac et une frite. La gueule du chien autophage dans le renfoncement d’une porte, en sortant du McDo. Ses mâchoires refermées sur un rat qui s’agite. Voix d’hommes et de femmes qui parlent au téléphone, passent près de lui sans le voir, de l’épuisement dans ses yeux jaunes. Rue bordée d’arbres, la situation se résume à ceci : je traverse le jardin et je rentre chez moi. Ivresse, euphorie, dépression. La même angoisse que tous les soirs, j’envoie des boules de feu.

Une fois encore

Plénitude du silence, la pluie battait les vitres. Dépression Isaias positionnée sur le proche Atlantique, animation satellite. Radar des précipitations, les représentations d’une dynamique. Rafales de vent qui se déplacent vers l’Est, 86 km/h au parc Montsouris. Le prénom choisi par Météo France pour nommer la tempête signifie, en hébreu, Dieu est mon salut. Permanent devenir, cylindre de lumière qui monte au Paradis. Voir la femme à tête fendue emprunter l’ascenseur, une magnifique élévation. Sentiment religieux, guider longtemps les âmes. Évolution des formes et des phénomènes sans terme définitif, j’accède à un vertige. Projet de réalisation de monotypes constitués de fragments du Journal, spatialiser la parole de soi. Lecture-répétition d’Erotik Résistance rue des Petites-Écuries, musique Laurent Friquet. Nappes électroniques, guitare et piano. Pas de montée en puissance du volume sonore jusqu’à l’acmé finale, comme je l’avais imaginé, mais un juste équilibre entre le rythme induit par le texte et les interventions de Laurent, sons préenregistrés et improvisations. Économie d’effets, courts motifs, cordes pincées, frottées, notes claires du piano, battements sourds et grésillements aléatoires, je m’applique à dire chaque phrase avec une même intensité, et dans une même tension. Unité esthétique, enchaînement de connections jusqu’à ces derniers mots : c’est étrange d’habiter la terre (conclusion de l’article posté le 11 janvier). Propriétés fondamentales du matériau collecté depuis le 20 octobre 2018, écriture au présent. En arrière plan, le souffle de l’histoire. Journées riches en rebondissements et en découvertes, la visite des galeries. « Terre protégée » (Gina Pane chez Kamel Mennour), temps et espace (Jonathan Binet chez Balice Hertling), « Est-il possible de prendre des photos du passé ? » (Boris Mikhaïlov chez Suzanne Tarasiève). « Les vestiges du jour » (Saâdane Afif, Rossella Biscotti, Théo Mercier, Enzo Mianes, Oscar Muñoz et Rosângela Rennó chez mor charpentier), discipline stricte à laquelle le corps de la femme Noire est soumise (Ja’Tovia Gary chez Frank Elbaz), « All Colors of the Night » (Gabriele De Santis chez Valentin), quel est le destin du tableau ? (Dezeuze chez Templon). Présences fantomatiques, ni exposer ni exprimer. C’est ce que me dit un type qui sort de chez Chantal Crousel au moment où j’arrive et il se marre, monte sur son vélo, s’essuie le nez avec un Kleenex avant de s’élancer à travers la cour. Il se fait renverser rue Charlot devant l’entrée du 10, la bagnole roule sur son crâne, de la cervelle macule le sol. Rien de métaphorique dans cette violence, très vite j’oublie ce qu’il m’a dit. Ensemble de sculptures de David Douard, le show s’intitule « O’da’oldborin’gold ». Plâtre, aluminium, bois, métal, cuir et tissus. Tapis, cloisons, grillage, peintures murales aux couleurs vives, objets du quotidien, détails des compositions. Chaos, déviance, maladie, frustration, mutations, environnement contaminé. Actes d’évaluation, une fille aux lèvres humides couvertes de rouge à lèvre m’adresse un sourire. Manifestations de la vie sociale, des visages indistincts. Visions cauchemardesques apaisées par le verbe, métamorphoses minimalistes, actes d’anéantissement et de transformation. Sélectionner, intensifier, hiérarchiser. Ciel de traîne, quelques belles éclaircies et retour de la pluie. Ouvrir la porte de la chambre, le lieu qui vous est assigné. Choses indispensables pour les besoins vitaux, mes sens accordés à la peur. Yeux vides derrière mes verres teintés, chuchoter dans la nuit. Je n’ai jamais envisagé de mourir un dimanche, j’ai dormi comme une merde. Quand je sors de la salle de bains, serviette Ralph Lauren nouée autour de la  taille, je reçois un SMS de SFR. Je n’ai toujours pas renoué avec l’habituelle intensité de mes runs, les heures qui viennent s’annoncent fébriles. Fugace pensée de suicide à la colle, j’opte pour du porno.

Saisir son Dieu

Lecture, à voix haute, d’Erotik Résistance, une première session en studio programmée vendredi. J’ai fait de nouvelles coupes, j’ai repris certains passages, je suis allé courir. Avalé quatre cents grammes de pâtes et me suis fait vomir. Bu un litre de thé Sencha, mangé du citron vert. Des cumulus se forment dans l’après-midi, risque d’averses en fin de journée. Totalité des temps mythologiques, la race des aèdes s’est éteinte. Entretenir ses capacités physiques, techniques et tactiques en vue d’un déploiement en opération, gilet pare-balles et pare-éclats. Tenue de camouflage, mission d’infiltration. Présence tangible de l’auteur à l’arrière d’un taxi, le lecteur fait mouvement avec lui. Rétrospective Vasarely au Centre Pompidou, commissariat Michel Gauthier et Arnauld Pierre. « Le partage des formes », parcours chronologique et thématique. Notes brutes rédigées par l’artiste sur des morceaux de papier, « doter la plasticité de son abécédaire spécifique ». Beaucoup de monde à l’avant-première, Ségolène Royale en pull violet grosses mailles et épaulettes façon feuilles de salade, les ongles peints en rose, le smartphone dans une main. Air chargé de pluie fine en sortant, et retour dans la chambre. Je revois la fin de Sorgoï Prakov, le film de Rafaël Cherkaski. Le journaliste venu de l’Est pour faire la visite des capitales européennes est à Paris, il vient de se faire dépouiller. Bascule peu à peu dans le délire meurtrier, l’effondrement mental. Troubles nerveux et psychiques, néantisation de ce qui fonde les valeurs de la société contemporaine. Destruction de la cellule familiale dans les derniers tableaux, scènes apocalyptiques, psychopathie déviante et barbare. Sorgoï se nourrit, sous les yeux d’une femme dévastée, des restes de son fils immolé par le feu. L’impression dominante est celle d’un chaos grandissant, nous n’étions que des ombres. Rapport documentaire sur les heures qui précèdent l’écriture de cet article, ponctué de faits précis. Doug Aitken installe sa maison Mirage au sommet d’une montagne, une incroyable odeur de sexe remplit la pièce parce que Tracey Emin vient d’ouvrir les jambes. Le footballeur Neymar da Silva Santos Júnior fête son anniversaire au pavillon Gabriel, DJ David Guetta. Un satellite chinois réalise une photo de la face cachée de la surface lunaire, la Terre en arrière-plan. J’écoute un live de Doubting Thomas, et je ferme les yeux. Le néant de l’esprit est préférable à toutes les idées fragiles qui pourraient apparaître, une danse de tous les sens. « Tout cela n’a pas d’importance et ne signifie rien, suis-je tenté de penser », je cite Antonin Artaud. Labyrinthe souterrain, huit cents mètres de promenade dans l’ossuaire. L’empire de la mort, les restes de millions de personnes. Crânes empilés, ceux que l’on ne peut plus nommer. L’aspect compact de l’ensemble et la forme chrétienne. La Sainte face de Jésus, le voile de Véronique. Les traits du Sauveur imprimés sur l’étoffe, un portrait absolu. L’image acheiropoïète (personne ne me fera prononcer ce mot lors d’une lecture publique) fut appelée vera iconica. Œuvre de Philippe de Champaigne (vers 1650), rigueur de la composition. Effet de collision, une pure analogie. Le visage de David Bowie, photographié par Vernon Dewhurst, placé au centre de la pochette de Space Oddity conçue par Victor Vasarely. Cercles bleus sur fond vert, effet de dégradé. Principe d’autorité, vinyle qu’on pose sur une platine. Totalité au sein d’une finitude, traversée des années 1970. Quatre décennies plus tard, une guérilla mondialisée. Marché boursiers, stress des boulots débiles et des contrats précaires, mouvements de populations, bombardiers stratégiques, univers mortifère et sacrifices ultimes. Retranché dans un studio du XXe arrondissement, « Le Seigneur de la guerre est dans l’expectative ». C’est le titre d’un chapitre de Paris-Plage. Un homme, sensible au discours de Génération Identitaire, repousse sans cesse la date de l’attentat qu’il veut commettre, hésite entre une dizaine de scénarios, de cibles potentielles. Gavé d’antidépresseurs, le chômeur de quarante-quatre ans regarde des séries sur Netlix en nettoyant ses armes. Rejeter l’anarchique laisser-aller et le désordre, il ne quittera jamais son appartement. Je vous invoque d’une voix sinistre, dira-t-il en passant le canon de son Glock 17 sur sa joue noircie par une barbe de trois jours, debout devant le miroir de sa salle de bain, d’une voix qui appelle les crimes. À quels démons s’adressait-il ? État d’engourdissement, le moindre bruit le secoue et l’effraie. Peuples sanglants, communautés tragiques, conversation imaginaire : Julien, tu as essayé de te foutre en l’air deux fois, mais tu n’y es pas arrivé. Est-ce que tu es certain que c’est ce que tu cherches ? As-tu réellement l’intention de rafaler une mosquée salafiste ? Actes de désespoir et d’autodestruction, les esclaves ne veulent pas mourir. Arguments théoriques, défense de l’occident. Changement de perspective, détachement et sérénité. L’éclat des immortels, le plan le point la ligne.

Et puis, en un temps record

Après-midi sèche et ensoleillée. L’homme avec son destin, j’entre dans l’aire de la danse. Programme d’anéantissement de ma pensée lancé à pleine vitesse, présentifier des entités d’ordinaire invisibles. Dépasser la folie et l’enfermement, se loger dans les phrases. Debout devant l’ordinateur, les vibrations de mon portable. Feuille blanche format A5 posée sur le numéro 126 de L’Infini, fait fonction d’écritoire. Portemine Stabilo 0,7 mm, je bois un verre de Gin. Set de Josh Wink au Neopop Electronic Music Festival, fenêtre embuée par la condensation. Ce qui nous maintient dans l’étonnement, une voix me précède depuis longtemps. Tête féminine d’une grande beauté dite « Dame à la capuche », fragment de statuette en ivoire. Paléolithique supérieur, l’une des plus anciennes représentations de visage humain connues. Découverte au XIXème siècle à Brassempouy, village des Landes. Sentiment de n’avoir jamais dormi depuis le jour où l’œuvre fut sculptée, une conscience suraigüe. Cocktails peuplés de personnages insignifiants, magie de l’instant qui s’étire. Tout reprendre au commencement, une exaltante répétition. L’image naissante, le principe d’immobilité vive. Dynamique amorçant l’inéluctable marche vers une catastrophe, aussitôt dépassée. Buts moralisateurs de fabulation et de propagande, l’ombre toujours plus grande de l’immonde voile de l’obscurantisme, ils s’enfermaient dans le négatif. Qui étaient-ils ? Toujours les mêmes. Faire venir les coulisses, entraîner son désir, marcher dans la lumière le long des mortelles avenues, survivre à sa propre fin. « Écrire faux, les doigts dans une chatte qui pue », je cite Livide dont le Paris-Plage déborde de la chemise cartonnée de couleur noire que j’ai posée par terre, qui peine à contenir les centaines de pages manuscrites non numérotées, fiches bristol, papier à en-tête d’hôtels de province, cartes postales, factures, tickets de caisse noircis d’une écriture parfois à peine lisible. Fièvre des actions projetées, le récit en avance sur la vie. Plein présent, ni pause ni répit. Jouir d’un toucher, d’une sensation. Une main à plat sur les deux pages d’un livre ouvert, en son milieu. Dispositif de visibilité dans lequel se tient l’auteur, la chambre est la structure d’abri. État de bête fauve qui boit au bord du fleuve, étude d’objets concrets. Vigilance du regard, une proie sur laquelle bondir. Signes qui animent le corps du prédateur, tension qui fait frémir les muscles. Le fichier du Journal sur l’écran du iMac, je suis le spectateur d’une forme en devenir. « Morceaux de celluloïd inertes auxquels seul le travail du montage donnera vie », devenir-champ. Percevoir la clôture que sera cet article, quelques minutes plus tard. Regarder passer des inconnus, parce que je suis sorti. S’approcher de la tête du chien autophage, plonger dans ses yeux jaunes. Effervescence soudaine, comme une sorte de crise. Le futur n’existe pas, je n’ai jamais senti l’histoire. Drôle de truc de savoir qui on est, je suis devant un commissariat. Décompte des victimes de la nuit, recherche et détection des auteurs de délits. Système de reconnaissance faciale, traits individualisants, ajustement des identités. Qui se dérobent sous les masques. Tableaux saisissants, sources primitives, rideaux levés sur les scènes du monde, limites assignées, théories institutionnelles, regards abîmés, les ailes de l’ange. Malaise qui paralyse, dégoût du quotidien, se forger un empire. Rien d’autre à ajouter ? Bruits de la circulation, je passe une main sur mon crâne.

De l’air parce que j’étouffe

Réveil secoué, comme sous amphétamines. Fenêtre ouverte, quelques rares traces de neige. Set de Jeff Mills, bruits parasites d’un chantier voisin. Le marteau piqueur et le son brut du DJ, des indices perceptibles. Thé vert, avant d’aller courir. Augmentation de ma fréquence cardiaque, lecture de Paris-Plage. Montée en puissance d’une folie sanguinaire et schizophrène mais qui, dans une certaine mesure, reste contenue et cadrée. Né à Paris le 24 mai 1980, diplômé de Sciences Po en 2007, Livide, qui échappe à toute tentative de le fixer par concepts, ne laisse rien subsister derrière lui. À l’exception de Paris-Plage et de sa collection. Il n’a pas le sens de l’architecture, de la cohérence, ne sait pas s’arrêter, ne sait pas où aller. Porté par une prose fracassante, son approche est directe et brutale, ai-je écrit dans Voilà. Cadrages improbables, lumières glauques, ambiances surexposées. Exécution du contrat qui nous lie tous les deux, je fixe une ampoule nue. Éblouissement, une main posée sur mon smartphone. Le geste juste – quand, par exemple, le DJ se retient d’accompagner, les bras levés, le bassin ondulant, les danseurs qui s’agitent devant lui –, contre l’hyper expressivité corporelle, l’agitation exacerbée, outrancière de la communication. Valeur silence, chorégraphie de la réserve. Mais aussi du sauvage. Retenir sa parole, contre l’horreur sociale : le commentaire dans sa dimension pandémique et vulgaire. Actions furtives, éloge de la clandestinité. Pas celle de l’ombre (sauf nécessité absolue), mais celle de la lumière. Pas celle de l’anonymat, mais celle du nom. Maîtrise de la séparation – tenir l’autre à distance –, rendre visible ce qui doit l’être. Seulement ce qui doit l’être. La Lettre volée d’Edgar Allan Poe, cachée aux yeux de tous. Agir sans être vu et je renvoie au travail de l’artiste Veit Stratmann, aucun signe d’absence. Pas plus que de présence. Libre à toi de faire advenir l’objet, dimension poétique. Dissimulation, révélation, apparition, disparition. Je regarde, songeur, un petit film réalisé quelques jours avant de prendre la décision d’écrire le Journal, d’en publier le premier article. Une fille pénètre dans un immeuble du Bas-Montreuil, en ressort au plan suivant. Pureté impassible des traits de l’héroïne, vidéo couleur, boucle, 2018. Œuvre inspirée par une scène de La marque du tueur (1967), de Seijun Susuki. La décision que prend l’homme d’entrer dans un immeuble, d’en ressortir aussitôt, intervient pendant une course poursuite, n’est motivée par aucune raison apparente. Sirène deux tons d’un véhicule prioritaire, des livres sur ma table. Notes manuscrites, l’invitation au vernissage de l’exposition Vasarely, lundi prochain. Journée sans pause, ni tracé défini. Courbatures dans les jambes, acheter du baume. Organiser l’espace, rythmer le temps. Optimisme tragique, aucun retour possible. Le Paradis de Tintoret, les grands défis contemporains. Feux qui dévorent, empreintes lumineuses, vertus de la singularité, ivresse de la contagion, réinterprétation des modèles, notion de mouvement, le monde avait changé. Précipité, le monde changeait encore. Essor des thèses néo-conservatrices (pour ne faire référence qu’au cas français et à une dimension du réel vendue par les professionnels de la caricature et de l’emphase – ce qu’on appelle le populisme – faisant commerce d’une guerre de positions à coups de slogans dévastateurs à vocation électorale) ou quand Mai 1968, martèlent-ils depuis leurs tribunes, inocule le virus de la déconstruction, signe l’arrêt de mort de notre pays. Inanité, inefficience, naïveté des discours progressistes qui ne sont plus armés, échec des gauches devenues inaudibles. Régimes autoritaires, emballement de la machine bureaucratique, utilisation abusive de fichiers croisés, restrictions par principe, délit de dissimulation du visage, réseaux sociaux liberticides en proie aux pires dérives (en particulier Facebook et Twitter, avec l’assentiment et la complicité active d’une écrasante majorité de consommateurs), photographies aux blancs blafards. Monochrome noir un peu dégueu dont j’ai posté l’image, hier, sur Instagram. Traces de la brosse, rectangle de toile laissé vierge, comme oublié par la peinture. On peut tout faire, excepté l’histoire de ce que l’on fait, je cite Jean-Luc Godard. Potentialités en termes de devenirs, quatre mots pour conclure : Vitale, Esthétique, Érotique, Résistance.

6800 signes au passé

Une tempête baptisée Gabriel circulait sur la France ce mardi, la neige était attendue à Paris, le département avait été placé en vigilance orange. Épisode météorologique majeur qui, s’il se confirmait, entraînerait une dégradation des conditions de circulation ce qui relevait toujours, dans ce pays, du psychodrame. La nuit était tombée, je fis un bilan de ma journée. J’avais déposé Erotik Résistance chez Gallimard, à l’attention de Michel Crépu. Je m’étais promené dans les allées de Leroy Merlin à Beaubourg, à la recherche de matériaux, de supports compatibles avec mon projet Hard Light Painting, je n’avais rien trouvé d’intéressant. Le magasin regorgeait de produits, offrait de magnifiques possibilités mais je repoussais, avec constance, le moment où j’allais devoir passer du concept à la réalisation, en d’autres termes à la manipulation des matières mais aussi des formats. J’avais bu un café à la Perle, j’étais allé jusqu’à Saint-Paul et, pour la première fois, alors que j’avais passé ma vie entre Bastille, Opéra et Palais-Royal, ne m’aventurant que rarement hors du triangle d’or – à l’exception de mes incursions puis de mon séjour de trois ans dans le 10e, quartier que j’affectionnais et je fais référence aux rues du faubourg Saint-Denis, Petites-Écuries, Martel et la Fidélité –, j’étais entré dans l’église Saint-Louis-des-Jésuites, édifice religieux construit au XVIIème siècle, qui jouxte le lycée Charlemagne. Je m’étais arrêté devant le tableau d’Eugène Delacroix, Le Christ en agonie au jardin des oliviers, peint vers 1823, j’avais pensé aux dernières phrases de Sérotonine, roman dont je venais d’achever la lecture et dans lequel Florent-Claude Labrouste, sur le point de renoncer à vivre, affirme comprendre le point de vue de Jésus : « Ils ont tous les signes, écrivait Houellebecq, et ils n’en tiennent pas compte. Est-ce qu’il faut vraiment que je donne ma vie pour ces minables ? Est-ce qu’il faut vraiment être, à ce point, explicite ? ». « Il semblerait que oui », concluait l’auteur avant de tirer sur la cigarette qu’il tenait, comme chacun le sait et le saura jusqu’à la fin des temps, entre le majeur et l’annulaire. J’avais aimé le début du livre mais aussi la fin (à l’exception des deux dernières pages, je ne savais pas encore pourquoi), du retour de Labrouste à l’hôtel Mercure après son périple en régions, jusqu’à son installation dans une tour du XIIIe. Phrases relativement courtes, densité des informations, excellent rythme, contrairement aux tunnels dans lesquels je m’étais perdu (condition paysanne et autres digressions sur les fromages de Normandie, il est vrai que j’étais dans un trip de nervosité et de fulgurance, d’ellipses et de vibrations, le style adopté pour cet article faisant exception à la règle). « La mort, cependant, finit par s’imposer » affirme Florent-Claude Labrouste, prononçant avec gravité l’une de ces phrases dont seul Michel avait le secret. Je m’avançai vers le chœur, observai les quelques fidèles assis, plus rarement agenouillés qui se recueillaient, priaient, indifférents aux bruits de la rue que l’on entendait parce que la porte centrale de la façade était ouverte. Je lus que le marbre blanc du maître-autel, déplacé et refait sous Louis-Philippe, provenait des fragments du tombeau de l’Empereur aux Invalides, et je sortis. Dans le taxi – un monospace noir conduit par un chauffeur crispé, mutique (ce qui n’était pas pour me déplaire) et dont le gilet jaune, posé sur le tableau de bord, rappelait le contexte de mobilisation contre la dégradation des conditions de travail et la perte de pouvoir d’achat, la lutte menée depuis plusieurs mois par des classes populaires rurales et périurbaines, c’est ce que disait l’expert qui s’exprimait sur France Info et le chauffeur monta le son –, je pensais à deux passages de Sérotonine qui m’avaient particulièrement intéressé, sans doute pour des raisons liées à ma propre histoire. La premier quand le narrateur organise, en quelques jours, sa propre disparition – quitte son logement, son travail et sa compagne, se fait rayer d’un organigramme et de quelques registres, change de banque, vend son appartement et loue la seule chambre d’hôtel dans laquelle il est encore possible de fumer –, le second quand il tient en joue, l’œil rivé au viseur de son fusil à lunette et pendant de longues minutes, le fils d’une femme aimée quinze ou vingt ans plus tôt, alors que l’enfant de quatre ans fouille les pièces en carton d’un puzzle dans le but de reconstituer le corsage de Blanche-Neige. Le taxi me déposa devant le Fontenoy, je remplis une grille Amigo à 2 euros, jouai les numéros 2, 10, 12, 17, 19, 23 et 25, regardai le tirage en buvant un café et gagnai 5 euros. Je m’achetai une bouteille de Gin et des citrons verts, j’hésitai devant le rayon des pâtes, décidai que ce soir je ne mangerais pas, que l’alcool me suffirait, que c’était la promesse d’une nuit à peu près correcte. De retour dans la chambre, après avoir glissé sur une pierre parce qu’il pleuvait et que je traversais le jardin, j’avais rédigé cet article du Journal, non sans avoir envoyé quelques SMS et repoussé un déjeuner. Plus tard, j’avais coupé deux citrons en quartiers, m’étais servi un verre de Gin que je buvais sans glace, vêtu de mon jogging Adidas. Friedrich Nietzsche, qui regardait le match de Premier league de football Newcastle Manchester City sur RMC Sport, trempa l’extrémité d’une saucisse dans un pot de moutarde. Devant lui, sur la table pliante, un assortiment de Toulouse, Francfort et Chipolata, quelques feuilles de salade, un pichet d’eau, un téléphone à clapet Altice C11. Il utilisait une carte prépayée, l’appareil lui servait à communiquer avec ses employeurs, entrepreneurs de bâtiments et travaux publics. Il louait un meublé de 20 m2 avenue Philippe Auguste, dans le 11e arrondissement. Rez de chaussée sur cour, 605 euros charges comprises. Rien de remarquable, à l’exception du diable de manutention et du téléviseur Sharp de 152 cm acheté 599 euros chez Darty, qu’il n’éteignait jamais. Pas de livres. La seule lecture que l’homme s’autorisait était celle du journal Le Parisien, auquel il était abonné. Le soir, quand il ne pleuvait pas, Nietzsche marchait jusqu’à la Porte de Vincennes puis revenait place de la Nation, s’arrêtait un moment sur le rond point central, faisait plusieurs fois le tour du Triomphe de la République, groupe allégorique en bronze exécuté par Jules Dalou (inauguré en 1889), avant de rentrer chez lui. J’eus l’idée de mater le match avec Friedrich mais je n’étais abonné à aucun bouquet, je décidai de regarder un documentaire sur YouTube, genre Les Kmers rouges vident Phnom Penh ou Hitler, les secrets de l’ascension d’un monstre ou encore Deng Xiaoping, l’enfance d’un chef et en buvant du Gin.

De même que les étoiles

Aube blafarde, arrivée de l’air froid par le nord. Thé vert, séance d’abdominaux (oh putain). Film de cul sur l’écran, muet. J’écoute German Looking Dress, the JOANgroup. Étrange fébrilité, je lis un passage d’Erotik Résistance. Chair vocale, « le mot égorgement coupe la voix » (Guyotat, Arrière-fond). Corps verbal, écrire est un acte violent. Stratégies de résistance, déterminations et plongeons dans l’eau froide. Position d’entrée par la tête, les bras tendus. Nul ne peut dire, mon téléphone sonne. Conversation, les yeux rivés sur le porno. Ce qui arrive, je sors boire un café. Ciel gris sale, jus recuit du bitume. Silhouettes des passants, un véhicule s’arrête à ma hauteur. Assise à l’arrière, la femme à tête fendue me regarde. Vue d’ensemble de la situation, elle porte des lunettes noires. Je reste silencieux, être ouvert à la peur. Observer l’infini, le chauffeur impassible. La vitre remonte, la Mercedes démarre. Relever le numéro de la plaque ? Faire des recherches ? Attendre quelque chose qui ne viendra pas, danses et cérémonies. Micro-événements que sont les apparitions de la femme à tête fendue, comme des images inespérées. Conscience aiguë de la défiguration, j’entre dans la première brasserie. Étrangeté du lieu, je mange un club sandwich. Le pain est mou, le poulet sort du réfrigérateur, le bacon n’est pas croustillant, la salade est chelou. De la nourriture tout droit sortie d’un gouffre. Dos courbés des clients, yeux fouettés d’ombre, accès de douleurs diffuses, puissance des hantises, sourires figés. Le jeu des apparences. Profils et valeurs des Gilets Jaunes, titre Le Monde parce qu’un type, qui a commandé le plat du jour, vient d’ouvrir le quotidien. Bouteille de Badoit sur la table, la baisse du nombre de chômeurs se confirme. Circonstances qui accompagnent l’action, accidents qui s’y mêlent. Il faut un jeton pour aller aux toilettes, j’abandonne la séquence descriptive. Il est temps de rentrer, je dois reprendre un chapitre de Voilà. Notes pour le livre à venir, expansion par fragmentation. Apparition d’un animal sur la paroi d’une caverne, j’étais hier. À la Galerie de Multiples, pour le vernissage de l’exposition d’Amy Granat intitulée « La mer ». Pièce remarquable : le journal de l’artiste. Écrit au feutre noir sur une pellicule vierge format 16 mm, daté du mercredi 23 janvier. Les faits qu’Amy Granat a décidé de retenir s’effacent au fur et à mesure de la projection du film (Diary, 2019, boucle), processus mécanique. Présence sculpturale du projecteur, les rites qui s’y rapportent. Écart et passage, contrôle du chargement. S’assurer que les bobines sont bien en prise avec les dents des tambours débiteurs, apparition de ce qui disparaît. Marquer la perte, cette œuvre est une déposition. On eût dit que cette femme traversait la vie sans laisser de traces (j’emprunte à Kierkegaard), ce que l’œuvre vient immédiatement démentir. Soustractions successives, mouvement qui dissout, lieu de retrait, subjectivité nouvelle, débordement. Dans l’illisibilité des mots, les rayures agitées, je trouvais un refuge. Exhumation de possibilités inexplorées, j’écoute Richie Hawtin. Période Plastikman, album Consumed (1998). Noirceur et minimalisme, souffle léger de l’air par ma fenêtre entrouverte. Énoncés positifs, je lis quelques pages du Carnet 4 de Marcel Proust. « Une bouche où il y a comme l’épellement heureux du nom », j’ai toujours des douleurs lombaires. Notations pour les sections d’À la recherche du temps perdu en cours de remaniement et de rédaction durant la guerre, c’est une lente agonie. Représentation toujours plus confuse de ce qu’il est convenu d’appeler le réel, ce qu’il voulait de nous. Europe fantomatique et passions françaises, je m’affale sur le canapé. Intervenants toxiques et manipulateurs, spectres à fort potentiel de nuisance, experts mobilisés, je bois un verre de Gin. Cibles, bunkers, têtes chercheuses des missiles, je mords dans un citron vert. Renversement dynastiques, meurtres commis dans les salles des Palais. Couleurs pathologiques, sables mouvants sur lesquels s’établissent les pouvoirs, quelques dieux déglingués.