Diversifier ses actifs

Le verbe atteindre, l’accent est mis. Composantes du récit, sur le mouvement et sur son terme. La promesse initiale, et la main qui. Se pose sur la poignée d’une porte, saisit une brosse à dents. Allume un ordinateur, s’approche d’une bouteille d’eau. Réduire l’écart, parcourir la distance. Toucher, prendre, manipuler, lâcher, réaffirmer : l’écart et la mise à distance. Relation symbolique au monde, le texte en acte. Réseau de figures obsédantes, ellipses temporelles. Le jour où je rencontre Camille, et je vais droit sur elle. Faible clarté, je l’entends dire. Le ciel noirci, j’écris déjà. La révolution des empires, l’exubérance du monstrueux, le géniteur épuisé, les tours que l’on érige et les murs que l’on dresse, le carnage ordinaire et l’espérance de vie, les drogues et la pharmacopée, le cosmique et le commun, l’avènement du barbare, l’épuisement entropique, l’ébullition furieuse et l’abîme mémoriel, les mégapoles illuminées et le fracas des armes, les précautions subtiles, les cartes d’embarquement, la disparition des abeilles, chaque rêve anéanti, les mots qui tombent et la littérature. Le désert croît, Camille porte un verre à ses lèvres. De vin. Elle dit je rentre du Mexique. Elle dit j’ai inventé le feu. Elle dit j’ai inventé l’amour. Quelque chose se desserre en moi, sans la quitter des yeux. Dévoration, cannibalisme. Elle baisse la tête. Elle lève la tête. Elle joue avec un couteau. Elle regarde le serveur qui s’approche avec un plateau d’huîtres et de langoustines qu’il pose sur la table, et je dis tu faisais quoi au Mexique ? Tension vers le lointain, sources sensibles. Fiction documentaire, on reprend des langoustines. On mange des tartes aux fruits. On va chez moi et j’avais des capotes. Nouveaux signes inscrits, à même la chair. Les ombres grandissent, impressions monochromes. Lumière naissante, la physique du désir. Baiser baiser baiser, tu peux aussi. Peindre au rouleau, croiser les passes. L’artiste s’applique à poser la couleur sur la toile, rouge. « Au fond, je n’ai pas tellement de rapports avec ce travail. Il est là, c’est tout », dit Olivier Mosset à John Armleder en 1987. Degrés de liberté, toute forme d’utopie. Depuis longtemps démystifiée. Le choc de l’occident, Camille est là. Elle dit c’est quoi cette histoire de citrouille géante place Vendôme ? Elle rabaisse l’écran de son MacBook et on est sur le lit. Elle dit j’aurais pu avoir pour ambition de traduire la Bible, mais non, je traduis des bilans comptables. Et tu sais quoi ? Production et usage, sphère de l’échange. Elle dit So What? Hordes et pillards, les dieux se manifestent. Elle dit la question politique et les gouvernements. Elle toute entreprise de discours, elle dit ce mal étrange. Elle dit Le Mal français. Elle dit les marges passives. Elle dit le gris s’impose, et le degré d’exaspération. Elle dit l’évolution confuse, et combien d’heures encore ? On reste un moment sans rien dire. Elle dit ma douleur est constante, et elle allume une cigarette. Elle dit merde, mais pourquoi ils parlent tous de mamans voilées, et non de mères sur les chaînes d’info ? Elle dit c’est répugnant. Elle dit régression collective et victimisation. Elle dit survivre à ça. Elle écarte une mèche de cheveux qui lui tombe sur un œil, et elle s’agite. Elle dit le temps, les habitudes et tout excès de code. Elle dit que peux-tu voir de moi ? Je dis rien d’autre que ce que je vois. Elle dit d’accord, mais que vois-tu ? Elle dit quand tout sera fini, elle prend son téléphone. Elle dit putain j’ai encore un message de ce mec, c’est pas possible ! Elle dit plus je l’envoie chier, tout m’emprisonne alors. Je vais chercher une bouteille de Gin, on boit des shots. Elle dit j’ai tout à perdre, elle passe la main dans ses cheveux. Elle dit je n’ai pas de second prénom. Je dis qu’est-ce que ça peut foutre ? Elle dit qui d’autre en moi ? Idoles en fuite, et qui nous portent vers. Elle dit t’es jamais là, elle caresse mon visage. Elle dit quoiqu’il arrive. Elle dit je sais quoi faire, et comment vivre. Près d’elle, un paquet de Dunhill, un briquet Bic et le cendrier. Systèmes représentatifs, aborder le tangible. Dans la main d’Élohim, je me dévore le foie. Elle dit tu veux bien me masser ? Elle enlève son t-shirt, elle se met sur le ventre. Elle dit maintenant je vais fermer les yeux. Demain encore demain, la nuit devient image.

Une offre libérale

Nuit blanche, de sorte qu’à l’aube. Je m’endors à sept heures, je me réveille à midi. Camille est sur le canapé, elle parle au téléphone. Elle dit demain. Elle dit priorité. Concentrer ses efforts, la tension qui l’habite. Actions orientées vers des fins, souffle sur un miroir. Elle bouge ses doigts pour me dire bonjour, je vais dans la cuisine. J’ouvre une fenêtre, je me fais un café. Je vois un livreur DHL traverser la rue, la liberté liée au possible. Les êtres et leurs apparitions, scintiller les étoiles. Les loops de Jeff Mills (The Other Day), des crânes de mammouths accrochés sur les murs, des flammes sur le bitume. L’intermittence des instants de lumière. Le geste de Gustav Metzger qui, en 1961, jette de l’acide sur des toiles en nylon. South Bank Demonstration, l’œuvre s’autodétruit. L’art du visible, les destructions urbaines. Constellations diaboliques, toute fixation de rôle. Espace sur-balisé, quelques incertitudes. Saturation audiovisuelle, marché de l’individu. Qu’on nous frappe au visage, et jusqu’à l’écœurement. Cocktail de névroses, des conclusions mélancoliques. L’œil et la main, la banalisation du voir. Des procureurs sur BFM (la prostituée de l’apocalypse), positions de contrôle. D’autorité, des charges émotionnelles. Surmenage et exaspération, les confinements et fixations. La mémoire et l’oubli, des formes fictionnelles. Des serres fluorescentes, des organes sensoriels. Mécanismes normatifs, de puissantes mutations. L’empire de la valeur, la réduction des risques. L’évolution des cours et capter la croissance. Emprunts d’État, rendement des obligations, parts de SCPI, valeurs refuges. Contestation par le feu, Camille m’embrasse. Parfum d’une chevelure, elle dit ça va ? Elle se fait un café, elle dit j’ai faim, elle dit c’est le bordel au boulot, elle prend sa douche. Je tente de me représenter l’image d’un colosse déchiqueté, je fais défiler des posts sur Instagram. Camille s’habille, se déshabille. Robe longue imprimée, jogging Adidas Bellista, jupe crayon Mansela noire, achevé inachevé. Le vêtement écrit, la lecture de la coupe. Les mannequins titubent, l’unité signifiante. La composition synthétique du modèle est dépourvue de cruauté envers les animaux, anatomie d’une collection. Uniformes fonctionnels, elle fait le tour du lit. Elle met un t-shirt blanc et un jean évasé, ses Ray-Ban Aviator et un blouson en cuir. Elle dit on bouge ? Elle dit j’ai envie de manger des pâtes, on va chez Da Mimmo. Taglioni à la truffe noire, comme un je assuré. L’ancien joueur de football Vikash Dhorasoo est assis à une table, on boit du vin des Pouilles. Rouge. Intensité qui nous convient, Camille essuie ses lèvres. Elle dit j’ai mal dormi. Elle dit cette ville. Elle dit ce qui brûle en nous. Elle dit les croyances abolies. Elle dit t’es fatigué, non ? Elle dit fais voir tes yeux. Flairer l’actuel, l’obstination toujours défaite. Quelqu’un dit la situation en France, celui qui parle c’est un homme qui pourrait sortir d’un roman de Michel Houellebecq et il mange les fameuses linguine Da Mimmo, avec une tête de zadiste dirait Michel. Suivrait une description, Camille sourit. Elle dit ce mec c’est une proximité qui ressemble à une erreur. Elle dit drogue et fraternité, c’est ça la situation. Fin du sourire, j’adore quand elle est comme ça. Elle dit la crispation. Elle dit les peurs, les regrets, les sans doute et les peut-être. Elle dit tout ça c’est des conneries. Elle dit ce qui se passe ici, le serveur débarrasse. Elle dit les trésors convoités, et l’ordre biologique. Complexité de l’équation, enchaînement narratif. Dhorasoo se lève, se dirige vers les toilettes. Que peut un corps ? et je cite Spinoza. Jouer au football et milieu offensif. Lancer des contre-attaques, se projeter vers l’avant. Pratique singulière, une perception horizontale. Rappeler que Vikash marque le but de la victoire sur une frappe de vingt-cinq mètres en finale de la coupe de France en 2006, dans le match qui oppose le Paris Saint-Germain à l’Olympique de Marseille, on peut toujours. Impératif du cadre, Camille met ses lunettes. Identification d’une scène, on sort du restaurant. Elle me précède, sa silhouette androgyne. Il y a des fleurs fanées jetées sur le trottoir, on marche jusqu’à République. Un convoi de véhicules de police passe boulevard Magenta, Camille me prend le bras. Se soustraire à la nécessité, sirènes hurlantes. Elle dit regarde comme c’est beau, regarde comme c’est vrai. Bruit de nos pas, silence soudain. Possession de la rue, distribution des places. Irons-nous jusqu’à République ? Que ferons-nous ce soir ? Distance qu’aucune règle ne mesure, comme une errance à vide. Présence de visages nus, il ne se passe rien. Masques neutres, à peine quelques souvenirs. Un jour Camille me dit ma mère vient de faire une tentative de suicide. Et c’est un fait. Nous sommes dans le taxi en direction de l’aéroport, on descend à Roquebrune pour les vacances. Le chauffeur jette des coups d’œil sur son rétroviseur, tes yeux verront nos mythes. Éclat violent de l’hymne, cet été-là on boit beaucoup. Le premier soir on va à une fête, des plateaux circulent avec des verres remplis d’un liquide bleu. La musique est pas mal et en rentrant Camille vomit. J’ouvre une bouteille de Gin, on s’amuse à écrire des poèmes et on est défoncés. On passe une vingtaine de jours dans le Sud, une douce intimité. La plupart du temps on reste à la villa. On est assis au bord de la piscine, les pieds dans l’eau. Ou bien couchés sur les transats, c’est elle qui fume. Le plus souvent on ne dit rien. On n’a pas grand chose à dire.

La théorie du ruissellement

Quelqu’un peut me dire ce qui se passe ici ? « Halo d’événements sensibles qui ne sont pas déterminés par leur possibilité mais porteurs, chacun, d’une possibilité d’histoire », et je cite Jacques Rancière. Clarté lugubre, culte des métropoles. Le ciel d’un gris livide, morbides incantations. Vibrations de l’air, et quelque chose de mort. Scènes tragiques de corps morcelés, déchiquetés d’hommes et de femmes qui accomplissent le sacrifice ultime, et de leurs victimes. Chaque jour, les preuves sanglantes que Dieu existe. Mourir pour la cause, de grands soleils dorés. Champ fertile, ce qui te détermine. Terroristes islamistes éliminés avec des balles trempées dans du sang de porc, enterrés enroulés dans la peau de l’animal impur, cousue aux cadavres. Interrogatoires poussés, technique de simulation de noyade. Vestiges certifiés des ruines de la grande mosquée Al-Nousri et du minaret penché de Mossoul en Irak mis en vente sur eBay, de même qu’un lot de cinquante combinaisons orange portées par les premiers combattants illégaux, détenus dans le camp militaire de haute sécurité de Guantanamo en 2002. Forces spéciales (drogues, scarifications, une certaine violence), des temps hétérogènes. Tri sélectif, référencement, bases statistiques, algorithmes des moteurs de recherche. Taux de rebond, optimisation, rationalisation versus opérations de hasard et de désordre. Attaques virales, hacking, éléments perturbateurs et rapprochements incontrôlés. Chaotique par essence, des thèmes fédérateurs : effacement de la Nation, faillite de l’Éducation, ruine de l’Autorité, défaite de la Pensée. Menace de substitution ethnique (Grand Remplacement), de guerre civile, l’apocalypse est pour demain. Casseurs cagoulés – la terminologie d’usage –, « les gardes mobiles portent des boots ». Cette phrase est la première de Rose Poussière, le deuxième livre de Jean-Jacques Schuhl paru en 1972. Le combat fabrique une zone d’échange où les ennemis se fondent, écrit-il. Leur apparition dans les rues provoque le trouble attrait du monde cruel et désindividualisé qu’ils (pré)figurent, raconte-moi la colère d’Achille. Esthétique urbaine, illumination profane, la foule assène ses coups. C’est peint à grands coups de brosse, ça rappelle Yan Pei-Ming. On adopte le look oversize, les volumes XXL, la superposition des couches. Matières techniques, manteaux pare-feu, parkas customisées. Modalités du paraître, masques changeants. Existe-t-il des sujets comme celui de Faust qui vous attirent et vous préoccupent ? J’imagine que vous pourriez, par exemple, reprendre Don Quichotte, le réécrire à votre manière ? Non. Aliénation, émancipation, des contrepoints virtuoses. Hier, dit Walter Benjamin à Gretel Adorno dans une lettre écrite chez Bertold Brecht à Svendborg au Danemark en octobre 1938, j’ai préparé le transport à Paris des quelques centaines de livres qui se trouvent ici. Mais, à présent, j’ai de plus en plus le sentiment que cette destination devra n’être, pour eux comme pour moi, qu’un lieu de transit. Squelette en devenir, toute époque reprend vie. Voué au tombeau, miroir qui rêve de s’abolir. Ce ballon blanc gonflé à l’hélium, à l’intérieur d’un blockhaus de la Seconde Guerre mondiale à moitié enfoui dans le sable d’une plage de Soulac en Gironde ; qui en sature l’espace, en condamne l’accès et les meurtrières. Pour en dresser l’image. Eh les enfants, le XXe siècle c’est terminé ! Limites de l’itinérance, sans autre bagage qu’une valise. Précarité de l’existence, quelques essais critiques. En composant la Chartreuse, dit Henri Beyle à Honoré de Balzac, et pour prendre le ton, je lisais chaque matin deux ou trois pages du code civil, afin d’être toujours naturel (c’est moi qui souligne) ; je ne veux pas, dit-il encore, par des moyens factices, fasciner l’âme du lecteur. Articulations logiques, outils grammaticaux. De la publication, des effets et de l’application des lois. Dispositifs en marge, nous sommes en 1958. Exposition de Yves Klein chez Iris Clert, intitulée « Le vide ». Douze ans plus tard, à l’automne 1960, le saut de l’artiste depuis la fenêtre d’un premier étage, révélé par l’image et figé pour toujours. Plongeon avant tendu, gargouille rue Gentil Bernard à Fontenay-aux-Roses. « Un homme dans l’espace », titre une fausse édition du Journal du Dimanche réalisée par Klein. Mise en abîme et illusion. La vérité de soi, dans le vécu. Dossier des documents en cours, et classement des archives. Il y a le faisceau de la lampe torche de Margaret Mary Jones, la mère de David Bowie, ouvreuse de cinéma. Il y a …explosante-fixe…, l’œuvre de Pierre Boulez conçue en 1971 « afin d’évoquer Stravinski », compositeur qui compte parmi les toutes premières influences de Major Tom, avec Little Richard. Il y a l’hôpital psychiatrique dans lequel Michael Gordon Peterson, alias Tom Hardy, le Bronson du film éponyme de Nicolas Winding Refn, est enfermé. Projet de reconstitution du sas de sécurité qui commande l’accès à la salle de jeux, sculpture métallique à l’échelle 1. Le soir du vernissage, des garçons et des filles dansent sur une plate-forme carrée, comme le font les malades internés. Masse compacte, musique techno à peine audible. Mouvement mécaniques, impersonnels. L’antithèse des trips psychédéliques, de la frénésie, de l’exaltation des danseurs du Climax de Gaspard Noé. Procédés les plus évidents, le rythme est matière de sens. Pulsions sexuelles, et j’ai nommé Camille. Synchrone dans le tempo, une suite d’accords parfaits. Camille se brosse les dents. Camille a les cheveux mouillés. Camille enfile un débardeur et une culotte. Orties chante Paris Pourri. Orties chante Cannibales. Orties ne chante plus. On entend les bruits de la rue. On entend quelqu’un marcher dans l’appartement au-dessus, et avec des talons. Camille boit un café dans la cuisine. Camille ferme les yeux. Camille ouvre les yeux. Camille envoie un SMS. Camille pose ses doigts derrière ma nuque. Camille passe sa main sur mon crâne. Camille met un sweat-shirt à capuche. Camille regarde des trucs sur son ordinateur. Camille rabaisse l’écran de son ordinateur. Camille met son ordinateur en charge. Camille est sur le canapé. Camille allume une cigarette. Pâleur de son visage, l’inquiétude ajoutée au mouvement. Camille se lève. Camille fume à la fenêtre. Camille est là. Elle dit j’ai douze ans, je pisse dans le jardin, derrière les arbres. Elle dit je joue avec les limaces. Elle dit j’ai un vélo. Elle dit je n’ai pas le droit de faire du vélo sur la route, devant la maison. Elle dit quand je suis à Londres je fais du vélo. Elle dit je n’ai jamais su ce qu’il faut faire, ni ce qu’il faut dire. Elle dit je m’en fous. Elle dit je suis entourée de personnes qui savent quoi faire et quoi dire. Elle dit toi tu ne dis rien. Je dis non. Et je n’ai jamais vraiment su quoi faire. Elle dit tu sais que c’est chiant ? et elle sourit. Elle dit on se voit, on ne se voit plus. Elle dit c’est bien. Je dis oui, c’est bien.

Disparition imminente

Le lit défait, j’ouvris les yeux. Dérouler la conscience, engendrer un cosmos. Composer son histoire, énergie frénétique. « Je n’ai en moi ni père ni mère », je cite Antonin Artaud. Fixation des repères subjectifs, logique binaire de l’exclusion et du rejet. Limites changeantes, depuis toujours. Commandement de la volonté, je m’arrache à l’ordre acquis. Filiation énonciative identifiante, la trame du texte. Ce que je suis, c’est vite et nu. Exposé corps présent, plein présent la surface. Montage heurté de film muet, et de toute évidence. Jouer encore, jamais assez. De vie. La forme et le mot, frapper courir. Verbe incarné, je fais parole. N’allons pas croire, et la conjugaison. Validité des perceptions, triomphe de l’inertie. Lexique du mouvement, Camille allume une cigarette. Elle est accroupie au pied d’un mur sur lequel j’ai scotché des photos d’elle, impression numérique sur feuilles A4. Elle dit là où je veux aller. Des gestes réfléchis, que pouvions-nous savoir ? Elle dit à quoi tu penses ? Je dis à l’idée de ne plus te voir. Elle dit c’est cool ? Voyons voyons. Visage tiré vers l’arrière et reculant dans l’ombre, aussi faut-il penser. Le sujet contaminé, la valeur de ses choix. L’étrangeté demeure, quelques débordements. Elle se lève et elle dit il est où mon chargeur ? Obsessive et impulsive, nous étions au plus près. Tonalité de base, et mon téléphone sonne. Personnages aliénés, analyser la scène. Elle dit tu ne réponds pas ? Souvenir de Roquebrune-Cap-Martin, Camille barricadée dans la cuisine. Putain de désœuvrement, accord parfait. S’opposer librement, tenir l’écart. Je mets ma parka, je prends mes clés. Une vérité solide et simple, je sors boire un café. Nuages bas, et les choses ordinaires. Fœtus broyés, cuits en pâtés. Fables paranoïaques, mon horoscope dans le Parisien. Lettres volées, le soleil en scorpion. Des incidents mineurs, ambiguïté de nos conduites. Mathématique combinatoire, les traces de doigts sur l’écran de mon smartphone. Matrice active à diodes électroluminescentes organiques, Camille m’appelle. Tension singulière, ce qui la conduit à moi. Et l’entre-deux, qui me conduit à elle. Elle dit t’es où ? Homme privé de substance, ce qui se manifeste ici. Secousses d’un marteau-piqueur, la poésie de l’invisible. L’œuvre en fuite et les points d’ancrage. Logique indicielle de cause à effet, nous deux marcher. Rues grises, quelques divas. Fragments épars, tendance à la symétrie. Viol des viscères, sorciers du marketing. Les déjà-vu, les faits communément perçus. Terrifiant, familier, transparent. Une atmosphère de suspension, je m’attendais à tout. Bips des lecteurs des codes-barres, régulation sociale et climatisation. Parfums de synthèse, communication sensorielle. Preuves irréfutables et suivi GPS, existence matérielle. Maquillages outranciers, surenchère du secret. Multiplicité, profusion, l’essor des nouveaux objectifs. Une servitude durable, la cruauté tendue. De telles aspirations, je vais apprendre à lire. Manteaux brillants, longues capes dorées. Structures rigides, on boit des verres au Baby Doll. Zone de confort, oublier le cosmos. Camille me dit qu’elle a rêvé qu’elle était attachée à un lit au sous-sol d’une maison isolée, les yeux bandés, qu’elle sursautait au moindre bruit. Cliquetis des menottes, grésillement d’une ampoule. Image d’un corps qui ne s’appartient plus, elle dit et là j’entends qu’on déverrouille la porte. Elle dit c’était horrible et elle dit j’attendais. Elle dit je voulais qu’il entre, ou qu’ils entrent je ne sais pas, elle dit j’attendais. Et personne n’est entré. Tard dans la nuit, elle prend un bain. S’enfouir et se taire, l’appartement plongé dans la pénombre. Des restes de pizza dans des cartons par terre, des sachets d’huile piquante. Ouverts. Je prends la bouteille de Gin, je vais dans la salle de bain. Clapotis de l’eau tiède, elle boit du jus de vampire. Elle dit t’es qui toi ? et dans un souffle. Comme un murmure. Ses yeux mi-clos, basculer la raison. Elle se met à parler d’un mec de sa boîte qui la fait chier, et je ne saisis pas tout. Je me contente de l’écouter. Elle dit l’enculé. Elle ne dit rien. La résolution se dérobe, elle répète l’enculé. Je me dis c’est curieux de penser à ce mec maintenant, surtout si c’est un enculé. Et je me dis pourquoi pas. Je prends un stick de rouge à lèvres, je mets du rouge sur mes lèvres. Elle me regarde. Elle dit t’es bonne et elle sourit. Elle dit t’as déjà étranglé un chat ? Je dis non. Elle dit tu me frottes le dos ? et elle se tourne. Le cul de Camille c’est magique. Vertus de la déliaison, il y avait en elle.

L’exposition des mots

Pluie faible, toute danse macabre et j’avais les pieds nus, creuser sa fosse mon ventre froid, rythme essentiel et allumer un feu, je vais allumer un feu, quelqu’un a hurlé dans la rue, j’ai lu la première page de Camille vient à Paris et elle repart, blessures insignifiantes, événements discursifs, toute vérité acquise et d’étranges émotions, mes fringues par terre, mes boots en vrac, le narrateur dans son élan, abolir la césure, se suspendre à une barre de traction, soulever son corps, quand dire c’est faire de tout son poids, ce que j’aime c’est courir, l’écriture se dérobe, SMS de Camille, elle dit j’ai pas dormi et un truc à propos du Brexit, j’écoute le live de Jeff Mills au Dommune à Tokyo en 2010, j’écoute Rockbitch, j’écoute The JOAN group, One Room Shack et Tongue Tied et After Life et Drop Out et Sun N Love et Shop’n Save et CIA, je sors boire un café, l’automne encore une fois, les serveurs à la Perle portent des perruques flashy, Dustan en blonde à la télé, et dans sa chambre, le nouveau lieu de Pascal Humbert rue de Lancry, murmure léger se vit encore, la vitrine du traiteur sicilien, un rassemblement contre l’islamophobie place de la République et la nuit sans aurore, du papier recyclé, or depuis Mallarmé, génération oblige, collages sophistiqués, mise en apposition mais qu’est-il arrivé ? Abstraction constructive du début des années 1960, anti-peinture, Julije Kniffer chez Frank Elbaz, l’hommage de Gagosian à la French Riviera, Murakami chez Perrotin, Graham Wilson chez Valentin, les Nymphéas Post Déluge de Noël Dolla dans le bassin octogonal du jardin des Tuileries, cinq cents parapluies immergés, rouges, les pièces de Bojan Sarcevic à Paris Internationale, la série de photogaphies de l’artiste que j’ai publiées dans la revue Ah Ah Ah en 2015, sculptures manipulées par des femmes dénudées, aux abords d’une maison devant une baie vitrée, dans la nature au bord d’un lac, œuvres crées pour l’exposition « Comme des chiens et des vagues » à la galerie Modern Art à Londres en 2010, distribution de la réalité sensible, structure de l’œil, relation, sélection, dispersion, circonscrire un espace, s’en échapper le fuir, une migration sans fin, une parole quotidienne, le vide qu’elle se porte à combler, une présence singulière, quelque chose de furieux, passion au monde quand vous aurez parlé, frapper les murs et naître encore, porter un nom, les traits reconnaissables de mon identité, portrait non encadré, qu’y a-t-il hors de nous ? Que signifie ce nous ? Mise en commun, volonté partagée, territoire iconographique et le sens du combat, dans ce contexte, une direction, de longs couloirs, ouvrir des portes, lumière d’orage éclats divins, franchir le seuil et se dérobe, la cohérence du moi, dispose de l’infini, le pas encore, l’inexprimé, le souvenir j’étais alors, le mot qui manque, qui oubliera ? Séparation et la folie du cri. La  nécessaire fiction, ravagée de délices. Expérience radicale, affirmations possibles. Scènes de pillage à Santiago, de guérilla urbaine à Barcelone, le peuple libanais dans les rues à Beyrouth, qui scande révolution, les émeutes à Hong Kong, les manifestations pour la chute du régime à Bagdad, la foule massée place Al-Nour à Tripoli, compacte, état d’urgence, capacité de projection, lexique militaire, dans l’histoire qui va suivre. Le geste conquérant, le piège de la résignation, le vertige et la chute, appeler l’abîme, couver la cendre, fixité d’être et tendu pour te dire : ça s’est passé comme ça. L’exposition des mots est le centième article de mon Journal qui compte, à ce jour, quatre-cent-soixante mille signes. J’ai posté le premier texte le 20 octobre 2018, il s’intitule Là où je suis. Voix du silence et qu’il me soit permis. Visée d’autrui, remercier mes lecteurs.

Le retour du plombier

C’est l’aube. Thé vert Sencha, une main qui ouvre une porte. Parole en train de survenir, depuis quand suis-je ici ? Ascèse méthodique, itération linéaire. Lambeaux de fiction, étendue textuelle. « Ce sentiment, toujours, d’être fixé, je cite Antonin Artaud. Localisé autour d’un point d’absence, d’inanité, toujours le même. » Ligne causale, et si donc le présent. Fusion des images, immédiat concret de l’histoire. Le plombier engage un tube de cuivre dans une cintreuse, un saut qualitatif. Un voyage immobile, d’autres constellations. Cristiano Ronaldo marque son 700ème but face à l’Ukraine sur pénalty, tout peut être gagné. Sa foi dans son destin, et tout sera perdu. Néant de l’angoisse, et l’exercice de la terreur. Pays confus, les effets d’une émeute. Rue battue par une pluie de cinéma, feux de détresse d’un véhicule garé en double-file. Le bruit de la circulation relégué à distance, de ce point de vue. Le plombier sort de sa voiture, retire de l’argent à un distributeur, regarde autour de lui. Ciel sombre, évoqué sans pathos. Aucune visée philosophique, paisible gravité. Je suis là dans dix minutes, dit-il à son client. La perspective d’une belle facture, TVA 20 %. Il n’y a rien à exprimer, un regard presque vide. Bilan comptable, tout sera démontré. Tu dévisses l’écrou à collet destiné au raccordement d’évacuation, tu engages l’écrou sur le tuyau, puis le joint d’étanchéité à compression. Tu places le siphon dans l’axe de la bonde, tu avances en dansant. Tu desserres légèrement l’écrou du dessus pour permettre le réglage de la hauteur par coulissement, exigence de l’éthique. Précisions impeccables, modulations du chant. Énoncés normatifs, héritage culturel. Références et traditions, déplacer la portée. Dans cet extrait (à partir de 1’46 »), on peut voir Kim Kardashian, attablée près de sa soeur Kourtney, répondre au téléphone : « Quoi ? Pourquoi ? Que se passe-t-il ? » dit-elle avant de fondre en larmes. Épuisement des possibles, la voie de la pensée neuve. Constance requise, voracité des espérances. Réquisitoires et châtiments, pression débit diamètre. Obtention de l’homologation gaz, partisans de l’orthodoxie. La plomberie regroupe l’ensemble des techniques utilisées pour faire circuler des fluides – liquide ou gaz – à l’aide de tuyaux, tubes, vannes, robinets, soupapes et pompes aux points d’usage d’une installation. Mélodie et cadence, de fragiles ornements. Superpositions significatives, l’apôtre et le fanatique. Nuances du démoniaque, les bonds du fauve. Friedrich Nietzsche mange un Osso buco dans un restaurant italien de l’avenue Philippe-Auguste. Nappe en papier, la viande encore sur l’os. La moelle est délicieuse, pense-t-il en s’essuyant la bouche et en portant un verre d’eau à ses lèvres. Son téléphone à clapet Altice C11 est posé sur la table, ses mains larges et calleuses attestent que sa vie est une vie de travail. Et d’ouvrier du bâtiment. L’extrême est tenu pour coupable, il demande l’addition. Plis multiples et inquiets, il ouvre son portefeuille. Sort un billet de vingt euros. Un pouvoir sans appel, s’efforce de respirer. Température ressentie 16°, régime d’averses. Une sculpture en résine polyuréthane représentant John Galliano nu, équipé d’un gilet explosif du même type que ceux utilisés par les djihadistes candidats au suicide, est exposée sur un stand de la 43ème FIAC, qui ouvre ses portes. Une vision synoptique, dire d’une chose qu’elle est vraie. S’élever un instant, se figer dans le saut. La femme à tête fendue, qui n’a jamais eu aucune position à justifier, met du rouge sur ses lèvres. Elle a passé la nuit dans une suite de l’hôtel Lutetia, vrai sens de la pudeur. Synthèse d’où l’esprit est exclu, où que se porte son désir. Présence de ma secrète amie, ici naturellement. Imperceptible et clandestine, elle est hors du commun. Il est tard dans l’après-midi, et elle dit soyez durs. Actif à jamais finissant, un être intermédiaire. Tu coupes le tube, dit le plombier à l’apprenti. Puis, à l’aide de la lame du coupe-tube, tu ébarbes l’extrémité pour retirer les copeaux de cuivre. Méthode qui a fait ses preuves, geste technique. Vie et mort des métiers, et l’excellence du résultat. Le soir, le plombier rentre chez lui. Il fume, assis sur les toilettes. Il y a un poster GRANDMA WAS A NUDIST scotché sur un mur. Photographie datant des années 1980, jeune fille nue sur une plage. Debout près d’un parasol, la mer en arrière plan. Elle a les cheveux décolorés, les cuisses mangées par les poils de sa touffe. Mouvement le plus intense, elle est devenue vieille. Et maintenant ? Tu termines le serrage avec les vis qui prennent appui sur la rondelle de protection du joint. Vas-y doucement. C’est ça. Contraintes du matériau, et processus opératoire. Étrange lumière, répétition réalisée. Professionnel, le plombier.

Guerre et paix

Les convulsions, toujours demain. Au sein de l’Empire, la première phrase. Valeur de l’événement, Stendhal assis à l’arrière d’un bus. Travelling subjectif, décor postapocalyptique. À l’abri de sa cabine aux vitres pare-balles, escorté par deux gardes armés, le chauffeur, écouteurs sur les oreilles, bouge sa tête au rythme de la musique. Voix off (le narrateur), plans de coupe : solitaires affamés, prédateurs chassant en binômes, désespérés qui se jettent du haut des toits. Impacts, bruits sourds, rondes incessantes des nettoyeurs. Le bus poursuit sa route entre les véhicules blindés, les carcasses de voitures incendiées, les antennes relais de téléphonie mobile et autres débris qui jonchent les rues défoncées, arrive au pont de Sully. Stendhal avale une gorgée d’eau, sursaute quand un jet de pierres frappe le grillage protégeant les vitres, se retourne sur les cadavres qui flottent dans la Seine, poussés par le courant contre la coque d’un bateau-mouche à moitié immergé. Voilà le brutal, écrira-t-il. La folie était si excessive et si générale qu’il me serait impossible d’en donner une idée, obscénité la plus visible. Traitements humiliants, en ce moment même. Des centaines de corps, poussés par des bulldozers, sont déversés dans d’immenses fosses creusées en pleine terre, et recouverts de chaux. Une fois les fosses comblées, des plaques de gazon en rouleau sont posées sur les monticules. Perpétuel enfouissement, et dans cette hypothèse. L’homme reclus lèche les miettes, les morceaux de nourriture tombés sur le sol de son appartement. Il gratte les murs avec ses ongles. Obsédé par le déclin, la décadence, l’islam, le grand remplacement, l’impuissance nationale, le capital mondialisé. Il s’appuie, fatigué, au montant d’une porte à demi ouverte, une expression hagarde est peinte sur son visage livide. Échec de cohérence, il bave sur ses chemises. Sentiment d’impuissance, un espace politique. Gouvernance par les nombres, gestion dynamique des flux, économie planifiée par ordinateur en temps réel et je fais référence au projet Cybersyn, socialisme cybernétique de Salvador Allende. Champ d’intensité, vague de vibrations, menace. J’ai pris la licence dramatique de ne pas faire crier les oiseaux, affirme Alfred Hitchcock. Mouvements de caméra, figés sur le celluloïd. Les illusions perdues, et la bordure du cadre. Réclusion répression, le fantomatique et le vivant. Actions adverses, peuple des supporteurs. La foule se presse à l’entrée du Stade de France, envahit les gradins. Spasme libérateur, l’enceinte vibre et gronde et la clameur résonne et Ulrich, le personnage de L’Homme sans qualités, debout au centre du terrain, un micro à la main, réaffirme que notre vie devrait être totalement et uniquement littérature. Vague déferlante, la société. Art dépouillé de l’utopie (dans le meilleur des cas), les photos des victimes. Quelqu’un dit tu prends un Librium, l’avion décolle et quand il s’écrase tu ne sais même pas ce qui t’arrive. Carré noir sur fond blanc, tu peux aussi battre ton record de jeûne. Pratiques d’attribution de sens, une tolérance pour le désordre. Température extérieure 24° Celsius, vent de Sud 20 km/h. Soleil caché par les nuages, dégradation orageuse. Épopées, conquêtes, il faut que tu aies peur. Brûlante affirmation d’humanité, j’ai une soudaine envie d’un Hamburger. Je lis quelques pages de The Rest Is Noise, Camille s’étire sur le canapé. Elle dit qu’est-ce que tu vas faire ? Je dis je ne sais pas. Elle passe la main dans ses cheveux. Elle dit faut que je me lave les cheveux. Je dis tu saignes du nez. Elle porte la main à son nez. Ah merde, elle dit, et elle va dans la salle de bain. Son téléphone sonne. Dossier de fauteuil, table basse, lampes. Exacerbation temporelle, aujourd’hui par exemple. Durée de la séquence, Camille revient. Elle essuie ses cheveux, instance énonciatrice. Je dis quelqu’un t’as appelée. Elle prend son téléphone. Elle le repose. Elle me regarde. Elle dit comment peut-on se sentir coincée dans sa propre vie ? Elle dit j’étais au bord des larmes. Je dis pourquoi dis-tu ça ? Elle allume une cigarette, j’ai un mouvement de poignet pour remonter ma montre. Elle dit laisse tomber. Visions dont elle est assaillie, elle se met à regarder fixement par la fenêtre. Le truc en train de se vivre, l’intensité de l’immersion. Voitures, passants, vitrines des magasins, agitation, une ville entière. L’heure la plus sombre, elle sent ses doigts. Elle dit où est-ce qu’on dîne ? Elle dit j’ai faim. Nuit noire déjà.