Éclats de bitume

Le premier jour, en mon commencement. Vous savez, dit Marcel Proust à Céleste Albaret, il est arrivé une grande chose cette nuit, j’ai mis le mot fin, maintenant je peux mourir. Densité de la composition, signes juxtaposés. Toilette funèbre, marcher pieds nus dans des moquettes épaisses. Présence énigmatique du nom propre, objets matériels et sensibles. Lost in the city (titre d’une série de photographies), phobies et haute tension. Zones urbaines et périurbaines, pratiques vernaculaires. Murs décrépis et usage du néon. Tonalité des couleurs et précision formelle. Atmosphère industrielle et bruitiste, assis en pleine lumière. Silhouette figée par le cadre, les nerfs tendus le long de mes jambes. Commentaires sur la vie en général, je trempe du panettone dans un verre de Gin. Des cafards cyborg courent sur les murs, scannent la pièce, les images sont envoyées vers une surcouche logicielle du réseau. Liste de ce que j’ai écrit, créé et publié depuis l’année 1997, travaux en cours et à venir. Qui êtes-vous ? me demandent les inspecteurs de la police de l’identité, parce que je suis en garde à vue. Ni eux ni moi ne voyons rien. Je suis Renee Madison, la brune glaciale de Lost Highway. Je suis Alice Wakefield, la blonde explosive, l’incarnation des mythes réels. L’actrice porno, je suis furtive. Frémissement de mes lèvres rouges, ondulement de mes hanches. Je suis défoncée, je vais t’arracher la bite. Aucun besoin de tromper l’angoisse, ce matin j’ai sucé mon frère. Sperme épais sur ma langue, que j’ai creusée. Cette ville est une pourriture, je vais te cramer à l’essence. Boule à neige musicale scintillante Tour Eiffel que j’agite lentement, thème de La vie en rose. Constituer un espace infini, peuple grouillant de données. Esquive rotative, contrôler l’adversaire. Je porte une vague attention aux formes contemporaines de rébellion sociale, Vénus est plus chaude que Mercure. Je pense que ça peut devenir torride si tu me demandes d’enfoncer ma culotte dans ma chatte, j’écrase un cafard cyborg. Quel est ton nom ? me dit la psy, je me jette à ses pieds. QUEL EST TON NOM ? je lèche ses bottes. Formation hasardeuse d’une demeure, les inspirés ont un domaine. T’es vraiment un petit enculé et elle me donne des coups de talon. Silence artificiel, je me réveille couvert de sangsues. Visage d’où sort une voix, elle va où Moby Dick ? Je suis l’individualisation galopante, je suis l’escalade paroxystique du toujours plus, je me sens submergé mais par quoi ? Des périls imminents, je veux que tu me lacères la peau avec tes ongles. Le pire était à venir mais qui le savait ? déclare Leni Riefenstahl, la réalisatrice de Triumph Des Willens (le triomphe de la volonté), film de propagande nazie réalisé en 1935 et qui obtient la coupe Mussolini à la Mostra de Venise en 1938. Esthétisation de la politique, exaltation païenne des corps. À l’époque on croyait à quelque chose de beau, souligne Riefenstahl. Une histoire de la perception, de la manière dont elle opère (Benjamin). Si tu veux causer tu paies cash, dit Otomo à Iguchi, dialogue entre yakuzas. Film Jugatsu de Takeshi Kitano (1990), Caravage signe sa décollation de Saint Jean-Baptiste avec le sang du martyr (1608). Des territoires mêlés, la contingence des mythes. Le destin est une divinité aveugle, inexorable, écrit Kafka, issue de la nuit et du chaos. Le mot Allemand « sein » (être), signifie à la fois existence (Dasein) et le fait de lui appartenir. Démarche au bord du vide, à la limite de la rupture. Lutte intime contre la lâcheté, absorption du je dans un nous [les cavaliers]. Professeur Kodyba, votre dernier recours. Protection contre les mauvais sorts, retrouvez votre amour perdu. Efficace dans un bref délai, reçoit sur rendez-vous. Pisse-moi dans la bouche, résultat 100 % garanti. La porte du ciel va s’ouvrir à moi, un énorme vortex. Il faut exterminer toute pensée rationnelle, dit l’exterminateur et Dieu chasse l’homme. Descente de coke, il poste les chérubins à l’Orient du jardin avec la flamme de l’épée foudroyante pour garder le chemin de l’arbre de la vie, je tourne autour. Tes mains mon Dieu, dans le secret de ta providence, ne quittent pas mon âme, je cite Saint Augustin. Des mecs qui vivent dans leur bagnole, je dégage une odeur de charogne. Seul sur scène, plateau immense et vide. Où s’enfuir si la Terre est une sphère ? écrit Arno Schmidt dans Léviathan, et c’est une bonne question. Écho lointain d’une vague d’émeutes, la lente monté d’un uniforme. Plongée dans le brasier solaire, les esprits se dessèchent. La résurgence de l’appétit pour le risque constatée dans la précédente analyse est balayée par une série de profit warning sur les secteurs traditionnels. Événement par lequel le récit s’achève, conceptuel et référentiel. Je me suis garé sur le parking du Leclerc de Vitry-sur-Seine, j’ai vu la nuit tomber.

Mers glaciales, guerres cruelles

Ciel variable, cumulus à l’aspect menaçant. Petites taches de couleur, dans l’herbe du jardin. Clairsemées. Anémones blanches, roses et violettes. Étamines jaunes, là se noue un motif. Sur ma table, des phrases à peine lisibles. Écrites au crayon et au cœur de la nuit. Trois feuilles A4, je les déchire. Reprenons. La ville encombrée, la technique de l’empreinte. Des savoirs militants, des actions collectives. Des spasmes et des mots, des émeutes et des marches, des flammes et du gaz. Interfaces digitales et immersion dans les matières fécales. Nietzsche est chez lui, avenue Philippe-Auguste. Il regarde le magazine Premiere League World sur RMC Sport et mange du radis noir. Livide ne veut plus entendre parler de Paris-Plage et me dit qu’il va disparaître. Je lui dis que son manuscrit devrait être publié en l’état, qu’il mériterait d’être exposé. Qu’il est inutile de mettre de l’ordre dans ce merdier, de s’obstiner à en faire un truc cohérent, propre, que visuellement c’est parfait, qu’il ne faut rien toucher. Il me dit que c’est pas son problème, qu’il ne veut rien savoir, qu’il passe ses journées dans la pièce des trophées, ses nuits entre ses deux brebis, allongé sur son lit, qu’il ne dort pas, qu’il garde les yeux ouverts, rivés sur le plafond, que seuls comptent ses objets, ses chers objets dit-il, qu’il ne sort plus de son appartement, qu’il envisage de quitter la France. Qu’il aimerait vivre dans un conteneur posé sur le toit d’un immeuble à La Paz et il se tait. Je ne lui demande pas pourquoi La Paz. Je ne lui demande rien. Un long silence et il raccroche. Je relis les six premiers chapitres de Voilà, procède à des ajustements. J’envisage d’écrire un texte intitulé Camille (voir le journal daté du 10 mars), elle enfile un T-shirt. Elle dit déchire-moi en morceaux, elle dit tu sais comment me faire pleurer, elle dit qu’elle s’est mordu la langue, elle dit que ses pieds sont glacés, elle dit je veux être calme et rassemblée, elle dit c’est ma mère parce que son téléphone sonne et elle répond. Transformation effective de ce qui m’entoure, douleurs dans la poitrine, je reçois mon permis de conduire sécurisé. Hologramme, images fantômes, encres réactives au rayonnement ultraviolet. Je poste, sur Instagram, une image de Charlotte loves only hot rooms and hates when the air conditioning is on. Livre d’artiste réalisé en 2017, cent pages, quatre-vingt-onze photos, 20 x 30 cm, impression numérique sur papier. Vêtu d’un short long, portant un bonnet mou, des sandalettes et de grosses chaussettes, John Galliano fume une Marlboro rouge chez Maison Margiela. Gipsy et Coco dorment en boule sur la robe matelassée d’une poupée en porcelaine, le couturier fait tomber ses dessins. Appelle un assistant. La femme à tête fendue fait un selfie sur le toit du Grand Palais, le Journal compte de nouveaux abonnés. Événements qui s’enchaînent, une zone de détermination. Croisements, variations, reprises, rebonds, indices et liaisons. Une caisse en métal est posée sur le sol d’une galerie parisienne, je suis un technicien de surface. Elle contient une pelletée de terre du Yucatan, là où Robert Smithson réalisa ses Mirror Displacements (1969). L’exposition s’accompagne d’une publication monographique retraçant mon voyage au Mexique, je regarde le clip Bury A Friend. Des mains aux gants noirs saisissent Billie Eilish et lui perforent le dos avec une douzaine de seringues, les yeux de la mort. L’Arche de l’hystérie, illustration de Jean-Martin Charcot. Contrôle mental, qu’un sang impur (celui des commissaires de Bruxelles ? d’Emmanuel Macron ? de Jeff Bezos et autres de figures du capitalisme ultralibéral et financier ? de l’étranger ? du mécréant ? de l’autre ? appelle-moi, j’ai une liste de noms). Le feu et la folie, abreuve ce que tu voudras. Stratégies de domination, images dansantes au fond d’une grotte. Le chien autophage n’aboie plus depuis le 23 octobre 2018, le jour où il a sectionné sa langue. Il n’émet que des sons gutturaux, des râles sourds à peine audibles. Une sorte de bouillie rose sort de ses mâchoires entrouvertes, parce qu’il vient de mordre un rat. De le déchiqueter, pour être exact. Le chien autophage ouvre ses paupières lourdes, un voile gris recouvrait ses yeux jaunes. Ce qui reste de son corps – une tête et un cou frangé de lambeaux de chair piqués d’un pelage gris maculé de crasse et de sang séché – est une chose muette incapable de s’ingérer, qui s’éteint peu à peu. Dans d’éternels regrets. Une autre scène, une même histoire. Lignes puissantes, un vertige me traverse. Regarde ! Mais regarde ! me dit-elle. Regarde ce tableau ! Tu le vois ? Dis, tu le vois ? Il y a un espace vide et ce tableau ! Regarde-le ! Vas-y regarde-le ! Se rapprocher de l’œuvre et la perdre de vue.

Dis-lui de venir

Lecture, à voix haute, d’Erotik Résistance. Aube grise, échos référentiels. Densité transparente, exercices de diction. Une heure plus tard, consécution finale. Je prends une douche, je sors boire un café. Silhouettes des passants, je pousse la porte du Fontenoy. Des ouvriers du bâtiment grattent des tickets de Black Jack, un jet de sang me lacère le visage. Lumière ténue, mon horoscope dans le Parisien. Risques inflammatoires, disent-ils, les gencives ou les yeux. Faudrait savoir. Va et vient d’employés fatigués, une lutte intense. Des retraités insomniaques sont assis sur les banquettes en PVC, où est allé leur être ? Affirmations sèches et coupantes d’un supporteur du PSG, des variations d’intensité. Sifflement de la buse vapeur du percolateur, le barman fait monter le lait pour une noisette. Un présent à faire advenir, la caméra de Frédérick Wiseman. Les conducteurs d’engins de chantier quittent le bar d’un pas lourd, le plan est coupé dès qu’ils ont disparu. Oh ! Dis-lui de venir ! dit une fille qui parle au téléphone, je reprends un café. Il faut absolument qu’il vienne, dit-elle encore, je l’imagine enfermée dans une cage. Elle tire sur une mèche de ses cheveux bruns, les yeux rivés sur sa paire de Stan Smith. Noirceur violente, la rupture de tout. Mouvement perpétuel, fuite éperdue à travers de sombres couloirs, soudaine autorité de l’évidence : je vais rentrer. Architectures déterminées, gestes tendus et incisifs, la pluie redouble d’intensité. L’air frappé de rafales, l’odeur trempée des sols. Masques liquides, les dalles en pierre de l’allée du jardin. Second étage du Pavillon, je suis de retour dans la chambre. Mon inscription sur les listes électorales est confirmée par le service de la Citoyenneté, européennes 2019. Suffrage universel direct, j’ai décidé de voter. Clôture du cycle d’abstention, ce sera une première. Évaluation du processus, je suis devant l’ordinateur. Sauvegarde informatique, archivage des travaux en cours. Périphérique de stockage externe, entrer dans Time Machine. Le fichier du Journal synchronisé dans Google Drive, voici venue l’heure de. Rester en appui sur ses pieds pour affronter l’attaque, un livre ouvert. « J’ai toujours éprouvé un grand sentiment de précarité et d’urgence », parce que je lis Pierre Guyotat. Puissances supérieures, De la chair à la voix. Caractère de ce qui est vivant, le je est établi. Effroi et saisissement, apparaître et réaliser. Exactitude clinique, rôles et identités. Temps et espace, les allées du musée. « Sinistre coudoiement de corps qui ne se connaissent pas », je cite Marinetti. Une orchidée et une plaque de marbre sur laquelle sont gravés les conseils du jardinier, des ambiances troubles et mystérieuses, des œuvres éphémères, des rêveurs fantastiques, des gardiens sur leur chaise. Quelques régimes autoritaires, une nuée d’armées secrètes et privées, des services de sécurité, des mercenaires et des barbouzes, des terroristes et des gourous, des avocats et des experts. Comptables. Le rythme qui nous anime, Yahvé Dieu dit à l’homme : Frappe ton cœur, c’est là qu’est le génie. À son image, le jour viendra. Thanatomorphose, inhumation en profondeur. Couché dans mon cercueil, une casquette New Era sur la tête. Bleue. Mains posées sur le ventre, bagues aux doigts, smartphone au creux d’une paume. T-shirt et Bomber, un jean et des boots. Inscrire VITE sur ma dalle funéraire, je l’ai dit le 15 novembre. Dans ce journal, une première fois. Ultime rite de passage, événement décisif. Un immense cimetière, aux portes de la ville. Abandonné. Tombes à perte de vue, il fait nuit maintenant. Nous sommes en 9025, j’aimerais me réveiller.

Vérification de la porte opposée

Accélération constante, Livide se plante un crayon dans la joue. Le sang séché sur la pointe du crayon, des comprimés de Dafalgan et les meilleurs démons. Des personnages sous assistance respiratoire, c’est la moindre des choses. L’industrie, l’objet-livre et le péritexte éditorial, c’est en option. L’auteur s’impose comme l’une des voix majeures de la littérature contemporaine, logique du blurb. Magnificence tragique, l’art de la fugue. Vents soutenus atteignant 90 à 100 km/h, journée ensoleillée. Je poste une image de The Abstraction And The Hairdresser sur Instagram, impression numérique sur papier encadrée, 13 x 18 cm. Forme ovoïde de couleur verte qui emprunte à Ellsworth Kelly, mèches de mes cheveux bruns. Série « By the Way », je lis un passage de Voilà. Chapitre 5, le retour de Camille. Tu te souviens de Vider Paris ? me dit-elle. Elle passe une main dans ses cheveux. Elle regarde sa valise. Elle se fait un café. Elle appelle sa mère. Elle dit c’est moi. Elle dit qu’elle va bien. Elle ouvre la porte du frigo. Elle met du vernis sur ses ongles, bleu. Elle dit que si c’était un rêve, il n’y aurait pas de couleurs. Elle dit que sa mère est grave fatiguée. Elle dit que son père est un con. Sa paupière gauche a tendance à tomber sur son œil. Elle ouvre au livreur de Sushis. Je dis c’est simple, finalement. Elle dit qu’est-ce qui est simple ? La NASA annonce la découverte de sept exoplanètes situées à trente-neuf années-lumière de notre système solaire, Camille avale un comprimé de Mogadon. Pertes, douleurs fantômes, cultiver l’effacement. Filtres brumeux, anorexie, disparition. Un compte à rebours, se saisir du langage. Un mode opératoire, un recueil de nouvelles. Ici a lieu, mille fois répété, le moment fugitif du oh-putain-les-collisions-de-ouf et du mais-kesse-kil-veut-dire ? Coordination des déplacements, mise en place des principes individuels et collectifs dans les trente derniers mètres, et jeu en zone de finition. Dostoïevski a dit que, pour que quelqu’un puisse écrire un roman, il faut qu’il ait vécu quelque chose de profond dans sa vie. Selon vous, quels faits de votre vie ont stimulé votre écriture et ont influencé le plus votre œuvre ? demande Marioussa Klimova à Pierre Guyotat, dans un entretien pour le numéro 292 d’Artpress, juillet-août 2003. Réponse de Guyotat : « Ce qui influence le plus l’œuvre que l’on fait, c’est l’œuvre elle-même ». Puissants moyens technologiques mis au service de visions inspirantes, vue complète sur le show. Disposition du public en gradins circulaires, cette passion pour. Sèche-linge en or massif, paire de Stan Smith portée six mois en territoire palestinien. Plan fixe sur une remontée mécanique de l’Alpe d’Huez un jour d’affluence (vidéo, quinze minutes), l’intégralité du contenu du studio d’une membre des Pussy Riot posé en vrac sur le stand d’une galerie. Une affiche EXPECT THE WORST et une série de photographies couleur montrant des habitants du comté de Tasco en Floride tirant sur l’Ouragan IRMA, il n’en reste pas moins. On peut alors. Répondre à une interview, pour mieux rater sa cible. Vous avez grandi dans un immeuble d’Alfortville, mais à quel étage ? Peut-on savoir ? Au dix-huitième. Pensées les plus banales, émotions les plus évidentes, développement même de l’organisme. Mes parents passaient de l’opéra en boucle à la maison, j’avais horreur de ça. Le corps et le style ça vient plus tard, nous voici réunis. Métamorphoses entrelacées, j’ai l’habitude de tout jeter. Singularité féconde, contre l’empire de la nécessité. Que ta volonté soit faite, vibrant hommage au fist-fucking. Bande son Christeene Vale, Fix My Dick. Frappe sans contrôle, obligation de recevoir le ballon dos au but et de marquer sur le retournement. Expérimenter une forme libre qui ne serait pas celle de la faillite intime, de l’effondrement – à la manière d’un Fitzgerald et question faillite je m’y connais carrément –, mais de la résolution. Ce que tu lis EST cette résolution. La persistance du flux perturbé se confirme, ne pas négliger les protéines. Fourrer des coquilles Saint-Jacques avec des yeux de porc, t’inviter à dîner. Veste en jacquard de soie à col châle en satin et chemise en popeline de coton, boxer blanc Calvin Klein avec photogramme imprimé de Kiss (Andy Warhol, 1963). Paire de Bullet Boots Fagassent noires, un magnum de Meursault. Ton assurance un peu naïve, tu regardes autour de toi. Un hardeur avec sa bite dans la main debout près d’un cactus en plastique, une vierge ouvrante dont les volets abritent une représentation de la Trinité, une image de ton hôte en premier communiant, tu finis par t’asseoir. Je me fais une tartine de Nutella, un œil éclate entre tes dents. Maintenant, j’aimerais que tu m’expliques ce qui se passe dans ta tête au moment où ta mère t’expulse d’une bagnole lancée à cent-cinquante kilomètres heure sur l’autoroute. Vas-y.

Le chant du poème

Ciel chargé, alignement des couverts sur la table. Bistrot rue Vieille-du-Temple, la femme à tête fendue assise en face de moi. Grâce mystérieuse, tartare de bœuf. Son visage impassible, elle affiche un léger sourire. Semble être détachée d’elle-même, me regarde manger. Cercle de glace autour de nous, sa présence silencieuse. Bruit des conversations, lois codifiées et abondance de signes. Jean-Luc Verna boit un café au comptoir, évaluation des hiérarchies. Odeurs et parfums, je déjeune au Petit Fer à Cheval. Audace et fragilité, alcoolisme et antidépresseurs. Syndromes d’adaptation, la valse des dealers. La coke sur le bout de la langue, une immédiate anesthésie. Benzocaïne, lidocaïne. Favoriser la performance, la femme à tête fendue envoie un SMS. Je me nourris de mon propre sang, me dit-elle soudain. De sa voix douce et elle se lève. Capuche relevée sur son crâne, ses cheveux tombent sur ses épaules. Noirs. J’entends un type parler de la solitude dans les grandes villes et c’est carrément chiant. Elle me jette un dernier regard, avant de sortir. Manteau Rick Owens oversize, son portable à la main. Droit et pouvoir de se déplacer, et tandis qu’elle s’éloigne. Mes yeux redeviennent vides et j’essuie mes lunettes. Un mec défoncé mord le doigt d’un serveur en terrasse et lui arrache la première phalange, exaltation de la volonté de soi. L’aile de l’ange, des facteurs de risque. Spectateurs agités, Jean-Luc Verna fait des photos. Vie émotionnelle, qu’advient-il ensuite ? Auteurs qui renvoient l’homme hypermoderne à sa dépression, à ses souffrances. L’effarement contemporain disponible à 20 balles dans les Relais H, et y’a du cul. Partitions intérieures, magma de figures disparues, écoute les cris. « Les noirs augures rient de leurs propres présages », je cite William Shakespeare. Synthèses caricaturales, coordonnées GPS (vous êtes ici), indices autobiographiques. Chroniques de la destruction, images idéalisées du passé, quelqu’un pour compter les cadavres. Observateurs avisés, experts certifiés, commentateurs musclés anéantis en quelques phrases. Humour, désespoir, ironie, parodie. Projections négatives, variété et antagonisme des interprétations, analyse des symptômes. Se libérer de l’asservissement au pessimisme, le narrateur conclut : rompre avec les nécessités. Voguer sur l’absolu présent, je suis de retour dans la chambre. Chaque accord vibre, j’ouvre la fenêtre. Vent fort et je mets un sweat-shirt. Je chasse une âme errante, commence alors. Procédés de relâchement, d’excitation, de concentration. Écrire ce texte. Régulation de la vigilance, des jeux combinatoires. Activité du système nerveux, ce que cela signifie. Augmentation du cortisol, fabrication de testostérone, effet vasodilatateur parce que je bois du Gin. Apparitions, stimulations, actions non planifiées, ma main fébrile sur le papier. Autonomie de l’œuvre, voici comment. Générateurs, souffle incessant. Phases extatiques et désillusions, unité structurelle et disharmonie. Ni transcendance, ni métaphysique. Ni soumission, ni renoncement. Ni haine, ni passion. Pas de restauration, ni de réparation. Indifférence aux sujets, venez et voyez. Désorientation, accidents et chaos. Réfractaire aux dogmes, la nécessaire tension. Saint-Paul tombe de cheval sur la route de Damas, le groupe état islamique détruit les ruines antiques de la cité parthe de Hatra, en Irak. Culture historique, « toute action exige l’oubli ». Présence du calendrier, je finirai par croire. Temps liturgique chrétien marqué par le jeûne et l’abstinence, qui va du mercredi des Cendres au samedi saint, veille de Pâques. Pratiques ascétiques, les performances qui ont marqué l’histoire de l’art au XXème siècle. Vous acceptez le dépôt de cookies sur votre terminal et l’utilisation de ceux-ci à des fins de statistiques, le moment est venu. Lecture d’une interview d’Amanda Feilding qui, en 1970, pratiqua une auto-trépanation. Incision faite à l’aide d’une perceuse électrique, documentaire intitulé Heartbeat in the Brain. Clichés exposés au MOMA PS1 de New York, état de conscience avancé. J’ai percé mon crâne pour rester défoncé à vie, affirme Joe Mellen, un autre adepte de la trépanation ludique. Intervention réalisée à l’aide d’une foreuse électrique, évacuation des molécules toxiques. Quand vous creusez jusqu’au cerveau, dit-il, vous devez vous attendre à voir jaillir pas mal de sang. Après deux jours de repos, la peau cicatrise sur le trou. Oxydation du glucose, chacun sait désormais. Balbutiante ivresse, c’était l’heure de la nuit. Surenchère et hyperbole, le miroir qui vient.

Une zone d’échange

Rafales de vent, tempête Freya. Mythologie nordique, une déesse de l’amour. Recueille les guerriers morts sur les champs de bataille, dès à présent. Numéro de matricule, un marquage militaire. Repères précieux, quelque part dans cette confusion. Logique discursive, éveil des sens. Étoiles fixes, comme on l’a vu. Mots, images, espaces, lumière et mouvement. Rupture de style avec l’article posté le 2 mars, mes personnages en RTT. Instabilité salutaire, crever l’écran. Je veux dire le déchirer. Processus d’évidement, apparaît alors. Un mur impeccable, dans son crépi blanc. Sur lequel on accroche : une série de médailles, des tableaux de maîtres, des masques tribaux, quelques trophées. La liste des courses, les gestes attenants. Se rendre au G20, parcours envisagé. Illusion rétrospective du vrai, la chronique du particulier. Situations génériques, mariage de l’imaginaire et du vécu. Jeu des trajets combinatoires, méandres de la praxis. Concision et fragmentation, l’univers mis en page. Variations sur la figure du monstre, dans cette perspective. Cycle narratif de la passion, Pilate prit alors Jésus et le fit flageller. Christ outragé de Matthias Grünewald (1503), le cancer ronge une femme sur son lit d’hôpital. Hyperboles du malaise, un avenir des plus sombres. Effondrement annoncé, surtout ne pas. Céder à la panique, l’épreuve de la convulsion. Trame textuelle, lois de l’immensité. Les lieux que j’ai hantés, l’impossibilité d’une île. Exil échoué, paradisiaque enfer. Un horizon d’attente, sur la plage et en tongs. Cauchemar ultime de celui qui veut bien être enfermé mais dans une chambre, au cœur d’une mégapole. L’homme continental, le paysage urbain. Étirement infini, le territoire social. Défilés de mode et vernissages, quelques jalons emblématiques. Surexposer la représentation, continuer à dire je. Partout et toujours, affirmation de cette identité. Passion de soi, protocole nominal. Système d’énonciation, des valeurs indiciaires. Solidité ontologique, la pluie frappait les vitres. Quarante-et-un départements placés en vigilance orange, des effets de réel. Ivresse et vertige, les raisons du chaos. Le temps des colères, le mal qui ronge. Climat empreint de malaise grandissant, avènement de l’apocalypse. Dans ce contexte, l’écriture du Journal. Conte fantastique, dérisoire et sublime. Voyage imaginaire, le mécanisme est simple. Réalisation d’un déjà-là, surgissements inactuels. Potentialités abstraites, conduire la littéralité. Faire coïncider ma propre histoire avec celle que j’invente, retracer un souvenir. Par exemple : J’imagine Camille à Madrid, en 2010. Valeur instrumentale, ce fut un beau printemps. Puissance de ce qui a été, technique compositionnelle. Rendre possible ce que je dis, la seule volonté du lecteur. Parcelle de sol au milieu du vide, sur laquelle je me tiens. Histoire de fantômes pour adultes, à reprendre depuis le début. C’est d’abord l’existence, intervalle brusquement. Corps blanc de Camille, sur la terrasse de l’hôtel Barcelo Torre. Bleu fiévreux jusqu’au soir, nul mystère qu’elle ne pût pénétrer. Fermeté de ses seins, elle posa ses lunettes sur le lit. Champ d’investigation, une instance de contrôle. Retranscrire le silence, qui règne alors. Mes mains doutaient de l’existence des choses, j’allai sur la terrasse. Pittoresque du ciel, beauté des associations. L’étrange goût du désir, je vais jouir dans ta bouche. Effet de signature, exhibition formelle. Subjectivation séparée, s’incorporer dans l’œuvre. Figure auctoriale, ne pas oublier la dédicace. Lambeaux agglutinés, un destin exemplaire. Inévitables répétitions, bientôt une nuit nouvelle.

Entre ici dans mon Paradis

Nuit blanche, corps engourdi. Creusé par un continuel dépouillement, et après quelques jours de jeûne. Une vie qui passe inaperçue, je sors boire un café. Ciel couvert, Friedrich Nietzsche avait noué une écharpe sur son cou. Assis sur le bord d’un balcon brut de béton, au premier étage d’un immeuble en construction, il tirait sur une cigarette électronique. Bouffées de vapeur, la pluie se mit à tomber. Il releva le col de son manteau à doublure mouton, passa les doigts dans sa moustache. Celui qui n’aspirait qu’à s’oublier dans le troupeau regardait le bloc de granit posé sur la bavette de son diable de manutention, refit les lacets de ses chaussures de sécurité et se leva. Quelques minutes plus tard, debout au comptoir du Fontenoy, je ne pus m’empêcher de m’interroger : avais-je du courage ? Étais-je résolu ? J’eus envie de m’arracher un morceau de chair avec les dents, je jouai à l’EuroMillions. Départ dans le silence, je marchai jusque chez moi. Cela faisait plusieurs jours que je n’avais pas vu le chien autophage, dont la tête sinistre traînait habituellement sur mon chemin. Où était-il ? Je pris une douche en rentrant, ouvris le fichier du Journal. J’avais écrit 170 000 signes depuis la date de la première entrée, le 20 octobre 2018. Temps chronologique, notes et fragments qui le composent. Page blanche, labyrinthe de papier. Je renonçai provisoirement à « dynamiter la forme » – pour le dire avec Gombrowicz –, entrelacement de logiques hétérogènes. Je m’étais amusé à reprendre, au fusain, à main levée et à plusieurs reprises, sur des fiches Bristol blanches format 15 x 21 cm, les contours de Window 1, l’œuvre d’Ellsworth Kelly réalisée en 1949. Structure d’une fenêtre, croisée orthogonale. Multiple qui n’en était pas un, trait maladroit, contours irréguliers. Je ne me lassais pas d’écouter Jeff Mills, je fis une lecture d’Erotik Résistance. Une autre version du Journal. Ma voix était mal assurée, j’avais tendance à plonger dans les graves. Je bus un verre d’eau, le soleil fit une timide apparition. Je me connectai au site Contemporary Art Daily et me nourris d’images. Je m’imaginai nu sur un scooter, quelque part dans un pays chaud, roulant de nuit et sur une route étroite parce que j’étais photographié par Lin Zhipeng. Libre et désinvolte, je pris des nouvelles du monde. Des Vietnamiens adoptaient les coiffures de Donald Trump et Kim Jong-un, qui s’étaient réunis à Hanoï. Queue de loutre, jaune d’œuf et blond poussin pour les uns, cheveux bruns tirés vers l’arrière, rasés haut sur les côtés pour les autres. Règles capillaires en vigueur en Corée du Nord, nature de l’ennemi et de ses pratiques. Paranoïa unitaire et totalisante, le texte en extension. Debout devant une console Jean Royère en palissandre, sycomore et laiton achetée chez Patrick Seguin, pantalon sur les chevilles, fisté par un métis bodybuildé vêtu d’un tablier de soubrette finition dentelle et le gars ressemblait à Jean-Michel Basquiat, John Galliano dessinait les premières esquisses d’une série de modèles inspirés par le mouvement de révolte qui sévissait en France depuis novembre 2018. Le créateur renouait, d’une certaine manière, avec « Les Incroyables », sa première collection présentée pour le défilé de fin d’études à la Saint Martin’s School, nourrie de références à la Révolution française. Gilets sans manche matelassés ornés de plumes jaunes, jupes pour homme en tweed coupé dans le biais, jeans amples renforcés sur les cuisses et longueur mi-mollet avec incrustations de diamants, leggings rouge sang en PVC, bottes de combat en cuir vernis blanc avec talons de cinq centimètres, sweats ornés de motifs grenade de désencerclement avec capuche en plastique transparent, larges ceintures dorées froissées fabriquées dans le matériau utilisé pour les couvertures de survie, mitaines en kevlar avec coque au niveau des phalanges, lunettes de protection et foulards noués sur le visage floqués du logo MM6, vestes sac de couchage faites pour passer la nuit sur un rond-point, devant un brasero. Superpositions, silhouettes hybrides, un chevalier en armure fit une apparition. La scène avait lieu dans l’appartement parisien du styliste, rue de la Perle. Gipsy, le chien à l’origine de sa métamorphose – il était devenu végétarien, avait renoncé à la fourrure et affirmait vouloir travailler un vocabulaire de matières complètement nouveau  –, était assis devant un lourd rideau et regardait son maître en remuant la queue. Des effluves de myrrhe, de santal et de gel lubrifiant flottaient dans la pièce, le téléphone sonna. Hey, Justin. What’s up? souffla John d’une voix haletante, en étouffant un cri parce qu’une main recouverte d’un gant noir en latex moulé sans couture fouillait son cul. Je reçus un SMS, je fis quelques pas dans la chambre. Des toiles peintes, des piles de livres étaient posées par terre. Ébranlements, vibrations, l’impensé du récit. J’étais à la terrasse de chez Jeannette, j’attendais le dealer, avait écrit Livide dans Paris-Plage. Une fille au téléphone disait qu’elle sortait de son cours de Pilates, que son mec s’était barré pour le week-end, qu’elle allait à une fête ce soir, que ça serait cool si tu venais. À qui parlait-elle ? On entendait le vrombissement d’un hélicoptère en vol stationnaire au-dessus de la porte Saint-Denis, des éclairs foudroyaient les passants. J’eus une pensée pour les mains sûres de Mstislav Rostropovitch sur son violoncelle, et je regardai l’heure.